Attac est partenaire du film

L’invraisemblable chimère étatique d’« écoterrorisme »
Soulèvements est un film documentaire de Thomas Lacoste sur les Soulèvements de la terre, jeune mouvement intergénérationnel dont les luttes contre l’accaparement des communs s’inventent avec audace et qui, en retour, est criminalisé par l’État. Le projet du film naît au printemps 2023, quand la mobilisation contre les mégabassines dans les Deux-Sèvres est réprimée avec une violence inouïe. Le 25 mars à Sainte-Soline, en deux heures, les forces de l’ordre utilisent plus de 5000 grenades explosives et lacrymogènes contre les manifestantes qui se dirigent vers le chantier de la mégabassine – un vaste trou en plein champ – multipliant les tirs tendus, ce qui est interdit et potentiellement morte [1]. Conjointement, une virulente campagne de criminalisation du mouvement est menée : des vagues d’arrestation de la SDAT [2] à la tentative de dissolution, le pouvoir se mobilise contre celles et ceux qu’il nomme absurdement « écoterroristes ». Attac a d’ailleurs fait l’objet d’une convocation devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur « la structuration, le financement, les moyens et les modalités d’action des groupuscules auteurs de violences à l’occasion des manifestations et rassemblements intervenus entre le 16 mars et le 3 mai 2023. » [3]
Dans la foulée, ce sont des centaines de comités locaux des Soulèvements de la terre qui sont créés partout en France pour soutenir le mouvement. [4]
Filmer la parole
Qu’on ne s’attende cependant pas à suivre le réalisateur, caméra à l’épaule, en immersion dans des actions spectaculaires contre les géants de l’agro-industrie ou du BTP. Thomas Lacoste, dont la filmographie dit assez l’intérêt pour les luttes émancipatrices et l’articulation du légal et du légitime, est allé à la rencontre de ces territoires en résistance pour leur donner la parole : c’est un film réflexif, pensé comme une approche chorale du mouvement, fait de seize portraits lumineux et intègres, issus d’entretiens face caméra, ancrés dans des paysages. Les images issues des archives du mouvement, en noir et blanc, sans commentaire, rythment cette composition.
Pour le réalisateur, filmer les protagonistes à visage découvert revêt un sens politique, d’abord en tant que cela déjoue le discours étatique de la criminalisation. Ce qu’on entend, c’est l’expression d’un attachement à un territoire et à celles et ceux, humains ou autres, qui l’habitent : le plaisir de regarder la vache s’installer pour attraper les derniers rayons du soleil, l’immense respect qu’inspire le glacier millénaire, la tristesse de ne plus voir la colline familière, « enlevée » pour construire une autoroute, la générosité des habitantes qui affluent pour choyer les « écureuils » en pleine occupation contre une retenue collinaire... On entend aussi les moments de découragement, la peur face à la police, mais encore l’immense place de l’amitié, de la solidarité. La puissance des affects est éclatante et on est suspendu à la recherche du mot juste, du geste efficace, tout en finesse, parfois avec humour, souvent avec émotion (« quand je suis fatiguée et que je parle de la fin du monde agricole je chiale tout le temps » s’excuse la jeune femme qui élève des vaches). Les fictions violentes et convenues que le pouvoir et ses relais médiatiques fabriquent au sujet des Soulèvements, s’effondrent.
« On n’a jamais aussi bien mangé que pendant la grève »
Le temps de la parole fait naître d’autres images qui esquissent un monde de solidarités et cela aussi, bien sûr, c’est politique. Appréhender, depuis la richesse du sensible, les territoires que l’agro-industrie ou la frénésie des aménageurs effacent ou ravagent, invite à imaginer d’autres manières de les habiter. Pas question de s’en tenir à une contemplation rêveuse d’une « nature » fantasmée, il s’agit de s’organiser collectivement pour retrouver une puissance d’agir et construire un rapport de force dont la légitimité repose sur le droit d’habiter un territoire. C’est de cela que parlent les seize protagonistes du film, dessinant une géographie de luttes qui ne renoncent à rien, dans leur processus, de ce qui les motive. Si les modes d’action sont si inventifs et le soin occupe une place centrale, c’est parce que vivre et lutter sont inséparables. Ainsi, grâce au travail des greniers et des cantines, les cheminots mobilisés contre la réforme des retraites ont dit qu’ils n’avaient jamais aussi bien mangé que pendant la grève ! Lorsqu’il y a un rassemblement, une manifestation, une occupation : la buvette est construite, la cantine installée, les repas – délicieux – distribués. « On aime les charpentes, se créer des toits au-dessus de nos têtes qui vont être beaux, faits avec nos mains et collectifs. » Il sera question, tout au long du film, d’autoconstruction de matériel agricole avec l’atelier paysan, de sécurité sociale de l’alimentation, d’agriculture paysanne, d’économie de subsistance, de savoirs-faire valorisés et partagés, de liens intergénérationnels...
Affect radical
Comme un commentaire des images tournées en mai 2025 dans l’archipel des Glénan, le dernier protagoniste du film dit que « pour changer le monde il faut rencontrer les ouvriers ». En effet, la flottille qui s’élance à l’assaut de l’île du milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré vient rappeler que la destruction de l’environnement et la menace fasciste sont inséparables [5]. Pour sortir des logiques mortifères des saigneurs de ce monde, voter ne suffira pas. Ni rester dans l’entre-soi, réduire l’écologie à une lutte idéologique ou à une somme de « petits gestes ». À partir d’exemples et de constats, l’ouvrage collectif récemment publié par Attac Travail, climat, même combat ! fait un certain nombre de propositions pour les alliances écologiques et sociales de demain.
On se dit, en quittant la projection, qu’il est absurde de laisser les affects à nos ennemis mais qu’il est urgent de s’en emparer de manière radicale non seulement pour « épaissir » la réalité mais aussi pour tisser des alliances et sortir de l’impuissance collective. Les Soulèvements seraient donc un liant et la désobéissance un moyen. C’est ce que Soulèvements invite à questionner, par ces portraits et ces paysages dont la beauté et l’intégrité pourront, espère le réalisateur, « éclairer la nuit qui vient ».

