La faute à qui ? Réponse à Dominique Seux

vendredi 3 avril 2020, par Esther Jeffers

Dans une opinion intitulée « Le libéralisme en mode 4X4 » et publiée le 26 mars 2020, Dominique Seux, commente l’actualité et la pandémie à laquelle le monde fait face aujourd’hui. À ses yeux, trop c’est trop.

Ainsi, écrit-il : « Au début de l’épidémie, on avait beaucoup entendu qu’elle était la fille cachée de la financiarisation de l’économie et du commerce mondialisé. Ensuite, l’austérité budgétaire a servi d’explication pour le dramatique débordement du système de santé. Et voilà que ces jours-ci, on lit que c’est au libéralisme (néo ou ultra, cela va de soi) qu’il faut en vouloir pour le manque de masques et de tests capables de détecter le Covid-19. N’en jetez plus, c’est trop ! ».

Qu’est ce qui provoque son indignation ? Le manque de tests et de masques, le manque de ventilateurs, de lits et de personnel soignant, ou l’austérité budgétaire qui a organisé la casse du système de santé ? Non, c’est le fait que le néolibéralisme et la financiarisation de l’économie soient jugés responsables de la situation actuelle.

Examinons les arguments avancés pour réfuter cette thèse. Dominique Seux écrit que « dans le pays qui affiche les dépenses publiques et de santé parmi les plus élevées, expliquer la catastrophe sanitaire que nous vivons par la casse des services publics relève de la mauvaise foi ». Or, cet argument est illogique : ce n’est pas parce qu’on aurait encore l’un des meilleurs système de santé au monde qu’il n’aurait pas subi un affaiblissement. D’autre part, si l’on retient comme indicateur la dépense courante de santé par habitant exprimée en parité de pouvoir d’achat (PPA), les dépenses de santé par habitant sont deux fois plus élevées aux États-Unis qu’en France. Et pourtant, tout le monde en convient, le système de santé américain est tout sauf performant : 27,5 millions d’Américains étaient sans assurance maladie avant la pandémie. Ce n’est sans doute pas ce modèle auquel aspirent les millions de Français qui, tous les soirs, applaudissent le personnel soignant et réclament plus de moyens pour les hôpitaux.

Cela fait près de quarante ans que les réformes néolibérales ont peu à peu déconstruit les services publics. En France, trente ans de politiques de réduction des dépenses ont mis l’hôpital public à genoux. Dès 2007, Nicolas Sarkozy a exercé une forte pression budgétaire sur l’hôpital et généralisé la tarification à l’activité. Les personnels hospitaliers ne cessent de tirer la sonnette d’alarme, pour prévenir que les services des urgences sont malades, que le corps médical est en crise avec la fermeture drastique des lits, ou encore le personnel insuffisant. Depuis plus d’un an, ils manifestent contre un manque de moyens criant qui empêche aujourd’hui de soigner correctement chaque personne. Ce gouvernement, comme ceux qui l’ont précédé, n’y a pas répondu. Aujourd’hui on en paye le prix fort.

Mais, pour Dominique Seux, « si les hôpitaux manquent de moyens (c’est vrai), ce sont des choix collectifs : d’autres priorités ont été préférées, un âge de la retraite bas et un faible reste à charge ». Oui, vous lisez bien ! Et pourquoi pas à cause du Smic trop élevé, des prestations sociales trop généreuses ? Si l’âge de retraite devait être le critère, la population des États-Unis devrait être parmi les plus protégées !

Pas un mot des grands laboratoires pharmaceutiques et de leurs largesses envers leurs actionnaires. Entre 1999 et 2017, les 11 laboratoires les plus grands au monde ont engrangé 1 019 milliards d’euros de bénéfices. Ils en ont directement redistribué 925 milliards à leurs actionnaires sous forme de dividendes et de rachats d’actions, soit 90,8 %. En 2017, le taux de redistribution s’établissait à 141,9 %.

Certes, concède Dominique Seux, la déforestation a peut-être une responsabilité dans la suppression de la barrière homme-animal, les flux tendus et le zéro stock ont aussi leur part de responsabilité, mais il écarte cela d’un revers de la main, comme si c’était indépendant de la mondialisation néolibérale et ne faisait pas partie d’un système qui méprise autant la nature que les vies humaines. Ce qui fait l’admiration du directeur délégué de la rédaction des Échos, « c’est la plasticité du libéralisme. Son côté caméléon et tout-terrain, 4X4 en quelque sorte. En quelques heures, en quelques jours, il s’est adapté à la situation ». Mais est-ce le libéralisme qui s’est adapté à la situation ou les gouvernements qui ont dû, contraints et forcés, prendre des mesures en rupture avec le « laissez faire, laissez aller », comme Emmanuel Macron a fini par le reconnaître, en complète opposition avec la politique qu’il mène depuis trois ans, « il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché ».

Par Esther Jeffers, professeure d’économie à l’Université de Picardie, membre du Conseil scientifique d’Attac France. Tribune co-signée par Dominique Plihon, Jean-Marie Harribey et Pierre Khalfa, membres du Conseil scientifique d’Attac France.

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