Attac s’est construite autour d’une conviction centrale : les peuples doivent reprendre le pouvoir sur ce qui détermine leurs vies. Contre le pouvoir pris par la finance sur les sociétés, les États, les ressources naturelles et le vivant, nous défendons une transformation sociale, démocratique, écologique, féministe, anticapitaliste et altermondialiste. Cette orientation ne peut pas rester une affirmation abstraite. Elle doit se traduire par une présence réelle dans les espaces où les mouvements sociaux du monde se rencontrent, confrontent leurs analyses, partagent leurs stratégies et construisent des solidarités concrètes.
La délégation d’Attac France au FSM de Cotonou va essayer de répondre à trois enjeux :
* construire des liens durables avec les mouvements paysans, féministes, écologistes et populaires d’Afrique de l’Ouest ;
- renforcer les coalitions internationales pour la justice économique, écologique et sociale, et contre l’impunité des multinationales ;
- faire du retour de Cotonou un point d’appui pour nourrir nos campagnes, nos comités locaux et notre travail d’éducation populaire.
Un FSM porté par les luttes populaires d’Afrique de l’Ouest
Le FSM de Cotonou est particulièrement important parce que sa candidature est portée par une dynamique populaire enracinée dans les luttes ouest-africaines, en particulier par la Convergence globale des luttes pour la terre, l’eau et les semences paysannes en Afrique de l’Ouest, la CGLTE-OA. Cette convergence regroupe des organisations paysannes, des mouvements sociaux, des collectifs de femmes, de jeunes, de pêcheurs, d’éleveurs, de défense des droits humains et de communautés confrontées à l’accaparement des terres, de l’eau, des semences et des ressources naturelles.
Ce point est décisif. Le FSM 2026 est un espace qui ne part pas d’un agenda institutionnel construit d’en haut. Il part des fondamentaux de la vie : la terre, l’eau, les semences, les territoires, les savoirs locaux, la souveraineté alimentaire, l’agroécologie paysanne, la dignité des communautés rurales, côtières, forestières, urbaines et bien d’autres. Il part des communautés qui subissent directement la violence du capitalisme mondial : accaparement des terres, extractivisme, destruction des écosystèmes, privatisation du vivant, endettement, dépendance alimentaire, accords de libre-échange, violences des multinationales et dépossession politique. La gouvernance des « ressources » naturelles et les luttes populaires seront au cœur du FSM Cotonou.
C’est précisément là que se rejoignent les combats d’Attac et ceux de la CGLTE-OA. Lorsque nous luttons pour la bifurcation écologique, contre l’impunité des multinationales, contre les accords de libre-échange, pour la justice fiscale, pour la taxation des riches, pour le contrôle démocratique de la finance et pour la souveraineté populaire, contre l’extrême droite, nous ne menons pas des combats séparés de ceux des paysans, des pêcheurs, des femmes, des jeunes et des communautés d’Afrique de l’Ouest. Nous combattons les différentes manifestations d’un même système : un système qui transforme les besoins vitaux en marchés, les terres en actifs financiers, les semences en brevets, l’eau en marchandise, les êtres humains en main-d’œuvre jetable et les territoires en zones d’extraction.
Décentrer notre regard, renforcer notre pluralité.
Le choix de Cotonou porte aussi une signification historique forte. Le Bénin, terre des Amazones du Dahomey, berceau du vodun (Vaudou), territoire marqué par la mémoire de l’esclavage et de la traite transatlantique, incarne à la fois la violence des empires coloniaux, la puissance de résistance des peuples africains en particulier, celle des femmes guerrières, les Amazones. Au delà, l’Afrique de l’Ouest porte aussi une histoire politique profonde des droits humains, de la dignité et des communs. La Charte du Mandé, proclamée selon la tradition à Kouroukan Fouga en 1236, rappelle que des principes de protection de la vie humaine, de solidarité, de responsabilité collective et de respect du vivant existaient en Afrique bien avant leur formulation moderne en Europe. Accueillir le FSM dans ce lieu n’est donc pas seulement un choix géographique. C’est affirmer que les alternatives au capitalisme mondial ne peuvent pas être pensées uniquement depuis l’Europe, ni à partir des catégories intellectuelles du Nord global.
Pour Attac France, association située dans un ancien pays colonisateur, cette dimension est essentielle. Participer au FSM de Cotonou, ce n’est pas aller porter une parole française ou européenne sur les luttes du Sud. C’est accepter de décentrer notre regard. C’est reconnaître que les communautés africaines, les mouvements paysans, les collectifs féministes, les organisations de jeunes, les syndicats, les réseaux écologistes, les défenseurs des communs et les mouvements populaires produisent déjà des analyses, des pratiques et des alternatives dont nous avons besoin. Confronter nos propres analyses à des réalités radicalement différentes permet de nous aider à distinguer ce qui est universel dans ses convictions de ce qui n’est que contextuel, et nourrit la pensée d’une façon rare et précieuse.
Aucune relation juste entre l’Europe et l’Afrique ne peut exister si elle ignore les communautés, leurs droits, leurs savoirs et leurs luttes. Décoloniser notre pensée critique, ce n’est pas ajouter un vocabulaire nouveau à nos textes. C’est accepter que les solutions ne viennent pas toujours de là où le pouvoir mondial prétend les situer. C’est reconnaître que les luttes pour la terre, l’eau et les semences ne sont pas des revendications sectorielles, mais des luttes centrales partout dans le monde pour la démocratie, pour le vivant, pour l’autonomie des peuples et pour une économie de la vie.
Échanger, briser l’isolement et construire des solidarités
Le FSM est avant tout un processus qui nous permet de faire vivre un monde commun dans le respect de sa pluralité. Il est un espace de survie collective hors des cadres étatiques, institutionnels ou marchands qui permet la coexistence de positions incompatibles. Un syndicat réformiste, un mouvement social ou révolutionnaire, une ONG de plaidoyer, une lutte locale et un collectif paysan avec leur pluralité de culture militante peuvent difficilement co-décider mais ils peuvent co-réfléchir, co-apprendre, co-légitimer des luttes voir co-agir ponctuellement. Cet espace de dialogues nous offre une opportunité collective pour nommer l’adversaire, relier les luttes, imaginer une autre mondialisation et construire ensemble des récits alternatifs communs. C’est une fonction irremplaçable, une pièce nécessaire d’un dispositif plus large qui inclut bien évidement d’autres stratégies.
Au delà de l’événement, les liens que nous y créons nous poussent à transformer l’indignation en luttes communes. En effet, tandis que les mouvements sociaux doivent trop souvent se battre seuls, chacun sur son territoire, chacun avec ses urgences, le FSM sert précisément à briser cet isolement. Car nos adversaires, eux, ne se replient pas : ils se coordonnent, mutualisent leurs stratégies, s’internationalisent. Les discours nationalistes et réactionnaires qui progressent partout en sont la preuve la plus criante. Rester dispersées face à des forces aussi organisées, c’est affaiblir son propre rapport de force. Et une victoire arrachée ici localement peut être annulée demain par une délocalisation décidée là-bas ou un traité signé dans le dos des peuples.
Une lutte locale ou nationale connectée à un réseau international devient plus difficile à réprimer et plus difficile à ignorer. La légitimité que confèrent des relais et des observateurs à l’étranger n’est pas un luxe symbolique : c’est une protection concrète. Et cette solidarité n’empêche pas de garder son agenda, le FSM n’est pas un sommet qui décide, c’est un espace qui amplifie. On y vient avec ses combats, on en repart avec des outils mais aussi avec quelque chose de moins tangible mais d’aussi précieux : le souffle. Voir l’ampleur des résistances qui existent ailleurs régénère l’énergie militante et renforce toujours notre détermination.
Remobiliser notre identité altermondialiste, agir ensemble et renforcer nos campagnes.
Un autre de nos objectif est de renouer avec une ambition altermondialiste forte. L’altermondialisme ne peut pas être seulement une mémoire des années 2000. Il doit redevenir une lecture et une méthode politique vivante qui part des réalités concrètes des territoires, tout en les inscrivant dans une compréhension globale des rapports de dominations. L’enjeu politique ? Réussir à transformer les résistances dispersées en forces collectives internationales en identifiant nos adversaires communs, visant aussi les lieux réels de pouvoir et en construisant des rapports de force. Aussi bien à l’échelle locale, où les conséquences sont concrètes, qu’à l’échelle globale où s’organisent le capital, les États et les institutions internationales pour imposer leurs règles, défaire nos conquêtes sociales et coloniser nos imaginaires.
Mais pour Attac, participer au FSM de Cotonou doit aussi répondre à plusieurs objectifs concrets. D’abord, renforcer nos campagnes. Les combats portés au FSM rejoignent directement nos priorités : bifurcation écologique, justice fiscale, taxation des riches, annulation des dettes illégitimes, lutte contre l’évasion fiscale, contrôle démocratique de la finance, lutte pour désarmer les multinationales, défense des services publics, souveraineté alimentaire, opposition aux accords de libre-échange, lutte contre l’extractivisme et solidarité internationale. Ces combats ne relèvent pas seulement d’un horizon lointain, ils s’incarnent aujourd’hui par exemple dans des batailles concrètes du droit international où se joue une part du rapport de force mondial et qui, même faible, nous permet d’ouvrir des brèches.
Les négociations en cours à l’ONU sur une convention-cadre sur la coopération fiscale internationale est une occasion historique pour mieux taxer les multinationales, les ultra-riches et lutter contre les paradis fiscaux à l’échelle internationale. Dans le même temps, les négociations du traité contraignant de l’ONU sur les entreprises et les droits humains portent l’ambition de mettre fin à l’impunité des multinationales responsables de violations sociales et écologiques. Enfin, face à l’explosion des crises de la dette, les pays du Sud remettent à l’agenda la création d’un mécanisme multilatéral de restructuration des dettes souveraines, contestant le pouvoir des créanciers et des institutions financières internationales.
Dans une époque dominée par l’économie de la mort, guerres, frontières, extractivisme, financiarisation, austérité, racisme, patriarcat, destruction du vivant, le FSM de Cotonou peut contribuer à faire exister une économie de la vie : celle des communs, du soin, de la solidarité, de la souveraineté populaire, de la justice sociale, fiscale, écologique, féministe et décoloniale.
C’est pour cela qu’Attac va participer pleinement au Forum social mondial de Cotonou en 2026.
Non par nostalgie de l’altermondialisme passé. Mais parce que l’altermondialisme reste une condition de notre avenir politique.

