La caravane Ouest Africaine (OA), qu’est ce que c’est ?
La caravane OA est une tournée militante menée par la Convergence Globale des Luttes pour la Terre et l’Eau (CGLTE). Ce mouvement social est né en 2014 et unit à travers toute l’Afrique plus de 300 organisations paysannes, éleveurs, pêcheurs et ONG pour contrer l’accaparement des ressources naturelles, défendre les droits humains et promouvoir la souveraineté alimentaire. La CGLTE favorise également l’autonomisation des femmes en soutenant l’Union des Femmes du Secteur Informel (UFSI), organisation internationale qui défend les droits des femmes paysannes et aides ménagères.
Née à l’issue du FSM 2015 de Tunis, la caravane rassemble des militantes qui embarquent dans des bus durant plusieurs semaines pour aller de localité en localité le long d’un itinéraire qui traversent différents pays ouest africains. Elle a pour but de porter les actions de la CGLTE lors de rencontres avec des communautés rurales et de porter des plaidoyers auprès des autorités locales. Tout au long de ce périple, aux conditions exigeantes, les caravanieres, venues de différents pays, portant chacun.e leur culture, leur langue et leur manière de militer, dorment ensemble, mangent ensemble, se déplacent ensemble au rythme effréné de la caravane… en somme vivent ensemble et constituent un collectif solidaire et uni.

Lomé, Togo - Les bus de la caravane stationnés à l’université.
Cette 5e édition de la caravane avait pour particularité de se diviser en trois axes simultanés, le côtier au départ de la Guinée, le sahélien au départ du Mali et le centre-africain au départ du Gabon, dont le point de convergence final était le FSM co-organisé par la CGLTE. Tout au long de la route les militantes s’agrègent dans les bus. Cette édition de la caravane visait aussi à conduire au FSM celles et ceux qui n’avaient pas les ressources nécessaires pour s’y rendre.
Les rencontres, mode d’action principal de la caravane, prennent la forme de conférences populaires auxquelles sont invités les communautés autochtones, les chefs coutumiers et les autorités locales. Un puissant art oratoire s’exerce pendant ces conférences. Les militantes enchainent prises de parole et panels thématiques afin de porter messages, plaidoyers et compte rendu de l’action de la Convergence depuis 10 ans auprès de l’assistance.
La caravane côtière - itinéraire
Le 19 juillet à Conakry, nos deux camarades prennent place à bord du bus qui regroupe les délégations de Guinée, du Sierra Leone et du Liberia. Le groupe de militantes n’attend que le lancement de l’hymne officiel de la caravane par le coordinateur du véhicule pour s’élancer durant 15 heures sur une route chaotique direction Faranah, puis Seredou, premières étapes au cœur de la sublime Guinée forestière. Seront évoqués des enjeux autour de la préservation du fleuve Niger et les problématiques locales de droit à la terre des paysannes. Rejointe par le bus de la délégation sénégalaise, la caravane met ensuite le cap vers la Côte d’Ivoire pour deux nouvelles étapes aux enjeux agro-écologiques, Logouale et Aboisso. Les jours qui suivent voient la traversée du Ghana et la rencontre des pêcheurs du village d’Agavedzi ravagé par la montée des eaux. C’est après près de deux semaines que la caravane parvient à Lomé où elle est rejointe par les bus de l’axe sahélien, portant ainsi le nombre de caravaniers rassemblés à environ 400. S’ensuivent deux jours de panel, véritable pré-FSM, à l’université de la capitale du Togo.
À partir de là, la situation se complique et devient confuse. Durant la route, les caravanieres étaient tenus à distance des tractations politiques et diplomatiques mettant en péril la tenue du FSM. À Lomé, des rumeurs évoquant l’annulation imminente du forum commencent à circuler et il s’avère que le gouvernement béninois refuse l’entrée sur son territoire à la caravane. Initialement prévu au 1er aout, l’entrée au Bénin ne cesse d’être repoussée de jour en jour et la caravane est coupée dans son élan. Une tentative nocturne de passage en force se solde par une reconduction sous escorte policière à la frontière, alors même que les 9 bus avaient atteint Cotonou !

Cotonou, Bénin - Marche de la CGLTE au FSM
Nos deux camarades ne pouvant pas retourner au Togo pour des raisons de visa, ils se voient contraints de quitter leurs compagnons de route. Ils se retrouvent alors à devoir attendre dans l’incertitude à Cotonou, en tentant de connaître le sort de leurs camarades et de poursuivre tant bien que mal leur documentaire au milieu des cellules de crise et des intrigues d’envergure internationale des coulisses du FSM.
À la surprise générale, le forum est finalement autorisé par les autorités deux jours plus tard et la caravane peut faire une entrée triomphale à l’université de Calavi où se tient l’événement. En retard et tronqué de deux jours, le forum peut enfin commencer !
Focus sur plusieurs luttes rencontrées
En plus des cérémonies officielles, la caravane organise des visites et des ateliers liés à ses enjeux.
À Sérédou en Guinée forestière, les caravanieres. ont pu visiter le centre agro-pastorale Sainte Ursule du Mont Ziama et observer comment les sœurs de cette congrégation y ont développé des techniques d’agriculture respectueuses de l’environnement et adaptées à la sauvegarde des sols. Elles maitrisent ainsi l’ensemble de la chaine de valeur agricole : les semences, la culture, la transformation et la vente. Afin de transmettre leur expérience et d’aider d’autres communautés à accéder à l’autonomie, elles proposent des formations.

Seredou, Guinée, - Visite du centre agro-pastorale Sainte Ursule du Mont Ziama - Présentation d’une technique pour fabriquer de l’engrais écologique
À Aboisso, situé dans la région la plus productrice en huile de palme de la Côte d’Ivoire, la caravane a été rejointe par des femmes de Yapokro. Grâce à la CGLTE, ces paysannes parviennent à conserver un espace pour cultiver des plantes menacées de disparition. Les caravaniers ont pu visiter leur exploitation, petit lopin de terre assiégé de toute part par une immense palmeraie agro-industrielle. Ces femmes luttent pour maintenir et développer une agriculture écologique et bio en utilisant des méthodes traditionnelles moins agressives pour les sols. Ces travailleuses sont soumises à la menace constante que les grandes firmes agricoles, également propriétaires des palmeraies alentour, ne récupèrent leur exploitation pour augmenter leur surface de production.

Aboisso, Côte d’Ivoire - Les paysannes de l’UFSI préparent le repas
Sur la côte ghanéenne, les caravanieres ont rencontré la communauté des pêcheurs du village d’Agavedzi. La localité subit de plein fouet la montée des eaux et l’érosion qu’elle entraine. En 2025 une forte crue a détruit une cinquantaine de maison et commerces et a entrainé le déplacement de 300 habitantes. Aujourd’hui, l’océan continue de grignoter le village peu à peu, repoussant la communauté sur une bande de terre de plus en plus étroite entre la mer et le lac de Keta. Face à ces défis, les pêcheurs se sont rassemblés en collectif et luttent pour conserver leurs habitations et leurs méthodes de pêche traditionnelle.

Agavedzi, Ghana - vue du village détruit par la montée des eaux
La vie dans la caravane
La caravane ne se limite pas aux temps de conférences populaires, de visites et à ses plaidoyers soumis aux autorités. Cette initiative militante constitue avant tout un espace orienté vers le vivre ensemble en favorisant la rencontre entre les peuples, les cultures et en abattant le temps de quelques semaines les barrières de classes sociales et les frontières. Elle permet à des paysannes ivoiriennes de côtoyer des travailleurs d’ONG guinéenne, à des aides ménagères sénégalaises de créer du lien avec des pêcheurs ghanéens ou encore à des journalistes sierra-léonais d’échanger sur leurs pratiques militantes avec des éleveuses libériennes. Très rapidement, une profonde solidarité s’établît entre les caravanieres et la route se pave de nombreux moments festifs, autant dans les différentes localités traversées, où les militants reçoivent l’accueil chaleureux et toujours renouvelé des communautés, que jusque dans les bus !
Pour conclure, si la caravane ne se présente pas comme une force ouvertement politique et contestataire, elle permet la mise en lumière de nombreuses alternatives et crée les conditions d’un espace d’échange de ces pratiques, tout en mettant en place un large et solide réseau militant à échelle continentale. Ses slogans résonneront encore longtemps dans toute l’Afrique de l’Ouest et leur écho parviendra même jusqu’ici : « Ma terre, ma vie ! Mon eau, ma vie ! Mes semence, c’est toujours ma vie ! ».

