[Dossier] Les multinationales à l’assaut des lieux de vie en Afrique

mardi 21 juillet 2026, par Attac France

À l’occasion du Forum social mondial de Cotonou, l’espace Enjeux et mobilisations internationales (EMI) d’Attac France propose une série de focus consacrés à plusieurs multinationales implantées en Afrique et une lecture altermondialiste critique de leurs activités.

Derrière les promesses de développement se jouent des atteintes aux territoires, au travail, à la santé, aux cultures et au vivant. Et partout, des résistances rappellent que d’autres mondes sont possibles.

Nous en débattrons à Cotonou autour de deux activités autogérées : Un tribunal populaire : « Désarmons les multinationales » suivi par une Assemblée stratégique pour préparer collectivement des actions communes de résistance et proposer des alternatives.

Le Forum social mondial est né d’une conviction : « Un autre monde est possible ». À Cotonou, cette ambition invite à regarder les formes contemporaines du colonialisme qui continuent de façonner les territoires africains.

Après les indépendances politiques, de nombreux États ont dû composer avec la dette, les programmes d’ajustement structurel, les politiques du FMI et de la Banque mondiale, ainsi qu’avec le pouvoir croissant des firmes transnationales. L’Afrique n’est pas sous l’assaut de quelques entreprises isolées. Elle est au cœur d’un modèle économique mondialisé qui transforme les territoires au service de l’accumulation des richesses. Des violences permanentes s’exercent contre les peuples et le vivant.

Cette série propose des exemples contemporains mettant en exergue que toutes les chaines ne se sont pas définitivement rompues.

Comprendre comment les formes contemporaines du colonialisme transforment les lieux de vie est une condition pour construire des alternatives fondées sur la justice, les réparations, la solidarité internationale, la souveraineté des peuples et le respect du vivant. Disons le clairement, le colonialisme n’a pas disparu. Il s’est transformé, Il a changé d’échelle, de langage et d’instruments.

Les administrations coloniales ont laissé place aux multinationales. Les comptoirs commerciaux aux chaînes de valeur mondiales. Les concessions coloniales aux partenariats public-privé. Les missions civilisatrices aux promesses de développement, de transition écologique ou de modernisation.

Pourtant, la logique demeure. Un même ogre productiviste, capitaliste et colonial continue d’organiser l’extraction des richesses, la circulation des capitaux et la concentration du pouvoir économique, tout en reléguant les coûts sociaux, sanitaires et écologiques sur les territoires.

Ce article ne prétend pas dresser un inventaire exhaustif des violences économiques exercées sur le continent africain. Il propose plutôt quelques fragments d’une même histoire des luttes, des résistances. Car ces territoires ne sont pas vides. Ils sont habités. Ils sont défendus. Partout, des communautés, des syndicats, des mouvements paysans, des pêcheurs, des organisations féministes, des peuples autochtones et des défenseureuses du vivant résistent à cette mise en ordre du monde.

Car derrière chaque projet extractiviste existe une lutte pour préserver des lieux de vie.

Territorialiser les pollutions

Gabès, Tunisie

À Gabès, les phosphates extraits dans le bassin minier de Gafsa fertilisent une agriculture industrielle mondialisée. Ce qu’ils laissent derrière eux, ce sont des eaux contaminées, des écosystèmes fragilisés, des activités de pêche menacées et des populations durablement exposées aux pollutions industrielles.

Gabès révèle une géographie profondément inégalitaire du capitalisme contemporain : les bénéfices circulent, les pollutions s’enracinent. La pollution n’est pas un dommage collatéral. Elle est une manière d’organiser les territoires, de les sacrifier...ce même phosphate qui se textile utiliser dans nos champs au service de l’agriculture intensive. Il s’agit d’une chaîne mortifère de pollution d’un bout à l’autre.

Depuis plusieurs années, des collectifs citoyens, des pêcheurs, des syndicats et des associations se mobilisent pour défendre le golfe de Gabès et exiger justice environnementale et sociale.

Pour en savoir plus, voir le site du collectif Stop Pollution.

Transformer les lieux de vie en zones de sacrifice

TotalEnergies – Ouganda / Tanzanie

L’oléoduc EACOP ne transporte pas seulement du pétrole. Il redessine les territoires, déplace des cours d’eau, des familles, fragmente des terres agricoles, menace des zones humides et inscrit durablement l’Afrique de l’Est dans une économie fossile tournée vers les marchés mondiaux. Les lieux de vie deviennent des espaces sacrifiables au nom de l’accumulation du capital.

Face à cette logique, des communautés locales, des ONG africaines et internationales ainsi que des mouvements pour la justice climatique refusent que leur avenir soit condamné au profit des énergies fossiles.

Pour en savoir plus, voir la page de la campagne « Total, rendez-vous au tribunal » sur le site des Amis de la Terre.

Extraire sans fin...

Orano – Niger

Depuis plus d’un demi-siècle, l’uranium d’Arlit alimente une partie du parc nucléaire français. Cette histoire ne parle pas seulement d’énergie. Elle raconte une économie où la richesse quitte les territoires tandis que les vulnérabilités y demeurent. L’extraction devient une manière de gouverner : organiser la dépendance, concentrer la valeur ailleurs et laisser aux populations les coûts environnementaux et sanitaires.

Depuis des décennies, des organisations nigériennes dénoncent cette injustice et revendiquent la souveraineté sur leurs ressources.

Pour en savoir plus, lire « Un accaparement de longue durée » sur le site d’Afrique XXI.

Verdir l’extractivisme

Eramet – Gabon / Sénégal

Le manganèse de Moanda, au Gabon, et les sables minéralisés du Sénégal alimentent une industrie présentée comme indispensable à la transition écologique. Mais aucune transition ne sera juste si elle repose sur l’intensification de l’extraction et la mise sous pression de nouveaux territoires. Changer d’énergie sans changer de logique ne suffit pas.

Dans plusieurs pays, des mouvements citoyens rappellent qu’il n’y aura pas de transition écologique sans remise en cause du système productiviste. Nos pensées vont aux peuples de la République démocratique du Congo et du Soudan, qui subissent la guerre, les déplacements forcés et les violences dans des contextes où les ressources naturelles alimentent aussi des rapports de domination. Elles vont également à toutes celles et ceux qui, souvent au péril de leur vie, défendent leurs terres, leurs droits et le vivant.

Pour en savoir plus, lire « La colère monte au Sénégal contre Eramet et ses activités minières » sur le site de l’Observatoire des multinationales.

Industrialiser le vivant

Compagnie Fruitière – Cameroun / Côte d’Ivoire

Les plantations industrielles prolongent l’héritage de l’économie de plantation. Des Antilles aux côtes africaines, une même logique perdure : celle d’une agriculture tournée vers l’exportation, fondée sur la monoculture, l’usage massif de pesticides et la dépendance aux marchés internationaux.

Les terres produisent pour nourrir les marchés du Nord. Les pollutions, les atteintes à la santé et la précarité du travail restent sur les lieux de vie. Les terres produisent pour nourrir les marchés du Nord. Les pollutions, les atteintes à la santé et la précarité du travail restent sur les lieux de vie. Les profits voyagent. Les pesticides restent.

Face à cette agriculture industrielle, des syndicats, des organisations paysannes et des collectifs de riveraines défendent une autre voie : une agriculture vivrière, paysanne, fondée sur la souveraineté alimentaire, la justice environnementale et le respect du vivant.

Pour en savoir plus, lire « Bananes du Cameroun : le fruit de la discorde » sur le site d’Actionaid.

Marchandiser les communs

Veolia – Gabon

Au Gabon, la privatisation de la gestion de l’eau a illustré la volonté de faire des biens communs un marché comme un autre. Pourtant, l’eau n’est pas une marchandise. Elle est une condition de la vie. Lorsque sa gestion répond d’abord à des logiques de rentabilité, c’est la capacité des populations à décider collectivement de leurs ressources qui recule.

Les mobilisations pour une gestion publique de l’eau rappellent qu’un bien commun ne peut être abandonné aux seuls intérêts du marché.

Mettre les territoires en logistique

Vinci – Côte d’Ivoire

Ports, autoroutes, aéroports. Ces infrastructures sont souvent présentées comme les symboles du développement. Elles dessinent aussi une géographie pensée pour accélérer la circulation des marchandises, des capitaux et des ressources. Les territoires deviennent des plateformes logistiques. Le développement ne peut pourtant être réduit à la fluidité des échanges. Il suppose d’abord que les populations participent aux choix qui transforment durablement leurs lieux de vie.

Pour en savoir plus, lire « Chassée du Gabon, Veolia saisit une nouvelle fois l’arbitrage international » sur le site de l’Observatoire des multinationales.

Transformer les littoraux en marchés du luxe

Le Club Med

Racheté en 2015 par le groupe chinois FOSUN, le Club Med a la prétention de « construire un écosystème de bonheur »... Et pourtant, à Cotonou, le bonheur des pêcheurs expulsés de leur lieu de vie et de travail n’est pas au rendez-vous. La transformation de la Route des Pêches qui mène à Ouidah accompagne l’ambition de faire du littoral béninois une destination touristique internationale : Hôtels de luxe, grands équipements, investissements privés. Les paysages changent. Les usages aussi. Quand les territoires sont d’abord pensés pour attirer les capitaux et les visiteurs, quelle place reste-t-il pour celles et ceux qui y vivent ?

Au Bénin, comme ailleurs, des voix s’élèvent pour rappeler que les littoraux ne sont pas des vitrines.Ils sont des lieux de vie. Les « déguerpis » se soulèvent.

Pour en savoir plus, voir la vidéo d’Amnesty International Afrique ainsi que "Cotonou : le gouvernement lance le démantèlement des constructions précaires sur la route des Pêches" sur Africaho.

Construire un empire françafricain

Bolloré

Quasi monopole de la production de tabac et de cigarettes d’abord, puis plantations d’hévéas et de palmiers à huile, et surtout dans le transport, la logistique et la gestion des concessions portuaires de Lagos Tin Can (Nigéria), d’Owendo et de Port-Gentil (Gabon), de Pointe- Noire (Congo), de Lomé (Togo), de Cotonou (Bénin), de Freetown (Sierra Leone), de Conakry (Guinée), etc...

Dividendes par millions, milliards de plus-values qui ne servent ni les populations locales, ni le fisc français. Corruption à tout va
Accaparement des terres et déplacement de force des communautés. Accidents sur les concessions et mise en cause de filiales du groupe, comme pour Benin-rail en 2017. Scandale après scandale, les jugements se succèdent. Mais l’empire est puissant.

Et maintenant main mise sur les médias, en particulier en Afrique du sud, pour que Canal+ devienne le premier opérateur de toute l’Afrique sub-saharienne… Et mieux irriguer le continent avec des idées d’extrême droite.

Pour en savoir plus : Bolloré et l’Afrique : héritage colonial, rentes, collusions et monopole médiatique, dans « Le système Bolloré, de la prédation financière à la croisade politique », Attac et ODM, 2025, pp.26-36

Défendre les lieux de vie, ici et ailleurs !

Des mines aux plantations, des usines aux hôtels, des oléoducs aux barrages, des pesticides aux pollutions, les exemples présentés dans ce dossier montrent une même réalité : les formes contemporaines du colonialisme continuent de transformer les territoires africains en maillons des chaînes mondiales de valeur. Derrière chaque projet économique, ce sont des lieux de vie, des cultures, des ressources, des savoirs et des équilibres écologiques et de biodiversité qui sont en jeu.

Les blessures infligées aux territoires ne disparaissent pas avec le temps. Elles traversent les générations, marquent les corps, les paysages, les mémoires et les cultures. Les destructions des territoires, des peuples et du vivant ne devraient jamais être prescrites. Elles appellent vérité, justice, réparations et une transformation profonde des rapports économiques qui les rendent possibles. Aucun lieu de vie ne devrait être sacrifié au nom du « productivisme et du progrès ».