Carnet de bord d’Attac au FSM 2026 à Cotonou

Malgré les incertitudes sur son maintien, la 17e édition du Forum Social mondial a bien lieu à Cotonou, au Bénin, du 6 au 8 août 2026. La délégation d’Attac France fait ici le récit de ces journées de rencontres, formations, débats... qui permettent à des milliers de personnes venues du monde entier de se rencontrer dans une démarche altermondialiste.

La délégation d’Attac France a fait le choix d’arriver en amont au Bénin afin de pouvoir faire des rencontres militantes spécifiques. Et avant même l’ouverture du Forum social mondial, nous avons a déjà connu de multiples rebondissements ! Cela commence par le travail acharné d’un camarade arrivé il y a trois semaines pour aider le secrétariat technique d’organisation (STO) et par la présence de deux camarades dans la caravane côtière avant que celle-ci ne soit expulsée vers le Togo. S’en sont suivies les réunions du Conseil international du FSM pour essayer de débloquer une situation qui remettait en cause la tenue-même du forum, les expulsions d’autres militantes à l’aéroport, les informations à échanger et actualiser avec les nombreuses délégations déjà présentes... Nous n’avons jamais cessé d’être actifves ! Récit.

Caravanes ouest-africaines : en route pour le FSM

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En amont du Forum social mondial (FSM), qui s’est tenu à Cotonou au Bénin du 6 au 8 août, deux camarades du comité local Attac Paris 19/20 ont embarqué à bord de la caravane ouest-africaine côtière afin de réaliser un documentaire sur cette initiative militante. Elle rassemble des militantes qui embarquent dans des bus durant plusieurs semaines pour aller de localité en localité le long d’un itinéraire qui traversent différents pays ouest africains. Elle a pour but de porter les actions de la CGLTE (Convergence Globale des Luttes pour la Terre et l’Eau) lors de rencontres avec des communautés rurales et de porter des plaidoyers auprès des autorités locales. Elle permet la mise en lumière de nombreuses alternatives et crée les conditions d’un espace d’échange de ces pratiques, tout en mettant en place un large et solide réseau militant à l’échelle continentale.

Le récit complet est à lire ici.

Dimanche 2 et lundi 3 août, entre mémoire de l’esclavage et luttes décoloniales

Une partie de la délégation d́’Attac s’est rendue à l’invitation de la coopérative de pêcheurs AMAPECH à Ouidah dans le cadre d’une activité co-organisée : « Un autre tourisme est possible ». À ce jour, leur activité, leurs conditions d’existence et leur rapport au littoral sont mis en péril par une Marina et un projet de construction du Club Med. Sous couvert de développement touristique et d’attractivité économique, des multinationales continuent de s’approprier des terres et des espaces côtiers, au risque d’en exclure les populations qui y vivent et en prennent soin depuis des générations. De la Route des esclaves aux luttes actuelles des pêcheurs de Ouidah, les formes ont changé, mais une même question demeure : qui décide de l’avenir des territoires, qui en tire les profits et quelle place reste-t-il aux populations locales ?

C’est dans cet état d’esprit que nous avons profité de notre présence pour découvrir Ouidah, cité historique du Bénin qui fut, pendant plusieurs siècles, l’un des principaux ports de départ de la traite négrière transatlantique. La ville s’est aujourd’hui métamorphosée : les rues ont été pavées et les lieux de mémoire réaménagés. Mais sous cette transformation demeure une histoire d’une violence extrême. Nous avons emprunté une partie de la Route des esclaves, celle que parcouraient, enchaînées, des femmes, des hommes et des enfants arrachées à leurs terres avant d’être conduites vers les navires négriers. Sur cette route se trouve l’Arbre de l’Oubli. Selon la mémoire transmise autour de ce lieu, les hommes captifs étaient contraints d’en faire neuf fois le tour et les femmes sept fois. Ce rituel était censé leur faire oublier leur nom, leur famille, leur langue, leur culture et leurs ancêtres : après avoir pris possession de leurs corps, le système esclavagiste cherchait ainsi à effacer leur identité et à briser toute volonté de résistance.

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Ouidah nous oblige également à regarder cette histoire dans toute sa complexité. Les personnes déportées étaient notamment des prisonnierères capturées lors de guerres et de razzias menées par le royaume du Dahomey et par d’autres pouvoirs ou intermédiaires africains. Elles étaient ensuite vendues aux négriers portugais, français, britanniques, hollandais ou danois, qui avaient organisé un immense commerce transatlantique pour fournir une main-d’œuvre servile aux plantations et enrichir les puissances coloniales européennes. Nommer le rôle de certaines élites africaines ne diminue en rien la responsabilité des États, des négriers et des intérêts économiques européens : cela permet de comprendre comment un système mondial de prédation a su s’appuyer sur des pouvoirs locaux pour transformer des êtres humains en marchandises.
Le parcours s’achève face à l’océan, devant la Porte du Non-Retour, symbole du départ définitif de celles et ceux qui furent déportées vers les Amériques et les Caraïbes. Pourtant, l’oubli recherché n’a jamais été total. Les langues, les spiritualités, les musiques, les gestes, la couleur comme le bleu outre mer et les résistances ont traversé l’Atlantique. Cette route ne raconte donc pas seulement la déportation et la mort : elle raconte également la survie des mémoires, la résistance et les liens indestructibles entre l’Afrique et ses diasporas.

Le Forum social mondial nous a également permis de rencontrer la délégation du Groupe d’Action Francophone pour l’Environnement (GAFE), ainsi que d’autres délégations haïtiennes. Ces échanges s’inscrivent dans la continuité de l’engagement d’Attac au sein de la Plateforme française de solidarité avec Haïti. Le GAFE nous a notamment présenté son analyse du déploiement en Haïti du programme européen Global Gateway, qui fait des transports, de l’énergie, des mines et de l’agroalimentaire des secteurs prioritaires d’investissement.
Derrière les promesses européennes d’investissements « durables », le GAFE alerte sur les risques d’une nouvelle offensive extractiviste dans un pays marqué par une profonde crise institutionnelle. L’accélération de la transition énergétique en Europe nourrit en effet une compétition mondiale pour l’accès aux minerais dits stratégiques. L’adoption concomitante d’un nouveau décret sur les activités minières en Haïti fait craindre que les ressources du pays soient mises au service des besoins industriels européens, au détriment des droits humains, de l’environnement et de la souveraineté du peuple haïtien. Ces échanges doivent maintenant connaître des prolongements concrets. Avec le GAFE et les autres organisations rencontrées, des mobilisations communes ont été évoquées ainsi que des actions d’interpellation auprès des institutions françaises et européennes. Il s’agit notamment d’exiger la transparence sur les projets envisagés, le respect du consentement des populations concernées et la primauté de leurs droits sur les intérêts des investisseurs. La transition énergétique européenne ne peut pas reposer sur une nouvelle dépossession des peuples du Sud ni reproduire, sous une apparence verte, les rapports coloniaux et extractivistes.

4 et 5 août - Changement d’ambiance

Alors que la tenue officielle du FSM n’était pas encore autorisée, des ateliers et assemblées diverses se sont tenues. Par exemple, nous étions nombreuxses à nous rendre à l’université malgré les rumeurs de fermeture de cette dernière. Ces journées, hors les règles (avec une peur d’interventions policières), ont été riches de rencontres et d’échanges. Étudiantes, curieuxses de cette agitation inhabituelle en été, posaient de nombreuses questions. Nous avons pris un grand plaisir à échanger sur la fiscalité, le capitalisme, l’économie et aussi la répression des autoritarismes.

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Des Béninoises de la coopérative alimentaire de riz nous ont expliqué le circuit de production et de vente. Des étudiantes bénévoles venues du Congo, polyglottes et bilingues, ont expliqué leur démarche de venir au Bénin, proposer leur aide.
Nous avons aussi croisé des organisateurices du secrétariat avec les larmes aux yeux devant tout le travail préparé depuis de longs mois et qu’iels ne pouvaient mettre en œuvre. Des militantes de la délégation du Nigeria nous ont questionné sur la situation politique qui faisait que nous n’avions pas, officieusement, le droit d’être sur ce campus et qui souhaitaient avoir des renseignements sur le prochain FSM et comment on pouvait candidater.

Et, en fin de journée, ENFIN, l’autorisation de tenir le FSM a été accordée !

Malgré les difficultés rencontrées, nous avons pu converser, expliquer, comprendre ce que les unes et les autres vivent. Nous reprenons maintenant nos activités avec des camarades des caravanes qui ont pu revenir et avec des camarades expulsées qui ont choisi de revenir avec l’aide de collectes financières.

Visa, passeport, refoulement : de nombreuses délégations empêchées de participer au FSM suite à son interdiction temporaire

Parmi les nombreuses personnes refoulées aux frontières aériennes ou n’ayant pas obtenu de visa figuraient deux membres du Conseil international du FSM originaires de Suède et de Finlande, ainsi que des camarades ougandaises, russes et haïtiennes. La raison évoquée à l’aéroport a été l’interdiction par le gouvernement béninois du Forum social mondial.
Cette situation a empêché plusieurs militantes de participer à la 17e édition du Forum social mondial de Cotonou, malgré les démarches entreprises et les engagements financiers liés à leur déplacement.
Nous faisons ici le choix de revenir plus spécifiquement sur le refoulement d’une partie de la délégation haïtienne, car Attac France a été directement impliquée dans la préparation de cette délégation haïtienne.

Un transit par la France finalement autorisé
Pour rejoindre Cotonou, la délégation haïtienne devait transiter par Paris. Ses membres avaient besoin d’un visa de transit aéroportuaire français, même sans sortir de l’aéroport. Attac France a donc adressé un courrier d’interpellation à l’ambassade de France en Haïti afin de soutenir leur demande et de permettre leur participation au Forum social mondial. Après plusieurs démarches, les visas de transit ont finalement été délivrés.
Les membres de la délégation ont ainsi pu prendre leur vol pour Paris, puis leur correspondance vers Cotonou. Mais à leur arrivée au Bénin, une partie d’entre eux a été refoulée et immédiatement renvoyée vers Paris. Il leur aurait été indiqué que le Forum social mondial n’avait pas encore reçu l’autorisation des autorités béninoises.
Ce refoulement est d’autant plus difficilement compréhensible que les ressortissantes haïtiennes sont dispensées de visa pour effectuer un court séjour au Bénin.

Une contradiction historique et politique
Cet épisode ne peut pas être réduit à un simple dysfonctionnement administratif.
Haïti est la première République noire indépendante, née en 1804 d’une révolution victorieuse menée par des personnes réduites en esclavage. Son histoire est intimement liée au continent africain, et particulièrement à la région du golfe du Bénin.
Ouidah fut l’un des principaux lieux de départ de la traite transatlantique. Des femmes, des hommes et des enfants y furent déportés vers les Amériques et les Caraïbes, notamment vers Saint-Domingue, devenue Haïti après la révolution.
Voir des militantes haïtiennes refoulées à leur arrivée au Bénin, alors qu’iels venaient participer à un Forum consacré à la décolonisation, à la souveraineté des peuples et aux solidarités internationales, constitue donc une contradiction politique profonde.
Elle est d’autant plus saisissante que le Bénin a adopté une loi permettant aux Afrodescendantes d’obtenir la nationalité béninoise. La reconnaissance des liens historiques entre l’Afrique et ses diasporas doit aussi se traduire dans les conditions concrètes d’accueil et de circulation.

Des responsabilités à éclaircir
Dès leur renvoi vers Paris, les membres de la délégation ont informé les réseaux du Forum social mondial. Un élan de solidarité s’est rapidement organisé afin de les accompagner, de trouver des solutions d’hébergement et de soutenir leurs démarches.
La délégation haïtienne et les organisations qui la soutiennent ont également publié une déclaration de solidarité et d’interpellation.

Ces événements rappellent que la liberté de circulation demeure profondément inégalitaire, mais aussi que l’arbitraire administratif peut empêcher des militantes de différentes nationalités de prendre part aux espaces internationaux de mobilisation. La solidarité exprimée envers les personnes refoulées rappelle enfin le rôle essentiel du mouvement social international : ne laisser personne seul face à l’arbitraire et transformer une injustice en mobilisation collective pour la dignité, la liberté de circulation et la souveraineté des peuples.

6-8 août : au Forum social mondial de Cotonou, l’adaptation est de mise !

Le Forum social mondial s’est finalement tenu du 6 au 8 août sur le campus de l’université Abomey-Calavi, un site de 40 ha, divisé pour cet événement en trois zones suffisamment rapprochées les unes des autres pour permettre aux quelques 3 000 participantes venant de 109 pays de ne pas trop se perdre entre deux activités !

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Après la marche annulée du 4 août, une journée d’incertitude sur l’interdiction du forum le 5 août, le programme a finalement été reporté de deux jours du 6 au 8 août. L’arrivée sur le campus des caravanes refoulées à la frontière quelques jours plus tôt est acclamée et se poursuit par une marche dans l’université tandis que la cérémonie d’ouverture se prépare. Nous apprendrons plus tard que la dernière journée du 9 août autour de l’arbre à palabres, organisée pour faciliter des convergences entre les organisations présentes et décider ensemble de déclarations et agendas communs, est également annulée. Elle se fera peut-être en ligne comme cela a été proposé lors de la réunion du Conseil international qui a eu lieu les 9 et 10 août. Dans ce contexte pour le moins chaotique, Attac a réussi à mener (tant bien que mal) ses activités en les agglutinant sur place avec des ateliers aux thèmes voisins.

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Atelier Regards croisés Europe Afrique et diasporas

Tout d’abord prévu dans un amphithéâtre, nous choisissons de discuter des « Regards croisés des mouvements sociaux, diasporas et collectifs de lutte en Afrique et en Europe : vers un cadre décolonial, féministe et post-capitaliste » sous une paillote, toutes et tous assises en rond. Tournons La Page se joint à nous et ce sont finalement une trentaine de camarades du Sénégal, du Tchad, de Côte d’Ivoire, du Bénin, du Malawi, de Roumanie, de France et de Belgique qui vont échanger sur le rôle de la société civile dans l’organisation des luttes, l’utilisation à double tranchant des réseaux sociaux et les cadres à mettre en place pour des rencontres futures. Nous évoquons notamment les discussions en cours en Europe sur l’évolution de l’ECSA [1], le possible retour d’un Forum Social Européen (FSE) ou d’autres cadres dans une perspective de décolonialité pour sortir des formes d’impérialisme et de colonialisme européen. L’importance de prendre en compte les luttes des diasporas en Afrique comme en Europe est largement mise en valeur.

Pour « Désarmer les multinationales », nous n’avons pas pu tenir le Tribunal populaire que nous avions préparé avec différents témoignages d’Amérique Latine, d’Afrique et d’Europe en écho à l’article Les multinationales à l’assaut des lieux de vie car cet atelier se tenait en même temps que la cérémonie d’ouverture.

Nous nous sommes donc retrouvées avec Génération Lumière, Terrafrik et le CADTM autour d’une grande fresque mondiale créée par une camarade de Génération lumière. Élaborée autour du cycle de vie des extractions minières sur les différents continents, la fresque raconte les méfaits des multinationales selon leur taille et leur secteur d’activité, les actions déjà en cours et les besoins déjà connus pour lutter. Dans cet atelier prévu pour « Construire une internationale des luttes contre les mines », l’ambition était de réunir des collectifs locaux, des communautés affectées et des organisations engagées contre les projets miniers, afin de poser les premières bases d’un réseau international de solidarité et d’actions contre l’extraction minière et les multinationales, contre l’accaparement des terres et de l’eau, les pollutions durables, les atteintes à la santé, les violations des droits humains, les déplacements de populations et les répressions des résistances locales. Plus de 60 participantes riches en témoignages, en interactions et en projets à élaborer ensemble.

D’autres ateliers sur l’extraction minière étaient proposés pendant le forum mais ils ne couvraient pas certaines dimensions comme les liens entre extractivisme minier et violations des droits humains ainsi que la responsabilité des multinationales dans le non respect des droits humains, du vivant et de l’environnement, le croisement des regards entre communautés affectées, collectifs militants, chercheurses et organisations de différents pays sur les mines. Cette analyse globale et systémique de l’accélération des projets miniers et de la géopolitique internationale des métaux nous a amenées à envisager la construction d’un internationalisme des luttes contre les mines, la solidarité entre les collectifs locaux des Nords et des Suds.

Cet atelier décide de poursuivre le travail après le FSM lors d’autres rencontres, de créer des réseaux de pairs en soutien des peuples menacés, de dénoncer l’exploitation minière des multinationales quand ne sont pas respectés les droits humains, le vivant et l’environnement.
Une piste est de créer un espace sur lequel pourront être déposées toutes les informations concernant les extractions minières et leurs conséquences ainsi que les luttes en cours et à venir (avec par exemple une journée mondiale contre les abus de l’extraction minière). Un projet d’une contribution à une exposition collaborative et à l’écriture d’un livret d’entraide entre les luttes contre l’expansion minière est également proposé.

Dans un autre secteur, celui du tourisme, les multinationales de construction de routes et d’hôtels, Eiffage et Vinci, de clubs de vacances pour riches dont le Club Med, ont obtenu des marchés importants. En effet, parmi les plans 2025-2030 votés lors de la présidence Talon, un plan stratégique global de plus de 5 600 milliards de FCFA a été engagé « pour faire du pays un modèle vert et attractif en Afrique de l’Ouest d’ici 2030, en modernisant les transports et la gestion des villes » ; un plan de développement touristique de près de 800 milliards de FCFA (1,4 milliard USD) est également déployé pour faire passer la contribution du secteur au PIB de 6 % à 13,4 % d’ici 2030. Le Bénin a donc choisi d’attirer un tourisme haut de gamme. 45 kms d’autoroute permettent ainsi de relier Cotonou à Ouidah en 45 minutes au lieu de 2 heures ; au passage un golfe de 18 trous près duquel 45 ha ont été cédés au Club Med, une Marina à moins de 50 m de la mer, entourée de murs en béton s’étend à côté de la Porte du non retour. Des réverbères solaires éclairent la plage toute la nuit.
Mais voilà ! Des communautés de pêcheurs, des commerçantes, des habitantes vivaient le long de la route entre Cotonou et Ouidah et ont été déplacées de force. Alors, ces « déguerpis » se sont organisés et essayent de résister. Amapech fait partie des coopératives qui luttent depuis 5 ans pour proposer des alternatives éco-touristiques.

Dans l’atelier « Un autre tourisme est possible » qui se tient finalement en petit comité au restaurant du jardin botanique, le représentant de l’ONG Nature tropicale, en charge des animaux marins menacés, raconte : « Les tortues ne viennent plus accoucher sur la plage depuis l’éclairage solaire toute la nuit. On pourrait proposer un éco-tourisme pour les Béninois en tirant partie de nos richesses : par exemple avec des sorties en mer à bas prix pour voir les plus grosses baleines du monde qui passent par les côtes béninoises, la valorisation des sources thermales abandonnées à 45kms de Cotonou, la visite de l’éco-musée près de Cotonou. Mais on pourrait aussi végétaliser Cotonou, y refaire de l’agriculture, planter des arbres. Tout cela doit s’accompagner de programmes de formation car les Béninois ne savent pas que le tourisme n’est pas que l’affaire des étrangers ».
Quand on pense que le Club Med, racheté par un groupe chinois en 2015, a la prétention de construire un « éco-système du bonheur » pour super riches, sans aucun doute, on sait que le tribunal populaire aurait plaidé « coupable » et demandé une très forte indemnisation pour les déguerpis !

L’atelier "Des pratiques communautaires à une reprise en main de la finance mondiale et quelles solutions construire pour être moins dépendant du système financier mondial", organisé avec BreakFree Suisse, Attac France et Attac Togo, a réuni une quarantaine de personnes.

Ce panel est consacré à la monnaie, crédit, finance... À première vue, ces questions peuvent sembler techniques. Mais elles sont pourtant profondément politiques. Les aborder depuis une perspective décoloniale permet de mettre en lumière les rapports de pouvoir hérités de la colonisation qui continuent de structurer les systèmes monétaires, financiers et économiques contemporains. Les systèmes monétaires et financiers ont servi, et servent encore, à reproduire des rapports de domination, qu’ils soient coloniaux, capitalistes ou patriarcaux.
Parler de monnaie, c’est parler de pouvoir. Parler de crédit, c’est parler de confiance. Et parler de finance, c’est finalement parler de la manière dont une société décide de ce qui a de la valeur.

Nous avions prévu un atelier avec des participations par visio qui nous aurait permis de parler des pratiques comme les tontines, les systèmes de réciprocité, les monnaies locales, avec Monnaie locale de Banco de las Palmas, Réseau Mweria informatisé ou William Ruddick de Grassroots Economiques du Kenya, qui montrent que d’autres manières de créer de la confiance et de faire circuler les richesses existent déjà. Avant d’ouvrir une réflexion plus large sur les transformations possibles de notre système monétaire et financier, puis un temps d’échange avec l’ensemble des personnes présentes.

Les difficultés d’organisation de ce FSM n’ont pas permis que nous puissions développer des exemples autant que souhaité. Cependant nous avons pu nous entretenir pour faire dialoguer des expériences, reconnaître la pluralité des savoirs et construire, ensemble, des alternatives capables de remettre l’économie au service de la justice sociale, en présentant notamment le fonctionnement d’une monnaie locale française qui a beaucoup intéressé les personnes présentes.

Il est prévu qu’Attac France organise une visio vers octobre/novembre 2026 pour détailler plus le processus « monnaie locale » et voir comment il peut être adaptable dans d’autres communautés.
Tout en poursuivant la réflexion collective en partant du constat des mécanismes financiers mis en place et qui asphyxient les peuples : dettes, FMI, Banque mondiale, Franc CFA... et d’élargir nos réflexions politiques et concrètes altermondialistes, post-monnaie et post-capitalisme avec les associations et collectifs présentes dans cet atelier.

L’objectif est maintenant de faire vivre ces ateliers au-delà du FSM 2026 pour que les expériences s’enrichissent de leur diversité.

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Cérémonie d’ouverture du FSM 2026

Au Forum social mondial de Cotonou, justice climatique et solidarité avec la Palestine en acte

La délégation palestinienne participant à la 17e édition du Forum social mondial, organisée à Cotonou, au Bénin, a suscité un large élan de solidarité internationale. Composée de huit membres venus de Cisjordanie et de Jérusalem, elle a participé à plusieurs ateliers et débats consacrés à la situation du peuple palestinien, aux violations du droit international et aux moyens d’action des mouvements sociaux.

Cette présence, malgré les nombreux obstacles auxquels font face les Palestiniennes pour se déplacer, a permis de porter directement leur parole au sein du Forum social mondial et de renforcer les liens entre la lutte palestinienne et les mobilisations internationales pour la justice sociale, écologique et décoloniale.

Mahmoud Ahmed Hamada, membre de la délégation et membre du Forum social palestinien, a ainsi rappelé que « la participation de la délégation palestinienne au Forum social mondial vise à porter la voix du peuple palestinien et à renforcer la présence de la cause palestinienne au sein des mouvements sociaux internationaux ».

Une rencontre entre les mouvements sociaux
Dans ce cadre, un atelier a été organisé conjointement par le Forum social palestinien, le Forum social maghrébin et le Forum social Maghreb-Machrek sur le thème suivant : « Changement climatique, justice climatique et justice sociale - De la mobilisation au contentieux fondé sur la primauté des droits de l’homme ».

Une militante d’Attac France, également engagée au sein du groupe de travail Palestine de l’association, est intervenue aux côtés de Mahmoud Ahmed Hamada et Kamal Lahbib, membre fondateur de la Coalition marocaine pour la justice climatique, et en a assuré l’animation. Cet atelier a permis de rappeler que la solidarité avec la Palestine ne constitue pas une question périphérique ou séparée des autres combats portés au Forum social mondial. Elle traverse les luttes contre le colonialisme, les guerres, le racisme, les inégalités, l’extractivisme et la destruction du vivant.

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L’intervention d’Attac France a notamment porté sur le lien indissociable entre justice climatique et droits humains. Le dérèglement climatique menace directement les droits à la vie, à la santé, à l’eau, à l’alimentation, au logement et à la dignité. Mais garantir ces droits suppose également de protéger les conditions écologiques qui les rendent possibles : les terres, les cours d’eau, les forêts, les océans, la biodiversité et l’ensemble du vivant.

La justice climatique ne peut donc pas être réduite à une question technique ou à une comptabilité des émissions de carbone. Elle nous oblige à interroger les responsabilités : qui provoque les destructions, qui continue d’en tirer profit et qui en subit les conséquences ?

La dette climatique, prolongement de l’ordre colonial
La crise climatique s’inscrit dans une histoire longue, celle de la colonisation, de l’esclavage, de l’industrialisation et de l’accumulation capitaliste. Le colonialisme n’a pas seulement occupé des territoires. Il a imposé une organisation du monde fondée sur la dépossession : des territoires transformés en réserves de matières premières, des peuples réduits à une main-d’œuvre exploitable et la nature considérée comme une ressource disponible sans limites.

Cette logique persiste lorsque les besoins des économies du « Nord » déterminent l’usage des terres et des ressources dans les pays du Sud. Elle persiste lorsque l’Afrique est considérée comme un réservoir de pétrole, de gaz, d’uranium, de cobalt ou de manganèse. Elle persiste également lorsque la transition écologique devient un nouvel impérialisme, fondé sur l’extraction de minerais, l’accaparement des terres et les marchés carbone permettant aux plus riches de continuer à polluer. Une transition qui reproduit les dépossessions et les rapports de domination n’est pas une transition juste. Elle constitue une nouvelle forme de colonialisme vert.

Cette dette climatique est donc à la fois historique, coloniale, écologique, sociale et sanitaire. Elle se manifeste dans les cours d’eau asséchés ou contaminés, les forêts détruites, les sols empoisonnés, les incendies, l’effondrement de la biodiversité et la disparition des insectes pollinisateurs.
Elle se manifeste aussi dans les corps : cancers, maladies respiratoires, intoxications, troubles neurologiques, atteintes à la fertilité et maladies professionnelles provoquées par les pesticides, les hydrocarbures, les déchets toxiques et les activités minières. Les profits sont privatisés et concentrés, tandis que les maladies, les destructions et le coût des réparations sont imposés aux populations.

En Palestine, une attaque contre les conditions mêmes de la vie
Les guerres et les occupations détruisent des vies, mais également toutes les conditions matérielles de la vie. Elles ravagent les terres agricoles, contaminent les sols, détruisent les réseaux d’eau et d’assainissement, les hôpitaux, les habitations et les infrastructures indispensables à la survie des populations.

En Palestine, la destruction des terres agricoles, des oliviers, des habitations, des réseaux d’eau et des infrastructures sanitaires montre que l’atteinte à l’environnement peut devenir une arme dirigée contre tout un peuple. La privation d’eau, de nourriture, de soins et d’énergie ne constitue pas seulement une catastrophe humanitaire. Elle porte atteinte aux droits fondamentaux, au lien entre un peuple et son territoire, ainsi qu’à la possibilité même de vivre et de construire un avenir sur cette terre.

On ne peut donc pas défendre la justice climatique tout en restant silencieux face à la destruction méthodique d’un territoire et des conditions de vie de sa population. La justice climatique implique nécessairement la défense du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, à habiter leur territoire, à accéder à leurs ressources et à vivre libres et dignes. La solidarité avec la Palestine est, à ce titre, une lutte pour la justice sociale, écologique, décoloniale et internationaliste.

Articuler le droit et le mouvement social
Face à ces crimes et à ces destructions, plusieurs moyens d’action peuvent être mobilisés. Le droit constitue un outil indispensable. Les recours devant les juridictions nationales et internationales peuvent contribuer à faire reconnaître les préjudices, établir les responsabilités et contraindre les États comme les multinationales. Le droit international doit s’appliquer à toutes et tous, sans hiérarchisation entre les peuples et sans exception fondée sur les intérêts géopolitiques des puissances dominantes.

Mais le droit ne s’applique pas spontanément. Sans mobilisation collective et sans rapport de force, les droits risquent de rester de simples déclarations. Il ne faut donc pas opposer le droit et la rue. Les avancées juridiques sont souvent le résultat de longues mobilisations populaires. Le mouvement social donne une force politique aux droits, tandis que le droit peut offrir de nouveaux leviers aux luttes.

Les moyens d’action sont multiples : manifestations, campagnes citoyennes, actions syndicales, recours judiciaires, interpellation des responsables politiques, soutien matériel aux populations concernées, campagnes de boycott et de désinvestissement, dénonciation des complicités économiques et financières, et construction d’alliances durables entre les mouvements sociaux.

Concernant la Palestine, cette solidarité doit se traduire par des actes : exiger un cessez-le-feu permanent, la fin de l’occupation et de la colonisation, un embargo sur les armes, des sanctions contre les responsables des crimes commis, la fin des complicités économiques, diplomatiques et financières, ainsi que le respect effectif du droit international et du droit à l’autodétermination du peuple palestinien.

Relier les luttes pour construire d’autres mondes
La participation de la délégation palestinienne au Forum social mondial de Cotonou rappelle la nécessité de relier les résistances.

La justice climatique ne peut exister sans justice sociale, sans paix, sans autodétermination des peuples et sans remise en cause des structures capitalistes, coloniales et patriarcales. Il ne s’agit pas seulement de réduire les émissions de carbone, mais de transformer les rapports de pouvoir qui organisent le monde.

Le droit constitue un outil. Le mouvement social construit le rapport de force. La solidarité internationale relie nos luttes.

C’est par leur articulation que nous pourrons résister aux destructions, obtenir justice et construire des mondes post-capitalistes, décoloniaux, féministes, démocratiques et solidaires, dans lesquels les droits humains et les droits du vivant ne seront plus subordonnés aux intérêts financiers.

À Cotonou, la délégation palestinienne n’est pas seulement venue témoigner. Elle est venue prendre toute sa place au sein des mouvements sociaux internationaux, construire des alliances et rappeler que la libération de la Palestine concerne toutes celles et tous ceux qui luttent pour la justice, la dignité et l’émancipation des peuples.

La bataille pour une convention fiscale mondiale

Et si l’une des batailles les plus importantes pour la justice fiscale mondiale se jouait actuellement, presque silencieusement, aux Nations unies ? Au Forum social mondial de Cotonou, un atelier organisé par le CCFD et certains de ses partenaires, était consacré aux négociations en cours pour une Convention-cadre des Nations unies sur la coopération fiscale internationale. Derrière un sujet apparemment technique se joue en réalité une question profondément politique : qui décide des règles fiscales mondiales, qui peut taxer les richesses produites et, finalement, qui dispose des ressources nécessaires pour répondre aux besoins des populations ?

La situation de départ est vertigineuse. Selon les chiffres présentés pendant l’atelier, environ 40 % des profits des multinationales seraient aujourd’hui transférés vers des paradis fiscaux, tandis que l’évasion fiscale fait perdre plusieurs centaines de milliards de dollars chaque année aux États. Dans le même temps, les besoins de financement pour atteindre les Objectifs de développement durable se comptent en milliers de milliards de dollars par an, et de nombreux pays du Sud consacrent une part considérable de leurs ressources au remboursement de leur dette.

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Autrement dit, le problème n’est pas seulement celui d’un manque d’argent. Il est celui de l’organisation internationale de sa circulation et de son appropriation. Les pays du Sud peuvent recevoir de l’aide internationale d’un côté tout en voyant partir, de l’autre, des sommes beaucoup plus importantes à travers le remboursement de la dette, l’évasion fiscale, les flux financiers illicites ou les profits rapatriés par les multinationales.

Des règles fiscales écrites pour l’ancien monde
Une partie du problème réside dans des règles fiscales internationales largement héritées du XXe siècle. Le principe dit de « l’établissement stable », par exemple, repose sur l’idée qu’un État ne peut taxer une entreprise que si celle-ci possède une présence physique suffisante sur son territoire. Une conception de plus en plus difficile à défendre dans une économie où une entreprise numérique peut réaliser des milliards de chiffre d’affaires dans un pays sans y posséder les infrastructures traditionnelles d’une entreprise industrielle.

Autre principe majeur : celui de « pleine concurrence ». Les différentes filiales d’une multinationale sont juridiquement traitées comme si elles étaient des entreprises indépendantes commerçant entre elles. Ce système ouvre de nombreuses possibilités de manipulation des prix de transfert et de déplacement artificiel des bénéfices vers les juridictions où ils seront le moins imposés.

Depuis plusieurs décennies, scandales après scandales (LuxLeaks, Panama Papers, SwissLeaks, Paradise Papers, CumEx Files et bien d’autres) ont montré que l’évasion et l’optimisation fiscales ne relevaient pas de quelques anomalies marginales. Elles font partie du fonctionnement ordinaire d’une économie mondialisée dans laquelle le capital circule beaucoup plus facilement que les droits sociaux ou les capacités fiscales des États.

Pour Attac, née en 1998 autour de la proposition de taxe Tobin, cette bataille n’a évidemment rien de nouveau. Mais selon les panélistes quelque chose d’important est aujourd’hui en train de changer.

De l’OCDE à l’ONU : un déplacement historique du pouvoir
Pendant des décennies, les principales règles fiscales internationales ont été discutées sous l’égide de l’OCDE, organisation regroupant essentiellement les économies les plus riches. Les pays du Sud contestent depuis longtemps cette architecture. Dès les mobilisations altermondialistes et les premiers Forums sociaux mondiaux, des mouvements sociaux et organisations de la société civile ont porté l’idée d’une véritable instance fiscale mondiale. Cette revendication a ensuite été reprise dans les discussions internationales sur le financement du développement.

Le tournant s’accélère dans les années 2020. Porté notamment par le groupe africain et plus largement par le G77, le processus aboutit à l’ouverture, en 2025, de négociations intergouvernementales pour élaborer une Convention-cadre des Nations unies sur la coopération fiscale internationale, dont les travaux doivent aboutir en 2027. Le déplacement peut sembler institutionnel. Il est en réalité profondément politique.

Pour la première fois, les règles fiscales mondiales ne sont plus seulement discutées dans un club dominé par les économies les plus riches, mais dans une enceinte où presque tous les États du monde peuvent formellement participer sur un pied d’égalité. Les premières sessions de négociation à New York puis à Nairobi ont ainsi fait apparaître des lignes de fracture de plus en plus nettes.

D’un côté, de nombreux pays africains et du G77 défendent une convention dotée d’un véritable contenu, capable de remettre en question les règles existantes et de redistribuer les droits d’imposition entre États. De l’autre, plusieurs pays membres de l’OCDE cherchent à préserver l’architecture actuelle : une convention générale, faiblement prescriptive, laissant une grande partie des décisions substantielles à de futurs protocoles et préservant autant que possible les traités fiscaux existants.

Entre les deux, plusieurs grandes puissances émergentes occupent des positions plus mouvantes selon les sujets. La bataille est donc loin d’être jouée.

Taxer les multinationales comme ce qu’elles sont réellement
Parmi les propositions discutées par la société civile, l’une peut bouleverser profondément le fonctionnement actuel : la taxation unitaire des multinationales. L’idée, déjà largement portée par Attac France au niveau national, part d’une évidence que le droit fiscal actuel refuse largement de reconnaître : TotalEnergies, Amazon ou Google ne sont pas réellement des collections d’entreprises indépendantes négociant librement entre elles. Ce sont des groupes organisés à l’échelle mondiale.

La taxation unitaire propose donc de considérer la multinationale comme une seule entité économique. Ses bénéfices mondiaux seraient calculés globalement puis répartis entre les différents pays dans lesquels elle exerce réellement son activité, selon une formule prenant en compte des critères comme les ventes, les salariées ou l’activité économique réelle. Une telle réforme réduirait considérablement l’intérêt de déplacer artificiellement des bénéfices d’une filiale à une autre pour échapper à l’impôt. Selon les estimations présentées pendant l’atelier, cette transformation pourrait produire des gains fiscaux considérables, en particulier pour les pays africains et plus largement pour les pays du G77.

Mais les revendications de la société civile vont plus loin : taxation effective des ultra-riches, transparence fiscale internationale contraignante, lutte contre les flux financiers illicites, réforme des traités fiscaux bilatéraux injustes, meilleure taxation des industries extractives, articulation de la fiscalité avec les droits humains, le climat et le développement durable… La question fiscale devient alors beaucoup plus qu’une affaire de recettes budgétaires : elle devient une bataille sur la répartition internationale du pouvoir.

De la justice fiscale à la souveraineté fiscale
C’est d’ailleurs sur cette question que la discussion de l’atelier est devenue particulièrement intéressante. Comment faire en sorte qu’une négociation internationale extrêmement technique puisse devenir une question appropriée par les mouvements sociaux et leurs bases militantes ?

Nous avons notamment discuté du narratif ou récit, et donc de la manière dont nous racontons la taxation des riches et des multinationales. La justice fiscale risque de se réduire à la recherche d’un État mieux financé, sans jamais poser la question de ce qu’il fait de cet argent, de la manière dont les richesses sont produites ou de qui décide de leur utilisation. Taxer les plus riches ne doit donc pas être pensé comme une fin politique en soi, mais comme l’un des outils permettant à la fois de financer des biens et services communs, de renforcer les luttes et de réduire le pouvoir économique et politique des classes dominantes, notamment leur capacité à posséder des médias, financer des lobbies ou orienter les décisions publiques. Connecter largement les luttes locales avec le calendrier de la convention cadre, dans cette perspective, à travers une série d’ateliers d’éducation populaire a largement été évoqué comme une urgence.

Par ailleurs, il a été rappelé qu’un budget peut être fiscalement plus juste tout en finançant des politiques nuisibles aux travailleurs et travailleuses, au climat, aux populations d’autres pays ou aux libertés publiques. La fiscalité doit donc être replacée dans une perspective plus large : reprendre collectivement le pouvoir sur les richesses que nous produisons et sur nos vies. La richesse captée par les plus riches provient du travail humain, des ressources naturelles, des terres, de l’eau, des minerais, des infrastructures et des connaissances produites collectivement. Elle représente aussi du temps : du temps passé à travailler plutôt qu’avec celles et ceux que nous aimons, à prendre soin les unes des autres ou à faire ce que nous choisissons réellement de faire de nos vies.

Une notion a ainsi émergé pendant les échanges : celle de souveraineté fiscale. Ainsi à la manière dont Via Campesina a popularisé la souveraineté alimentaire, non pas seulement le droit d’avoir suffisamment de nourriture, mais celui des peuples à décider démocratiquement de leurs systèmes agricoles et alimentaires, la souveraineté fiscale pourrait désigner le droit des peuples à décider démocratiquement d’où viennent les ressources collectives, qui contribue, comment les richesses sont réparties et à quoi elles servent.
La justice fiscale répondrait alors à la question : qui doit payer ?
La souveraineté fiscale en ajouterait une autre : qui décide ?
Les deux sont indissociables.

Une question qui doit aussi partir des réalités locales
Cette réflexion sur la souveraineté fiscale faisait d’ailleurs directement écho à un autre atelier du Forum social mondial, organisé par La Via Campesina autour de la souveraineté alimentaire. Morgan Ody, également membre de la Confédération paysanne, y rappelait qu’il ne suffit pas d’affirmer le droit des peuples à choisir leur modèle agricole : encore faut-il que les États disposent des moyens matériels de le faire respecter, particulièrement dans les pays où l’État n’est pas fort. Une véritable souveraineté alimentaire suppose notamment des administrations douanières capables de contrôler les marchandises, de connaître les flux qui entrent et sortent du territoire et, lorsque cela est nécessaire, de protéger les agricultures locales face à des importations qui les déstabilisent.

L’idéal serait que ces services publics soient avant tout financés par les travailleurs et les travailleuses et non pas, par exemple, par les multinationales extractivistes. C’est là que les échanges ont également rappelé une difficulté essentielle : une stratégie de transformation fiscale internationale ne peut pas simplement être pensée depuis les économies européennes puis appliquée partout de la même manière. Dans des pays comme le Bénin, où l’économie informelle représente une part importante de l’activité, la question de savoir qui taxer, comment collecter l’impôt et comment organiser la redistribution pour qu’elle soit juste se pose différemment. C’est précisément l’un des intérêts du Forum social mondial, confronter des revendications universelles à des réalités sociales différentes.

Nos camarades népalais avaient d’ailleurs déjà soulevé cette difficulté lors du Forum social mondial de Katmandou en 2024. Même si des pistes de formalisation étaient déjà travaillées par l’un des principaux syndicats du pays, GEFONT, notamment en défendant l’intégration progressive des travailleurs et travailleuses de l’économie informelle dans un système de droits, de cotisations, de protection sociale et de représentation collective, ces avancées apparaissent aujourd’hui fragilisées. Le nouveau gouvernement népalais de droite populiste est en effet entré en confrontation avec une partie du mouvement syndical et cherche à réduire l’influence des organisations jugées "politiques" dans certaines institutions publiques.

Une convention fiscale mondiale progressiste ne pourra donc pas seulement signifier davantage de fiscalité. Elle devra permettre aux peuples de construire des systèmes correspondant à leurs propres structures économiques et sociales, tout en empêchant les multinationales et les plus grandes fortunes de profiter de la fragmentation du monde pour échapper à toute contribution.

Une bataille des prochains mois
Les négociations entrent désormais dans une phase décisive. Les États ne discutent plus seulement de principes : ils négocient progressivement le contenu même de la future convention. Rien ne garantit qu’elle sera à la hauteur des espoirs qu’elle suscite. Une convention internationale peut être vidée de sa substance, affaiblie par les compromis ou privée des mécanismes permettant de rendre ses principes réellement contraignants.

Mais rien n’est écrit. Cette bataille rappelle pourquoi l’altermondialisme reste nécessaire. Les multinationales organisent leurs activités, leurs profits et leur fiscalité à l’échelle mondiale. Les combattre uniquement à l’intérieur de nos frontières revient à accepter qu’elles puissent continuellement déplacer leurs capitaux d’un territoire à l’autre. La réponse ne peut donc être ni seulement locale, ni seulement institutionnelle. Elle doit articuler les mobilisations dans les territoires, les organisations de la société civile, la pression sur les gouvernements et les batailles menées dans les enceintes internationales.

À Cotonou, cette discussion aura au moins permis de rappeler une chose : derrière les mots parfois austères de « coopération fiscale internationale » se cache une question éminemment simple et politique. Qui possède les richesses que nous produisons ensemble, qui décide de leur usage et comment pouvons-nous reprendre collectivement le pouvoir sur elles ?

Notes

[1Espace commun européen pour les alternatives, en anglais European common space for alternatives (ECSA)