[Tribune] Nos manuels scolaires ne doivent pas financer la bataille idéologique de l’extrême droite

mardi 21 avril 2026, par Collectif

Résister à l’emprise de Bolloré sur le monde de l’édition scolaire, c’est refuser que de l’argent public entretienne l’extrême droite.

Raphaël Pradeau, porte-parole d’Attac, est signataire de cette tribune pour que les manuels scolaires ne financent pas la bataille idéologique menée par Bolloré.

Tribune à retrouver également sur le site de l’Humanité.

La rentrée 2025 a été marquée par une tribune [1] pour la défense des manuels scolaires. Signée par des personnalités du monde littéraire, de l’édition, de l’éducation, cette tribune réagit à une mesure imposée par la Région Île-de-France, conduisant à la suppression des manuels scolaires pour leur substituer une plateforme en ligne aux contenus problématiques. Les signataires dénoncent "une erreur pédagogique, sociale et démocratique". Le recours aux ressources hébergées par cette plateforme, en lieu et place de manuels scolaires, permet de faire des économies sur le dos des élèves : la plateforme est en accès libre quand les manuels scolaires nécessitent un financement qui, pour le lycée, incombe aux Régions. Sans nul doute, il y a nécessité à se mobiliser pour la défense des manuels scolaires et à revendiquer le maintien de financements publics pour leur acquisition par les établissements et les familles. Mais il y a une vigilance à avoir sur qui capte ces fonds afin que cet argent public ne serve pas à entretenir celle qui est tapie derrière le marché de l’édition scolaire : l’extrême droite.

L’édition scolaire est dominée par le groupe Hachette qui y est historiquement très implanté [2]. Or depuis 2023, c’est Vincent Bolloré qui possède le groupe Hachette, s’assurant ainsi la maîtrise de l’édition scolaire au service de la bataille idéologique qu’il mène pour l’extrême droite. Il appartient à toute personne attachée au service public d’éducation de refuser de se rendre complice de cette emprise exercée par Bolloré et d’entrer en résistance. La porte est étroite, à nous de l’agrandir, de forcer les murs qui l’enserrent et d’élargir l’horizon pour, au-delà de la résistance à Bolloré, faire souffler un vent émancipateur sur l’école.

L’obsession que nourrit l’extrême droite pour l’école est ancienne [3]. Avec Zemmour, l’ensemble de l’extrême droite reconnaît que « l’école est la mère des batailles » et place la question scolaire au cœur de son projet politique. Des attaques menées contre l’EVARS aux déclarations de Chudeau pour imposer un enseignement de l’histoire « retraçant le récit national de Clovis ou Vercingétorix à nos jours », la question des programmes et de leur contrôle fait partie des préoccupations de l’extrême droite. À ce titre, la maîtrise de l’édition scolaire n’est pas anodine. Pour l’heure, les manuels scolaires ne sont pas des agents de la propagande d’extrême droite et se conforment encore aux programmes. Cependant, la menace existe : avec une édition scolaire contrôlée par Bolloré, tout est en place, si jamais l’extrême droite arrivait au pouvoir, pour faire de l’école un espace d’embrigadement. Le programme du Rassemblement national comprend la labellisation des manuels scolaires, mesure qu’avait reprise Gabriel Attal avant de l’abandonner devant la résistance que cette annonce avait suscitée. Pas sûr que le RN y renonce s’il arrivait aux manettes… Et labelliser les manuels, c’est exclure des maisons d’édition pour en privilégier d’autres, c’est maîtriser le contenu de ce qui est enseigné.

Dans tous les cas, l’édition scolaire revêt, pour Bolloré et l’extrême droite un intérêt économique non négligeable [4]. Le secteur du livre scolaire rapporte gros. Il représentait, en 2023, 296 millions d’euros et 10,6 % du marché de l’édition en France. Et c’est en grande partie financé sur fonds publics, selon différentes modalités : pour les lycées, ce sont les Régions qui en ont la charge. Dans les écoles primaires, le financement du matériel scolaire repose sur les communes. Quant aux collèges, selon le Code de l’éducation, il revient à l’État de financer les manuels scolaires sur les budgets du ministère de l’Éducation nationale (art. L211-8). Aux manuels scolaires, il faut ajouter les livres que les profs font acheter aux élèves pour être étudiés en classe. Là encore, le financement est en partie sur fonds publics, les parents disposant d’aides des collectivités territoriales, variables selon les territoires. Il faut aussi prendre en compte les ouvrages acquis par les centres de documentation et d’information (CDI) des établissements scolaires. C’est un paquet d’argent public dédié à l’achat de livres. Personne ne s’en plaint, au contraire : la question est de savoir qui on finance par ce biais. Tout professionnel de l’éducation, tout parent doit s’interroger sur le choix des manuels scolaires mis à disposition des élèves. Résister à l’emprise de Bolloré sur le monde de l’édition scolaire, c’est refuser que de l’argent public entretienne l’extrême droite, c’est lutter contre le démantèlement d’un service public d’éducation qu’on veut égalitaire.

La résistance est difficile à mener, tant est tentaculaire l’empire de Bolloré. Elle est pourtant nécessaire. Il y a des failles dans cet empire, il faut s’y insérer, en faire des béances d’où surgira un autre monde. Il s’agit d’abord d’informer largement personnels de l’éducation nationale, parents, élèves de lycée. Il s’agit aussi de faire pression sur les financeurs publics pour qu’ils cessent de se rendre complices sans abandonner pour autant cette mission de service public. Des maisons d’édition échappent à l’empire Bolloré, tâchons de les soutenir. Personnels de l’éducation, opérons des choix pédagogiques qui profitent aux maisons d’édition indépendantes. Celles-ci sont souvent attentives à ne pas reproduire les biais sexistes, racistes, validistes de la société, proposent des contenus aptes à renouveler nos enseignements. Cette résistance à l’empire de Bolloré est une occasion de réinventer nos pratiques, de découvrir d’autres textes et ressources à transmettre aux élèves, de leur faire entendre d’autres voix. C’est une occasion de partager et diffuser les contenus de cours que l’on crée sans se les laisser dicter, en conformité avec nos exigences d’une école émancipatrice. C’est l’occasion de nous organiser, avec les salariées de l’édition et les parents, pour défendre une école qui échappe aux carcans autoritaires, à la compétition, au mérite, à la rentabilité. C’est l’occasion de réinventer l’école.

Signataires

Laurence De Cock, historienne et enseignante
Grégory Chambat, enseignant en UPE2A, militant SUD éducation 78, membre du collectif Questions de classe(s)
Frédéric Grimaud, professeur des écoles docteur en sciences de l’éducation
Philippe Meirieu, professeur honoraire de sciences de l’éducation
Célia Izoard, journaliste et essayiste
Olivier Chaïbi, professeur agrégé, docteur en histoire, formateur
Geoffrey Gilbert, militant ICEM 49, professeur des écoles.
Angélique Benasayag, PRAG Inspé de Créteil, formation 1er degré.
Olivier Vinay, élu Emancipation au bureau national de la FSU
Sophie Djigo, philosophe, CIPh
Léo Walter, directeur d’école, syndicaliste FSU-SNUipp, ancien député LFI des Alpes-de-Haute-Provence
Romain Delaporte, co-secrétaire fédéral de SUD éducation
Magali Jacquemin, professeure des écoles, membre du collectif Questions de classe(s) et de l’icem Pédagogie Freinet
Mathieu Billière, professeure de lettres
Arthur Serret, professeur des écoles, membre du collectif Questions de classe(s) et de l’ICEM - Pédagogie Freinet
François Spinner, Sud Éducation 91 et Questions de classe(s)
Raphael Pradeau, porte-parole d’Attac France
Corinne Morel Darleux, autrice
Alain Chevarin, enseignant retraité, syndicaliste
Dominique Piveteaud, formateur, militant pédagogique (GFEN)
Marine Bignon, élue Émancipation à la Commission Administrative Nationale du SNES-FSU
Anne Coadic, professeure des écoles, membre du conseil d’administration de VISA (Vigilance et Initiatives Syndicales Antifascistes)
Sophie Vénétitay, secrétaire générale du SNES-FSU, porte-parole
Gwénaël Le Paih, secrétaire général adjoint du SNES-FSU
Priscilla Manzanares, co-secrétaire fédérale de SUD éducation