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Supérette et le pot au lait, la grande distribution sur la sellette (version août 2004)

Les pratiques de la grande distribution, par leurs effets néfastes sur l’économie, l’emploi, les conditions de travail, l’évolution du commerce, de l’agriculture s’inscrivent dans la logique de la mondialisation que nous combattons. Elles ont conduit à inscrire ce sujet dans les préoccupations d’Attac. Un groupe de travail Grande distribution a été constitué. Il a notamment rédigé ce document pour l’information des comités et la prise de conscience des citoyens consommateurs.

La mondialisation près de chez vous

Les concentrations dans la grande distribution française ont abouti à la formation d’un véritable oligopole qui fixe les prix à la production dans un contexte ruinant à la fois les fournisseurs (entreprises et agriculteurs), leurs salariés et les citoyens-consommateurs. Abusant d’une image de magasins soi-disant bon marché totalement injustifiée, ils nous imposent un schéma de consommation induisant un choix de société qui n’est pas celui que nous revendiquons. Les pratiques de la grande distribution française sont politiquement régressives, socialement et culturellement appauvrissantes. Le commerce éthique ne peut se limiter aux seuls apports Nord-Sud mais, doit s’imposer comme la norme en offrant au consommateur des produits à marges raisonnables, non confiscatoires, permettant de relocaliser et de redéployer une économie de plein emploi.

  De Landerneau au complexe de Marne-la-Vallée

  •  En ouvrant son premier libre-service à Landerneau, en 1949, Edouard Leclerc voulait lutter contre les abus sur les prix liés à la pénurie d’après guerre. Commerçants et producteurs profitaient en effet de cette situation, en gonflant marges et prix de vente. La baisse des prix de détail devait permettre de maîtriser l’inflation. La simplification des circuits de distribution favorisait la concentration des entreprises, avec la constitution de grands groupes, en agro-alimentaire notamment.
  •  Mais, dans la course à la concentration, les distributeurs ont pris une longueur d’avance. Ayant su conquérir le consommateur ils se retrouvent en position de force.
  •  Vers la fin des années 1980, leur suprématie leur permet d’imposer leur loi aux plus grands, comme aux PME.
Le modèle de la grande distribution française est un véritable concentré de ce que peut être le capitalisme débridé tel que le rêvent les promoteurs du néolibéralisme mondialisé.

  Les rouages du système

Une commission parlementaire a dénombré 500 prétextes pour soutirer de l’argent aux fournisseurs.

Six centrales d’achat se partagent le marché. La totalité des magasins de petite, moyenne et grande surface, quel que soit leur nom, dépendent pour leur approvisionnement de six centrales d’achat : Carrefour, Lucie (commune à Leclerc et Système U), Auchan, Provéra (Cora, Franprix, Leader Price, Monoprix Prisunic), EMC (Casino) et Intermarché. Approchant leur niveau de saturation, elles se diversifient largement dans deux directions :

  •  les autres activités, notamment les services : voyages, assurances... et maintenant banques, artisanat...
  •  la mondialisation : Carrefour est implanté en Pologne, en Chine, au Mexique, en Argentine... et se dispute le leadership mondial avec Wal Mart (États-Unis). Au-delà de ces entreprises, d’autres ont vu le jour qui partagent les mêmes pratiques, dans tous les secteurs de la distribution spécialisée (bricolage, bâtiment, décoration, équipement de la maison, sports, jouets...) et même l’hôtellerie.

  Chantage au référencement

Les magasins n’achètent pas directement à leurs fournisseurs : ils regroupent leurs commandes via une centrale d’achat, ce qui leur permet de peser sur les prix et d’exercer leur loi auprès des fournisseurs en maîtrisant toutes les négociations, et en contrôlant tout ce qui rentre. Le fournisseur doit obtenir, pour tout nouveau produit, une sorte d’agrément auprès de la centrale : c’est le référencement. Il conditionne la commercialisation du produit dans tous les magasins de la chaîne, sans toutefois la garantir : dans de nombreux cas, il faudra renégocier localement. Le référencement a trois caractéristiques :

  •  il s’obtient au prix de négociations redoutables ;
  •  il est exorbitant : on évalue à 2 millions d’euros la somme à débourser pour introduire une nouvelle gamme de 5 tablettes de chocolat dans les rayons d’une enseigne nationale ;
  •  il n’est jamais définitivement acquis : le « déréférencement » peut-être prononcé, même sans raison, au bout d’un an par exemple pour intimider un fournisseur.

  Le racket des marges arrière

Une commission parlementaire [ 73 a dénombré 500 prétextes des grands distributeurs pour soutirer de l’argent aux fournisseurs, regroupés principalement sous le vocable de marges arrière : promotions, mises en tête de gondole, panonceaux, parutions dans catalogues, frais pour anniversaire, participation aux « pertes » éventuelles du magasin, retards dans la livraison, etc. Au total, les marges arrière, constituées essentiellement de prestations fictives ou surfacturées, peuvent représenter 40 voire 50 % du prix. Elles s’ajoutent à la marge commerciale, mais n’apparaissent pas en tant que telles. Elles ne sont d’ailleurs jamais répercutées sur le prix de vente au consommateur. En outre, l’essentiel des actes intermédiaires (transport, logistique, mise en place des produits dans les rayons, animations commerciales, rapatriement ou destruction des invendus...) sont le plus souvent à la charge du producteur. Et jusqu’à l’agrandissement du magasin, auquel il faudra participer.

  Des prix bas ? Un mythe !

En fin de compte, le rapport prix payé au producteur / prix de vente au consommateur est resté sensiblement le même (soit en moyenne de 1 à 4) depuis 1949. Les gains énormes réalisés sur le prix payé aux producteurs ne sont pas répercutés auprès du consommateur, contrairement à la légende entretenue par la publicité. Les seuls prix bas sont ceux payés aux producteurs, et... le salaire des caissières.

  La stratégie des marques de distributeurs (MDD)

Vous croyez acheter du café Jean Fabre : même look, même couleur. Mais regardez bien : c’est un produit « Casino » ou « Carrefour », ou « Reflets de France » (marque MDD de Carrefour) et en plus il est un peu moins cher. Mais rassurez vous, c’est bien un produit J. Fabre, torréfié par J. Fabre : simplement la chaîne y a mis sa griffe, histoire de s’interposer entre la firme et le consommateur, en attendant de trouver un fournisseur plus généreux. Cette stratégie est imposée de plus en plus au producteur, et devient une condition sine qua non d’une bonne « collaboration ». Quant à la remise supportée par le producteur, elle sera supérieure à celle accordée au consommateur. Les pétroliers n’échappent pas à la règle, et Shell a dû céder les 2/3 de ses stations en raison de la concurrence des hypers.

  Corrupteurs de la République

La création et l’extension des grandes surfaces sont soumises à la décision d’une commission départementale (CDEC) avec appel au niveau national (CNEC), sur le scénario interdire local, autoriser global . Résultat : l’ouverture d’un hyper se monnaie dans plus d’un cas sur deux, le tarif pouvant aller jusqu’à deux millions d’euros... [ 74 ]. Michel Edouard Leclerc, en dénonçant ces pratiques dans son livre La Fronde des caddies,(Plon, paris, 1994) du même coup les avouait...

  Bref, si vous continuez à pousser votre chariot...

En un mot, quand la grande distribution nous vend 10 euros un produit qu’elle a acheté officiellement 9 euros, mais qui lui permet d’engranger une ristourne ultérieure (marges arrière) de 4 euros, il n’y a plus de place pour les salaires. Et le « petit actionnaire » qui a investi sur LU, se rend-il compte que de ce fait il condamne deux fois son petit fils au chômage : d’abord parce qu’il participe à la gestion des licenciements boursiers, ensuite en encourageant des circuits de distribution qui sont, de par leurs exigences, de véritables accélérateurs des délocalisations ? A quoi s’ajoute la disparition des commerces de détail (cf. tableau des disparitions ci-dessous).

Un désastre social à la charge du contribuable

Ici, des pauvres se crèvent la paillasse pour fourguer à des gens pas riches des marchandises fabriquées par des plus pauvres qu’eux.

Pour un emploi créé, cinq supprimés : il est aujourd’hui clairement établi qu’un emploi créé en grande surface, le plus souvent précaire et à temps partiel non choisi, conduit à la destruction de cinq emplois stables et durables ailleurs. Tout est bon pour maximiser les profits au prétexte de la recherche de gains de productivité : rationaliser, limiter les recrutements, contenir l’évolution des salaires, se séparer des plus anciens, des mieux payés, des trop bien payés, licencier, dégraisser... Plans sociaux, licenciements massifs, artifices en tous genres (formations, stages en alternance, emplois jeunes, associatifs) destinés à maquiller la réalité de la situation de l’emploi, sont autant de conséquences qui ne sont pas mises à la charge de ceux qui en sont la cause. Le consommateur, en tant que contribuable, doit assumer les coûts sociaux que les pratiques de la grande distribution française laissent à la charge de la collectivité.

  Un impact sur tous les secteurs de l’économie

Ces grands réseaux ont anéanti le commerce de proximité, ruiné l’artisanat, écrasé l’agriculture à taille humaine, désertifié les campagnes, poussé l’industrie à délocaliser et favorisé les importations massives entraînant chômage et précarité. La concurrence disparaît et le choix du consommateur se restreint au fur et à mesure que de nouvelles concentrations s’opèrent. L’agriculture n’échappe pas à la règle. Les prix comprimés favorisent une agriculture toujours plus productiviste et toujours plus intensive. Beaucoup d’agriculteurs ont cru trouver dans la vente en grande surface un débouché facile pour leurs produits. Mais ils sont soumis aux mêmes règles, et aux mêmes désillusions.

  Omerta et tabous

Le lien entre ces pratiques et le sort réservé au monde agricole et industriel - et par voie de conséquence à leurs salariés - n’est que trop rarement fait par les médias qui sont avant tout des supports, repus de la publicité de la grande distribution, premier annonceur national. L’hebdomadaire Marianne paie très cher la parution d’un article de dix pages dénonçant le problème : boycott total des annonceurs. Gare à l’entreprise qui se rebiffe, ou même évoque le problème. Les confidences sont rares, et toujours anonymes.

  Appétits sans frontières

Ces richissimes grands réseaux français, qui ont fait la fortune de leurs créateurs et de leurs actionnaires, partent aujourd’hui, avec les mêmes méthodes mais avec des moyens décuplés, à la conquête de l’Europe, des pays de l’Est, de l’Amérique du Sud, de l’Asie du Sud-Est et même de la Chine. Il manque un sixième continent pour satisfaire les ambitions de ces nouveaux maîtres du monde.

  Consommateurs citoyens : tous concernés

Un verre de Coca à la main, on s’indigne volontiers des conséquences de la mondialisation néolibérale que nous imposent les transnationales, puis on pousse le chariot dans les travées des grandes surfaces. La grande distribution française, fleuron de l’ultra capitalisme, nous donne le meilleur des exemples de ce que peut être « la mondialisation près de chez nous ». Tout y est : captation des richesses, non redistribution, concentration du pouvoir, destruction du tissu économique et social, promotion d’une agriculture déshumanisée et productiviste, destructrice pour la ruralité et l’environnement, délocalisation de la production dans des pays socialement moins disants, exploitation des travailleurs et des enfants dans le tiers-monde, exportation de ces machines destructrices dans des pays dépourvus de protection sociale... En même temps, comment ne pas s’interroger sur le modèle « culturel » que développe ce type de commerce et de consommation, que nous cautionnons : profusion, gaspillage, conditionnement à la nouveauté... et sur la place croissante des emballages. Profusion d’autant plus obscène dans un monde où deux milliards d’êtres humains vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Un autre monde est possible ? Pas si on ne change pas celui-là .

  Le commerce de proximité en chute libre

ACTIVITÉ ENTREPRISES id EVOLUTION
  1966 1998 98/66
Boulangerie, pâtisserie 40 200 22 400 -17 800
Boucherie, charcuterie 63 200 21 100 -42 100
Poissonnerie 4 700 2 100 -2 600
Epicerie 87 600 13 800 -73 800
Crémerie 4 600 1 100 -3 500
Fleurs 5 900 9 900 +4 000
Librairie, journaux 13 200 11 900 -1 300
Horlogerie bijouterie 8 900 3 800 -5 100
Chaussures 9 000 4 300 -4 700
Vêtements 47 900 27 500 -20 400
Electroménager 8 100 5 500 -2 600
Quincaillerie 9 300 5 000 -4 300

NB : dans la même période, la France est passée de 48 à 60 millions d’habitants. Le commerce de proximité en chute libre Source : INSEE Première, n°831, février 2002, cité dans le Monde diplomatique, décembre 2002

Un groupe de travail spécialisé

Créé en avril 2003, le groupe de travail grande distribution d’Attac s’est donné pour mission de mutualiser les connaissances, les analyses, les actions au niveau national :

  •  Informer les adhérents, les citoyens et les élus sur les pratiques de la grande distribution et leurs conséquences.
  •  Animer la recherche et les propositions de solutions alternatives.
  •  Créer les conditions d’une action en réseau avec les associations et organismes se sentant concernés par ces questions.
  •  Apporter un appui aux comités locaux, aux forums sociaux locaux et à toutes initiatives collectives.
  •  Proposer des prises de position, notamment en réaction à l’actualité, initier des actions nationales, créer des supports d’information et de sensibilisation.

  Information et sensibilisation

  •  Des conférences débat ont déjà été animées notamment auprès de plusieurs dizaines de comités locaux, et d’autres publics (Amis du Monde diplomatique, forums sociaux, syndicats, universités, salons bio, associations de consommateurs). Le nombre et les réactions des participants montrent que le sujet est une réelle préoccupation.
  •  Le présent document dont la première édition est parue en été 2003, est largement diffusé, auprès de tous publics.
  •  Des ateliers ont été organisés : au Larzac (chapiteau Attac, Confédération paysanne), à l’Université d’été, à la CNCL.
  •  Un appui aux actions locales.

  Partenariats

Il faut évidemment tenir compte des expériences en cours, et contacter les associations et organisations déjà au travail sur ce point (syndicats, acteurs du commerce équitable).

  Recherche de solutions alternatives

La lutte contre les grandes surfaces ne peut se concevoir sans propositions d’alternatives : notion de consommateur responsable, nouveaux circuits de distribution éthique et équitable, chartes, proposition de réglementation, etc. Simultanément à l’information des citoyens qui conduira à privilégier d’autres canaux de distribution, il faudra pouvoir construire et mettre en place des solutions de rechange.

José, y a des nouveaux OGM à combattre : les ouvertures de Grands Magasins.

DANS LE CADRE D’UN FORUM SOCIAL LOCAL

L’exemple à suivre de Limoges

A Limoges, la mobilisation du Forum social local [ 75 permanent contre le projet d’hypermarché géant (19 000 m2 de surface commerciale à lui tout seul, sur une décharge non stabilisée à Feytiat), est un modèle du genre. Conférences, articles de presse, débats, interpellation des élus, travail en réseau dans le cadre du FSL, ont permis non seulement de déclencher une prise de conscience auprès des citoyens, mais d’obtenir un revirement dans les prises de position au plus haut niveau. Les créations et extensions de grandes surfaces de plus de 300 m2 sont soumises à l’agrément par les commissions départementales d’équipement commercial (CDEC). A Limoges, l’agrément de la CDEC a été attaqué devant le tribunal administratif. Le 8 juin 2004, son président a alors dénoncé les pressions exercées sur le tribunal par les maires de Feytiat et de Limoges en vue d’obtenir le maintien de l’agrément, ainsi que des anomalies de procédure. Progressivement, les informations développées par le FSL ont conduit à un revirement des Chambres de métiers et de commerce, de l’UFC Que Choisir, et ont convaincu le commissaire du gouvernement, qui a réfuté les arguments de création d’emplois, de bienfaits pour l’économie et pour le consommateur, et n’a plus vu dans ce projet que les intérêts du distributeur. Le tribunal, réuni en présence de tous les juges, a finalement censuré la décision de la CDEC. Une belle victoire, même si le distributeur fait appel. Dans le même temps, le FSL crée un collectif « contre l’implantation de toute nouvelle grande surface en Limousin et pour un projet de vie et de consommation différents ». Filières bio, magasins de vente directes par les producteurs, création d’Amap, actions pour revitaliser le commerce de proximité. Toutes ces initiatives visent à proposer et favoriser un autre mode de distribution et de consommation. Et pour terminer, une fable d’aujourd’hui : Supérette, sur sa tête, portait un pot au lait, Pour le vendre au supermarché. Légère et court vêtue, elle avait rendez-vous Chez le chef de rayon, qui lui fit les yeux doux. Dans la tête de la fermière, Les pensées les plus folles percèrent. De l’argent de son lait, bâtissait des projets, Achetait un cent d’œufs, faisait mille couvées, Embauchait tout le voisinage, A faner en ses pâturages. Et qu’en tout le pays les tables Honorent les fruits de son étable ! « Tout doux, ma demoiselle, ne nous échauffons point ! Il faudra, pour ce faire, m’obéir en tous points : Car vous n’êtes point seule, en vos pays, à traire... Et je puis, si je veux, vous préférer vos pairs !... Votre lait de surplus, n’a point tous les attraits, Tantôt il est trop clair, et tantôt trop foncé. Il vous faudra, pour me plaire, Consentir quelques rabais, Tous les matins me le livrer, En mes rayons me l’installer, Financer la publicité, Et tous les jours d’anniversaire, Faire un cadeau à mes compères. A cent jours je vous paierai. Si dans le besoin vous étiez, Attendant de toucher la paie, Sachez que je peux vous prêter, Avec bien sûr un intérêt. Les affaires sont les affaires, C’est à prendre ou à laisser. Vous en voulez cent sous ? Je vous en donne la moitié. » La fermière, sens dessus dessous, Partit sans se retourner, Dans le fossé vida son lait, Congédia son jeune vacher. Adieu, veaux, vaches, cochons, couvées. Par François Laporte, d’après Jean de La Fontaine Document rédigé par le groupe de travail Grande distribution d’Attac ( grande-distri attac.org ). Sources p. 2 et 3 : Les Coulisses de la grande distribution, Christian Jacquiau, Albin Michel, Paris, 2000. - www.capitaclysme.org

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