La COP de Paris : une étape charnière dans l’affrontement entre le paradigme du contrôle et celui de la démocratie

Entretien avec Vandana Shiva
mardi 27 janvier 2015, par Nicolas Haeringer, Vandana Shiva

La conférence des Nations unies sur le climat s’est achevée sans qu’aucun pas en avant n’ait été fait vers la résolution de la crise climatique. Il est probable qu’il en aille de même avec la conférence qui se tiendra à la fin de l’année à Paris : elle s’annonce comme la COP (conférence des parties) des « fausses » solutions – des solutions de très haute technologie (« high-tech »), mais éminemment dangereuses. Vous défendez des alternatives de « basse technologie ». Pouvez-vous nous en dire plus sur les deux options ?
A vrai dire, je considère que ce sont les solutions qui se basent sur la fertilité des processus écologiques de notre planète qui sont des solutions high-tech. Elles sont caractérisées comme étant des solutions de « basse technologie » dans le paradigme dans lequel la technologie est mesurée par sa capacité à détruire ces processus écologiques. Je pense donc qu’il faut que nous inversions les termes. Ce qui est communément appelé « high-tech », c’est le pouvoir de conquête, de manipulation et de destruction. Or ces solutions ne fonctionnent pas - sinon nous ne serions pas dans la crise à laquelle nous faisons face. Ces soi-disant « hautes technologies » sont en réalité des technologies primitives, dès lors qu’on les évalue à partir des processus de la planète. J’insiste donc sur ce point : ce que les gouvernements et les entreprises considèrent être high-tech est en réalité primitif, ce qu’ils appellent low-tech est en réalité sophistiqué – une sophistication liée aux processus écologiques.

Nous devons donc tourner le dos aux solutions que vous jugez primitives ?
Les solutions comme la géo-ingénierie s’accompagnent d’une arrogance indissociable de l’ignorance. Je débats fréquemment avec des gens qui promeuvent la géo-ingénierie et les solutions équivalentes. Je leur pose systématiquement la question suivante : « Vous souhaitez bloquer les rayons du soleil dans l’atmosphère, en ayant recours à de gigantesques aérosols, à des volcans artificiels, etc. Mais si le soleil ne brille plus, comment pouvons-nous garantir notre sécurité alimentaire ? ». Ils me répondent à chaque fois la même chose : « Nous ne nous intéressons pas à cela, nous cherchons simplement à faire baisser
la température ». Mais l’époque où nous pouvions nous permettre d’avoir une conception mécaniste de la manière dont le monde fonctionne (et donc une approche mécaniste des solutions) est désormais révolue. Nous devons adopter une autre approche, écologique, des solutions à la crise.

Les multinationales jouent un rôle clef dans cet aveuglement…
C’est l’autre raison pour laquelle je suis très inquiète quand on me parle de ces solutions dites high-tech. Les multinationales, responsables de la crise et des problèmes auxquels nous faisons face, sont celles-là mêmes qui nous offrent ces solutions, dont l’unique but est le profit. Je travaille depuis longtemps sur les questions agricoles. Monsanto a racheté les plus grandes entreprises qui travaillent sur ces questions, pour contrôler l’ensemble des données liées à la planète et au sol. Ils entendent contrôler les sols, les semences et l’atmosphère… et ainsi nous imposer leur modèle agricole.

Quelles sont les alternatives ?
40 % des émissions de gaz à effet de serre proviennent de l’agriculture industrielle. C’est donc notre défi majeur. Nous devons entreprendre une véritable transition vers une agriculture écologique. De fait, cette transition nous permettrait également de produire plus de nourriture, et une nourriture plus riche ; les revenus des paysans augmenteraient, permettant ainsi de lutter contre la pauvreté ; les sols pourraient se régénérer, permettant de faire reculer la désertification ; tout cela en mettant un terme à l’accumulation de gaz à effet de serre dans l’atmosphère.

Après deux décennies de négociations, les États sont incapables de parvenir à un accord réellement ambitieux de lutte contre le dérèglement climatique. Ne serait-il pas nécessaire de changer de cibles ?
Toutes les solutions qui sont sur la table nécessitent l’action des États, des institutions – et des multinationales. Les États sont désormais soumis au pouvoir des multinationales : celles-ci, via TAFTA et la promotion des « fausses » solutions, cherchent à étendre toujours plus leur pouvoir et leur contrôle. Elles voudraient ainsi transformer les accords sur le climat en accords commerciaux. La conférence de Paris doit être celle d’un changement de perspectives et de vision du monde, afin de définir ce que peuvent être les solutions réelles, fonctionnant au Nord comme au Sud. Il y a là deux paradigmes qui s’affrontent : le paradigme du contrôle contre celui de la démocratie. Les multinationales se préparent pour la COP
de Paris, pour tenter d’augmenter leur pouvoir de contrôle. Nous devons donc nous préparer, en regard, à faire de cette COP une étape majeure dans la construction d’une démocratie planétaire.

Propos recueillis par Nicolas Hæringer