Résister à Trump et son monde

jeudi 2 avril 2026, par Jean-François Guillon

Matthew, activiste climatique et des droits civiques, qui milite avec Extinction Rebellion aux États-Unis, et Marsha Niemeijer du réseau syndical américain Labor Notes ont accepté d’échanger avec nous afin de tenter de dresser un état des lieux du mouvement social dans ce pays depuis la ré-élection de Trump, et de mieux comprendre les dynamiques actuelles et l’évolution des stratégies d’action.

Ce texte est tiré du numéro d’avril 2026 de notre trimestriel, Lignes d’Attac, disponible en adhérant ou en s’abonnant.

Ce texte est tiré du numéro d’avril 2026 de Lignes d’Attac, le journal trimestriel de l’association, disponible en adhérant ou en s’abonnant.

Au cours de ces dernières années, les opportunités pour s’engager se sont multipliées aux États-Unis, et il existe dans les grandes villes une convergence des différentes luttes. New-York est un véritable foyer pour l’activisme, où il est facile de passer à l’action en participant à des interpellations d’élues ou à des manifestations de rue : il s’y organise régulièrement des marches, parfois plusieurs par week-end. Par ailleurs, la communication via les réseaux sociaux participe fortement à la diffusion des actions militantes, et permet à chacune de rejoindre facilement une cause ou un mouvement pour y participer. Cela fait longtemps, selon Matthew, que la résistance n’a pas été aussi accessible au grand public, et cela est dû, bien sûr, à l’intensification de la résistance face à la montée de l’extrême droite et du fascisme oppressif aux États-Unis.

Que peuvent faire les syndicats ?

Côté syndical, dans un pays où le droit du travail n’existe pratiquement pas pour les travailleureuses non syndiquées, on observe un déclin, avec une perte des adhésions (on est passé de 30% dans les années 70 à moins de 10% aujourd’hui). Selon Marsha, cette situation n’est pas seulement due au contexte capitaliste du pays qui privilégie les patrons, elle est aussi due à l’éviction de toute idéologie de gauche hors des syndicats depuis l’époque du Maccarthysme et à la stratégie politique actuelle des organisations, ne laissant pas se développer les initiatives « par le bas ».

Elle note cependant qu’on a vu récemment beaucoup d’actions cherchant à articuler l’opposition à Trump, comme à New-York où une grève inédite a démarré dans le secteur hospitalier : 15 000 infirmières ont cessé le travail depuis le 12 janvier 2026 et sont parvenues à un accord avec les groupes hospitaliers privés les employant. 4 200 infirmières restent encore en grève au moment où nous écrivons cet article. Mais, depuis l’arrivée au pouvoir de Trump, il y a très peu d’initiatives globales pour s’opposer à la politique du gouvernement et de leadership affirmé du côté syndical.

Aucune organisation n’est pour l’instant positionnée pour développer une stratégie à long terme pour contrer cette nouvelle situation politique. On assiste plutôt à des explosions éparses, parfois conséquentes, comme à Minneapolis, où beaucoup de personnes qui n’étaient pas engagées ont rejoint la lutte contre les exactions des agents des services de l’immigration de l’ICE. L’organisation grassroots « Indivisible » a beaucoup contribué à dynamiser cette lutte contre l’ICE en aidant les citoyensnes à s’organiser localement. Mais cela reste un engagement de personnes plutôt blanches, âgées, et issues de la classe moyenne, ce qui n’est pas suffisant, selon Marsha, pour bâtir un mouvement puissant au niveau national. De plus, le niveau de répression est tel que l’engagement peut faire peur au citoyen lambda.

Malgré cela, le réseau syndicaliste Labor Notes, qui crée du lien entre les syndicats et cherche à les faire pencher à gauche, s’est beaucoup développé au cours de ces 10 dernières années, et organise des réunions qui regroupent parfois plus de mille participantes, dont beaucoup de jeunes. Leur prochaine conférence annuelle aura lieu en juin à Chicago, 6 à 8000 personnes y sont attendues. D’une manière générale, la jeune population pousse pour un positionnement plus à gauche du parti démocrate, avec un certain succès, on l’a vu avec l’élection de Mamdani comme maire de New-York. Labor Notes travaille à susciter la même dynamique au sein du monde syndical, ce qui représente un travail sur le long terme.

En novembre 2025, une grève a eu lieu dans les magasins Starbucks de 40 villes américaines, elle s’est achevée en février sans victoire notable. Les grèves chez Amazon ont également repris à l’occasion du Black Friday avec la campagne internationale « Make Amazon Pay » à laquelle Attac a participé, mais le syndicat qui mène ces grèves reste très conventionnel dans sa stratégie.

C’est du côté de l’automobile que pourrait venir un nouvel élan : une énorme grève, la « stand-Up Strike » a eu lieu dans ce secteur d’activité en 2023, à l’issue de laquelle le leader du principal syndicat automobile a annoncé une grève générale unitaire, en alliance avec les mouvements sociaux, pour le 1er mai 2028. L’idée est de faire expirer toutes les conventions collectives à cette date, car on ne peut faire grève aux États-Unis que lorsqu’un accord collectif est arrivé à terme. Depuis 2025, chaque 1er mai, le mouvement appelle à faire monter cette dynamique au sein de chaque syndicat, même si les directions n’y appellent pas. Cela pourrait créer davantage d’unité entre les différentes organisations.

Contexte international

L’internationalisme n’est pas très développé dans le mouvement social états-unien, qui doit déjà travailler nationalement à lier les luttes éparses, éclatées sur un très grand territoire. Cependant, le génocide à Gaza et le mouvement de défense du peuple palestinien ont provoqué une prise de conscience de la société civile sur la question de l’impérialisme. Une majorité d’américains s’est exprimée contre cette guerre en rejoignant les nombreux rassemblements et manifestations, et cette lutte a été un motif d’engagement pour la jeunesse américaine.

Israël fait beaucoup de lobbying aux États-Unis et en particulier à New-York au sein de la classe politique ; à ce titre, l’élection de Mamdani à New-York ou le half-time show de Bad Bunny au Superbowl représentent un tournant dans la prise de conscience sur la question impérialiste, et la revendication d’une fierté (pride) latino face à la terreur exercée contre cette population dans le pays par l’administration Trump. Aujourd’hui, la campagne « Hands Off » réunit syndicats et mouvement social pour organiser la résistance face aux agissements des services de l’immigration à New-York.

La criminalisation des militantes pour le climat

Dans un pays où les instances dirigeantes nient la problématique climatique, empêchent tout discours ou action sur la question, et stoppent le financement de la transition, un mouvement tel qu’Extinction Rebellion se donne pour but de jouer un rôle très spécifique pour porter l’attention du débat public sur la question climatique. Les atteintes aux droits civiques et la montée du fascisme peuvent parfois faire oublier ce combat qu’Extinction Rebellion cherche à réveiller en démontrant que les différentes atteintes aux droits, qu’il soit social ou environnemental, sont liées. Matthew souligne que le développement de l’Intelligence artificielle initié par la Silicon Valley, qui a énormément accru la demande en énergie, s’est poursuivi conjointement à la montée du fascisme dans le pays. Pour XR, c’est l’expression d’un « techno-fascisme » qui est pour le mouvement une cible à combattre.

Le financement des associations était assez aisé dans les années qui ont précédé l’arrivée au pouvoir de Trump, via le cross-funding ou des dons privés, mais le climat de répression a rendu les donateurs frileux, et beaucoup d’investissements dans le secteur associatif ont été stoppés. Cela représente une difficulté pour le mouvement social, qui doit chercher à diversifier son financement. Au printemps dernier, l’administration a fait circuler un mémo interne assimilant les activistes climatiques à des terroristes, et les récentes procédures d’enquêtes lancées par la justice ou le FBI envers des militantes d’Extinction Rebellion vont dans le même sens.
Le but de l’administration va au-delà d’une simple décrédibilisation : cette assimilation des activistes à des terroristes, si elle se retrouvait dans les textes de lois, permettrait de mettre les activistes en prison plus rapidement, sans passer par la justice. En conséquence, la stratégie des organisations comme XR a changé dans ce nouveau contexte : alors qu’avec l’administration Biden, le mouvement cherchait à faire du lobbying pour pousser plus loin ou ré-orienter certaines des initiatives du gouvernement, cette stratégie a été complètement abandonnée aujourd’hui, et les activistes se tournent vers l’action directe.

Renaissance de l’engagement citoyen

Des mouvements spontanés comme « No Kings », protestant contre la position hégémonique de Donald Trump et de son administration, ou la mobilisation contre les meurtres et violences commis par l’ICE à Minneapolis sont les symptômes d’un besoin d’engagement citoyen dans une forme de résistance au rouleau compresseur Trumpien ; et cela, malgré la prise de contrôle par l’extrême droite du système médiatique, cherchant à orienter l’opinion publique en détournant son attention sur d’autres sujets. L’urgence sociale et la montée des tensions internationales accompagne cette dynamique : les assassinats commis en pleine rue par l’ICE, la persécution des personnes noires par la police locale, le racisme systémique et la sur-représentation noire dans la population carcérale, le soutien des États-Unis au génocide de Gaza, l’intervention américaine au Vénézuela sont autant de sujets suscitant l’engagement de nouvelles et nouveaux militantes.