Les ceintures maraîchères : quand l’agriculture devient service public

lundi 17 août 2026, par Marie Beyer

La souveraineté alimentaire en France repose sur une logistique fragile. En cas de rupture des chaînes d’approvisionnement, principalement assurées par des camions et des grands entrepôts logistiques, l’autonomie alimentaire des villes en France ne dépasserait pas quelques jours. Face aux limites du modèle agricole industriel, certaines communes ont décidé de réinvestir un service public essentiel : la production alimentaire.

Ce texte est tiré du numéro de juillet 2026 de Lignes d’Attac, le journal trimestriel de l’association, disponible en adhérant ou en s’abonnant.

En récupérant des terrains communaux pour y implanter des unités de maraîchage biologique, gérées par des agents publics, elles refont vivre la vieille culture de la ceinture maraîchère. Le foncier en question peut représenter des dizaines voire centaines d’hectares, mais cette relocalisation de l’alimentation dépend avant tout d’une volonté politique, les collectivités pouvant aussi consacrer ces espaces à des usages plus rentables comme les zones commerciales ou les lotissements.

Le modèle de la « ferme municipale » peut toutefois séduire les politiques de tous bords puisqu’il couvre un triple objectif : créer des emplois locaux et durables, fournir des produits sains et de saison aux cantines scolaires et aux autres services publics (crèches, EHPAD, épiceries sociales), et préserver la biodiversité et la fertilité des sols.

Le projet de souveraineté alimentaire d’Ungersheim, initié en 2009, repose sur une stratégie progressive culminant avec la création, en 2016, d’une régie agricole municipale qui gère aujourd’hui 29 hectares. L’investissement total sur une période de 12 ans s’élève à environ 2,5 millions d’euros pour les bâtiments et équipements, complété par 400 000 euros pour la ferme elle-même, soit un total proche de 3 millions d’euros.

Ce financement a été rendu possible grâce à une mobilisation de subventions publiques à hauteur de 70 %, provenant de l’État (programme Territoire Énergie Positive Croissance Verte), de l’Union européenne (FEADER, fonds agricoles), de l’agglomération de Mulhouse, du Conseil Départemental et du Conseil Régional (Climaction), le reste étant préfinancé par la commune qui avait un bon pécule de côté. Le modèle économique de la régie agricole d’Ungersheim s’articule d’abord autour d’un statut de Service Public Administratif (SPA) visant à intégrer, à terme, une comptabilité environnementale et sociale à la comptabilité financière.

Actuellement, les salaires des quatre maraîchers sont couverts à 80 % par les revenus de la vente (cantines scolaires, épicerie, paniers), le déficit restant étant compensé par la commune. L’autonomie énergétique, assurée par le solaire et la biomasse locale, permet de maintenir les impôts locaux stables depuis 2003, avec un équilibre financier attendu d’ici deux ans.

La gouvernance repose sur une démocratie ouverte qui se décline en un Conseil participatif ouvert à tous, complété par un jury citoyen et un conseil des sages recrutés par tirage au sort, dont les propositions sont validées par le conseil municipal. Pour renforcer cette dynamique communautaire, la commune a équipé le site d’outils de transformation partagés, tels qu’une micro-brasserie, un pressoir à pommes, une conserverie et des emplacements pour ruches, créant ainsi une boucle vertueuse entre production locale, transformation et lien social.

La mairie d’Ungersheim n’est pas un cas isolé. L’emblématique régie agricole de Mouans-Sartoux, dans les Alpes-Maritimes, reste la référence pionnière. Lancée en 2011, cette ferme municipale de 6 hectares permet aujourd’hui de fournir 85 % des légumes des 1 200 repas quotidiens des cantines, tout en servant de support pédagogique majeur. À Bièvres, ou plus récemment à Loges, où des aides européennes ont cofinancé une grande partie de l’investissement, le modèle se répand. D’autres collectivités, comme la Ville de Saint-Cloud, s’interrogent lors du renouvellement de leurs contrats de restauration et lancent des consultations pour s’engager dans cette voie.

Plusieurs montages juridiques sont possibles pour porter ces projets. On distingue principalement la régie agricole (gestion directe par la commune), la SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif, permettant une gouvernance partagée avec les citoyens et les producteurs), ou encore la location de terres par la collectivité à un agriculteur avec un cahier des charges strict.
Chaque modèle répond à des contextes locaux et politiques spécifiques, mais partage la même finalité : la réappropriation publique de l’alimentation. Depuis juillet 2025, le Réseau national des fermes publiques, soutenu par la Fédération Nationale d’Agriculture Biologique, est le centre d’échange de bonnes pratiques et de travaux sur les enjeux juridiques et techniques.