Le Moyen-Orient, entre inquiétudes et espérances

vendredi 27 mars 2020, par Didier Billion, Franck Mithieux

Influences américaine et russe, contestations au Liban, projections militaires de la Turquie, plan de Trump… Point d’étape sur la situation actuelle au Moyen-Orient avec Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS, et spécialiste de la région.

Certains spécialistes identifient deux sphères d’influence nettes et un nouvel affrontement froid dans la zone, avec au nord, une Russie influente en Turquie, en Syrie et en Iran, et au sud, des États-Unis proches de l’Arabie Saoudite, de l’Egypte et d’Israël. Que pensez-vous de cette lecture ?

C’est une lecture qui si elle n’est pas erronée, me semble quand même très réductrice. Ceux qui défendent cette grille d’analyse considèrent qu’il y a des blocs qui sont en train de se reconstituer, des blocs qui seraient assez homogènes, ce qui ne me semble pas être le cas. Au Moyen-Orient, comme dans d’autres régions d’ailleurs, on est dans des situations qui se caractérisent par leur instabilité. On peut alors observer des regroupements conjoncturels, c’est une réalité, et au Moyen-Orient, ils se font en effet plutôt sous égide russe ou états-unienne. Mais ces regroupements sont, pour le moment en tous cas, souvent transitoires et éphémères.

Prenons l’exemple du lien entre les États-Unis et l’Arabie Saoudite. La forte proximité des deux pays, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, s’est toujours inscrite dans une relation tumultueuse. Il faut rappeler que 15 des 19 terroristes des attentats du 11 septembre 2001 étaient d’origine saoudienne, ce qui à l’époque avait jeté un froid entre les deux pays. Mais dans une période plus récente, il y a aussi des signes qui ne trompent pas : quand le régime iranien a été accusé d’avoir coordonné une attaque de drones contre des installations pétrolières en Arabie Saoudite, le 14 septembre 2019 , les États-Unis n’ont pas réagi. Pourtant l’attaque était militairement, et symboliquement, d’une extrême gravité. On aurait pu imaginer que l’allié le plus proche, ou celui se prétendant tel, de l’Arabie Saoudite, réagisse. Il n’en a rien été.
On peut aussi considérer la proximité actuelle de la Turquie avec la Russie. Il y a bel et bien une fluidité de la relation entre Moscou et Ankara. Mais n’oublions pas que la Turquie reste membre de l’OTAN, dont elle fait partie depuis 1952. Donc la Turquie joue un rôle compliqué, ambivalent, qui risque d’ailleurs de la piéger dans ses ambitions au Moyen-Orient.

C’est bien un indicateur du fait que ces partenariats, plus que des alliances en réalité, sont fragiles, et sont soumis à des enjeux qui dépassent le cadre bilatéral relationnel. Finalement, s’il y a bien des zones d’influence qui se placent plutôt sous égide russe, ou sous celle des États-Unis, il faut refuser les raisonnements trop binaires et schématiques. Il est nécessaire d’avoir ce recul pour comprendre les méandres, voire les contradictions, de la situation au Moyen-Orient.

Avec l’opération militaire en Syrie et le choix de s’impliquer dans le conflit libyen, Erdogan semble vouloir affirmer un rôle turc dans la région. La Turquie peut-elle devenir un acteur encore plus important dans la zone à l’avenir ?

La Turquie est en effet un acteur qui s’affirme dans le jeu régional. C’est un pays incontournable, à la fois par sa puissance économique et militaire, mais aussi par son histoire, sa population et sa position géographique, donc géopolitique. Elle est un déterminant des équilibres régionaux. Néanmoins, les ambitions de Recep Tayyip Erdogan, qui répète sans cesse que la Turquie va prendre le leadership régional, restent tout à fait incantatoires. L’incontournabilité d’un pays ne mène pas forcément au leadership. La concurrence est rude dans la zone. Les Iraniens et les Saoudiens ne sont guère enclin à laisser la Turquie acquérir ce rôle, mais surtout la Turquie présente ses propres limites.

Quel que soit notre perception de sa politique, il faut admettre que Erdogan fait preuve d’un sens politique aigu sur la scène intérieure. Mais, à mon sens, il ne possède pas les qualités d’un dirigeant international ou même régional. Pour mettre en oeuvre une politique extérieure de cette envergure, il faut avoir le sens de l’Histoire, le sens du temps long, c’est à dire posséder une vision prospective. Or je crois que Erdogan n’a pas ces éléments. On entend ici et là qu’il aurait des projets néo-ottomans, je n’y crois pas une seule seconde. Ce n’est pas la bonne grille d’analyse pour saisir les initiatives de politique extérieure de la Turquie.

Erdogan est un homme de coups, un homme ayant une très bonne capacité de réaction. Quand il y a eu les révoltes arabes en 2011/2012, il a fait le choix rapide d’essayer de surfer sur ces mouvements de contestation en s’appuyant sur la mouvance des Frères Musulmans. C’était un pari osé. Mais finalement, ce fut surtout une erreur stratégique. Nulle part, sauf peut-être partiellement en Tunisie, les Frères Musulmans n’ont pu constituer une force de pouvoir s’inscrivant dans la durée au pouvoir. Là où ils ont eu accès aux responsabilités, ils se sont vite fait exclure de celles-ci, parfois de manière violente, et condamnable, comme en Egypte. Erdogan s’est retrouvé de ce fait relativement isolé. Ceci, couplé à l’affirmation de la question kurde au nord de la Syrie dans le chaos qui s’y développe depuis 2011, l’a obligé à modifier les axes de sa politique extérieure régionale, notamment en se rapprochant de la Russie. Grâce à ce rapprochement, il est revenu dans le jeu politique de la région à l’été 2016, avec un accord signé avec Poutine, puis la création du groupe d’Astana (ndlr : rencontres multipartites entre la Russie, la Turquie et l’Iran à propos de la guerre civile en Syrie), la signature des Accords de Sotchi (ndlr : signés en 2018, ils créent, entre autres, une zone démilitarisée entre le régime et l’opposition armée dans l’enclave d’Idlib, au nord du pays), etc.

Tout cela montre qu’Erdogan est capable de décisions fortes, et témoigne de la fluidité de la relation avec la Russie. Mais on observe que dans ce couple inattendu, c’est bien Moscou qui est leader. Concrètement aujourd’hui, on voit ce biais relationnel s’illustrer autour d’Idlib en Syrie, où la Turquie se fait piéger par les Accords de Sotchi. Erdogan avait dit qu’il réussirait à obtenir un cessez-le-feu puis à procéder au désarmement des milices djihadistes, et pour ce faire, qu’il lui fallait douze postes d’observations avancés dans la zone. Aujourd’hui on voit que cela se retourne contre lui, puisque les Russes ont recommencé, il y a plusieurs mois déjà, à bombarder les groupes djihadistes qui sont concentrés à Idlib et les postes avancés de la Turquie se retrouvent ainsi pris au piège. On voit que sur les plans militaire, politique et diplomatique, c’est bien Poutine qui est à la manœuvre.

La Turquie a des atouts incontestables, mais elle a surtout des limites, posées notamment par la méthode de gestion de la politique régionale d’Erdogan. Il lui manque le calme, le nécessaire recul, qui pourtant doivent être les guides de toute politique extérieure efficace. Il s’avère que ce qui apparaît comme le seul déterminant essentiel, s’inscrivant dans la durée, de sa politique régionale est la question kurde considérée comme existentielle par les dirigeants turcs.

Le régime confessionnel libanais semble à bout de souffle suite aux récentes contestations dans le pays. Quelle sortie de crise est envisageable ? Quel futur semble se dessiner pour le pays et ses institutions ?

Le système libanais a souvent été critiqué depuis sa mise en oeuvre, surtout depuis dix ou quinze ans. Il a bien sûr ses limites, mais après les affres de la terrible guerre civile libanaise, il faut lui reconnaître la préservation d’une forme de fonctionnement en partie efficient. Mais nous sommes désormais dans une situation où le régime confessionnel libanais, complètement sclérosé, ne peut plus produire quelque mesure progressiste que ce soit pour le pays, et en ce sens, il est sans doute révolu.

Aujourd’hui, les citoyens qui sont massivement sortis dans la rue pour manifester ont comme point focal de contestation la remise en cause de ce système. On a vu des scènes extrêmement émouvantes, des chaînes humaines impressionnantes où les chiites sont bras dessus bras dessous avec des sunnites et des chrétiens. C’est formidable, et il ne faut pas sous-estimer l’importance de ces manifestations. Pour autant il ne faut pas non plus les mythifier. On a beaucoup entendu parler depuis l’automne de “révolution”, de “remise en cause du système dans son ensemble”. En dépit de l’importance politique de ces manifestations, il faut comprendre leurs limites.

Ce n’est pas la majorité du peuple libanais qui est dans la rue aujourd’hui. Les appareils politiques libanais, souvent confessionnels, ont encore un fort contrôle, bien qu’ébranlé, sur leur clientèle. Si ces appareils politiques ont cru bon dans un premier temps de manifester une certaine empathie à l’égard de ces mouvements, très rapidement, ils sont revenus à une position très défensive, défendant leur pré carré, leurs prérogatives et leurs privilèges. Ils ont vite compris que la dynamique même du mouvement pouvait mettre en cause leur pouvoir : des chrétiens aux sunnites, en passant par le Hezbollah, parti central, et même pivot, de la scène politique libanaise. Cela pose donc la question au Liban, comme ailleurs dans la région et même au niveau international, de l’émergence nécessaire d’un appareil politique alternatif susceptible d’organiser, de diriger ces mobilisations. Cet appareil politique, à ce stade, il n’existe pas. On a donc une extraordinaire vitalité de contestation, d’énergie mobilisatrice, mais en même temps, une absence de réponse politique (incarnée par un parti, un syndicat, ou une organisation de masse) capable de concentrer ces volontés de changement. C’est une contradiction que l’on retrouve au passage dans bien d’autres pays (Irak, Algérie…), et même en France avec les Gilets jaunes d’une certaine façon.

La seule solution pour le futur du pays, c’est que quelques nouveaux appareils ou groupements politiques puissent se constituer et élaborer des projets alternatifs. Est-ce que le système sera capable d’intégrer ces propositions ? Il est difficile de le dire à ce jour. Mais c’est sans doute la solution qui manque aujourd’hui au Liban, parce que les partis traditionnels verrouillent l’ensemble. Le mouvement tel qu’il existe depuis maintenant plusieurs mois a fait son temps. Il est nécessaire qu’il puisse passer à une nouvelle séquence, sans doute plus profonde, pour prendre à bras-le-corps les problèmes politiques centraux qui touchent le pays et qui ont été magnifiquement posés par les contestataires dans la rue. Les manifestations seules, aussi importantes soient-elles ne suffiront pas. Il faut aussi que ce mouvement puisse incarner une alternative.

On l’a vu face au récent plan proposé par Donald Trump, la cause palestinienne semble être de moins en moins considérée par les pays arabes. Les Palestiniens sont-ils dorénavant condamnés à se débrouiller seuls ? Quelle évolution de la situation pourrait leur profiter ?

Il faut tempérer l’idée que la considération envers la cause palestinienne s’est affaiblie dans les pays arabes. Certes, on a fait le constat, pendant des années, d’une grande centralité de la question palestinienne dans ces pays et c’est sans doute un peu moins le cas aujourd’hui. Je remarque que dans les agendas politiques libanais, soudanais ou algérien, il n’y a pas de mot d’ordre en faveur de la Palestine. Pourtant, dans un certain nombre de pays, en Algérie particulièrement, les manifestations du hirak, qui durent maintenant depuis presque un an, comptent de nombreux drapeaux palestiniens.

On voit donc que dans leur conscience collective, dans la perception de leur environnement géopolitique, les peuples qui se mobilisent n’oublient pas la Palestine, sans en faire le premier sujet de leurs préoccupations. Pour leur part, les appareils étatiques, les gouvernements, les régimes en place, se contentent de quelques déclarations de soutien aux Palestiniens mais dans la réalité, ils ne prennent pas beaucoup d’initiatives d’appui politique ou matériel effectif. Il existe alors une certaine contradiction, qui devient de plus en plus importante, entre l’empathie quasi-naturelle des citoyens mobilisés dans les différents pays à l’égard de leurs frères palestiniens, et de l’autre côté, des institutions qui comprennent bien que la question peut s’avérer détonante, et qui font alors usage de grandes déclarations de soutien sans agir concrètement.

Pour autant, on constate que lors du sommet de la Ligue des États arabes au début du mois de février, la résolution finale est extrêmement sévère à l’encontre du plan de Trump. On a là certes des effets déclaratoires, mais le texte condamne fermement ce plan Trump, pour son iniquité et son mépris du droit international. Il est difficile de dire comment les choses se dénoueront, mais il est nécessaire de comprendre ces dichotomies qui existent entre ce que pensent les masses d’un côté et l’action concrète des appareils étatiques de l’autre. Il faut aussi constater que la question palestinienne ne se pose pas de la même façon au Maroc, en Égypte ou en Jordanie, quand on considère les alliances, la géographie et les situations de chacun.

Quelle solution peut-on alors imaginer pour qu’enfin le droit international soit respecté ? D’abord je crois que les Palestiniens, par leur propre force, n’ont malheureusement pas les capacités aujourd’hui de réaliser cette exigence. Ils sont partiellement isolés pour les raisons évoquées précédemment et évidemment cela ne peut se régler qu’au niveau international. C’est là que les difficultés commencent. Qui au sein de la communauté internationale aura le courage de défier Donald Trump et Benjamin Netanyahu, pour réinitialiser le combat pour la Palestine et enfin concrétiser les résolutions de l’ONU concernant la Palestine ? On est dans une situation où Donald Trump sur ce dossier, comme sur quelques autres, foule allègrement le droit international et la légitimité de l’ONU aux pieds sans que personne ne réagisse. C’est une donnée lourde de la situation.

Évidemment la véritable solution, c’est d’en revenir à un cadre multilatéral, au sein duquel on pourrait acquérir une majorité. Je suis aussi frappé par le fait qu’une majorité des États constituant l’ONU aujourd’hui soutient la création de l’État de Palestine. Si un groupe de pays avait le courage d’imaginer une conférence internationale ou une session particularisée de l’Assemblée générale de l’ONU sur la question palestinienne, il pourrait se dégager une majorité, un rapport de forces. Mais il faut là du courage, une volonté, une vision politique. Aujourd’hui, personne ne réunit ces trois éléments. Les Palestiniens sont pour l’instant sans solution. Il faut pourtant bien comprendre que l’enjeu désormais devient existentiel pour eux car ce qui est contenu dans le plan Trump, mal-nommé “Peace for prosperity”, c’est la liquidation pure et simple de tout ce qui constituait le corpus juridique et politique de la résolution de la question palestinienne. Nous savons que ce n’était déjà pas appliqué, mais il fait voler en éclat le substrat commun, sans que personne ne réagisse véritablement.

D’ailleurs, la réaction de la diplomatie française est proprement scandaleuse. On assiste à la mise à mal de tous les fondamentaux de la politique extérieure de la France sur ce dossier. Quand le Quai d’Orsay déclare “nous examinons avec intérêt les initiatives de Monsieur Trump”, c’est la négation même de tout ce que le pays porte depuis au moins le Général de Gaulle. Heureusement, la Ligue des États arabes résiste mais dans les termes évoqués précédemment. Même l’Union européenne a affirmé une opposition au plan Trump ! Finalement, tout cela montre qu’il peut y avoir des résistances en faveur de cette cause, mais elles sont aujourd’hui fragiles. Les quelques-unes qui subsistent représentent de véritables point d’appui pour le peuple palestinien, mais ils sont malheureusement fragiles.

Propos recueillis par Franck Mithieux.

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