Joël Le Jeannic : « Il faut s’appuyer sur le savoir-faire des salarié·es ! »

mercredi 23 décembre 2020, par Attac France, Franck Mithieux, Laurence Boubet

Entretien avec Joël Le Jeannic, technicien avion chez Air France et membre du Bureau national du syndicat Sud Aérien

  • Comment décrire la situation du transport aérien actuellement en France ?

Le transport aérien en France est sinistré par la crise. À peine 10 % des vols passagers sont assurés. Le fret aérien conserve cependant un haut niveau d’activité. 70 avions d’Air France long-courrier continuent notamment à voler, surtout pour transporter des marchandises qui d’habitude ont leur place dans les soutes des vols commerciaux.

Face à ce marasme, les patrons en profitent pour accélérer les suppressions d’emploi prévues bien avant la crise. Par exemple, le plan Air France qui prévoyait une réduction des effectifs à l’horizon 2025 est transformé en plan de départs volontaires sur les prochains mois. On compte 400 départs parmi les pilotes, 1 600 chez stewards et hôtesses ou encore 6 600 départs pour le personnel au sol. Les escales à Orly et en province sont particulièrement ciblées et leurs effectifs sont divisés par deux. La filiale régionale Hop ! va connaître le même sort, avec 1 000 emplois supprimés sur les 2 000 existants. Souvent, le but est de remplacer les vols Air France ou Hop ! sur ces destinations par ceux de la filiale low-cost du groupe Air France – KLM, Transavia.

L’entreprise Aéroports de Paris (ADP), qui gère les aéroports de Roissy, d’Orly et du Bourget, prévoit de supprimer aussi 700 emplois parmi les 6 000 salarié·es. Ces emplois seront de fait transférés aux nombreuses entreprises de sous-traitance qui participent aux activités d’ADP, lesquelles sont soumises à des renégociations de contrat incessantes, au moins disant.
Le patronat du secteur prévoit cependant un redémarrage assez rapide du transport aérien, dès que la crise sanitaire sera terminée, ou les restrictions de voyage levées. Dans ce cadre, les projets des entreprises du secteur, sont certes aujourd’hui reportés, mais loin d’être abandonnés. Les suppressions de postes ressemblent alors surtout à un processus d’automatisation, de sous-traitance et de précarisation du travail. C’est le sens profond de ces suppressions qui sont alors plutôt des transformations. L’ensemble de ces entreprises profitent d’ailleurs largement du système des accords de performance collective (APC), créé par Emmanuel Macron, pour négocier des baisses de salaires collectives, ce qui était auparavant interdit. Le patronat s’appuie également sur le dispositif d’activité partielle longue durée (APLD), qui sur les 3 ans à venir, permet une flexibilité maximum dans la convocation des salarié·es sur le lieu de travail, ou leur mise au chômage partiel immédiate, financée par les cotisations sociales.

  • Que pensez-vous de l’incontournable réduction du trafic aérien dans le monde pour réduire l’impact climatique de ce mode de transport ?

Ramené au nombre de passagers transportés, le transport aérien est très polluant. Il est bien sûr utile pour certains usages, mais il est surtout massivement utilisé pour raccourcir le temps des marchandises et accélérer la rotation du capital. La baisse de son coût est un facteur important de l’accélération de la mondialisation capitaliste. Si l’on considère l’intégration profonde du secteur aérien dans le système économique actuel, 10 % du PIB mondial est par ailleurs lié au tourisme.

Le développement des compagnies low-cost a également permis l’explosion du tourisme de masse à longue distance. Mais la pertinence de celui-ci interroge souvent. Faire des milliers de kilomètres pour un voyage de quelques jours, représente surtout un marqueur de social.

La croissance actuelle du secteur aérien n’est ainsi ni soutenable, ni souhaitable. Les salarié·es sont aux premières loges pour savoir les dégâts liés au bruit des réacteurs, les maladies dues au kérosène, les accidents nombreux dans cette industrie.

Si nous pensons que l’accès aux voyages pour découvrir le monde doit être préservé, une certaine sobriété doit être développée dans l’imaginaire commun sur l’usage de l’avion. Pour ce faire, la hausse des taxes et des prix ne mènerait qu’à perpétuer l’injustice d’un moyen de transport réservé aux plus riches. On pourrait penser à un quota individuel de voyages par exemple.

  • Quelles sont les revendications que vous portez face à la catastrophe sociale et les licenciements massifs qui s’annoncent ?

D’abord, il faut noter que nous travaillons déjà dans de mauvaises conditions. Depuis plusieurs années la formation professionnelle est en déclin. Nous sommes inquiets sur la transmission de l’expérience et des connaissances dans une industrie, le transport aérien, très complexe, ou les problèmes rencontrés sont sans cesse renouvelés et difficilement informatisables.

De même, gérer l’inquiétude des passagers arrivant à l’aéroport, dans un environnement de plus en plus impersonnel, requiert une grande expérience. La technique côtoie le risque, et la recherche de profit attaque sans cesse les marges de sécurité. Le transport aérien coûte cher, la sécurité aussi. Il est toujours tentant pour un cadre intermédiaire peu scrupuleux de faire quelques impasses. Le rôle des salarié·es et de leurs syndicats est souvent décisif pour résister à de telles dérives.

Il y a une mode au développement de filiales ou à l’appel à des sociétés externes pour toute sorte de besoin. On assiste en fait à une sous-traitance massive des risques, humains, techniques et écologiques, ce qui est dangereux. Les deux crashs des Boeing737 Max liés à a sous traitance de la conception de circuits entiers ont montré ce qu’engendre la course au profit.

Nous sommes aussi une industrie qui tourne 7 jours sur 7. Nombreux sont les salarié·es qui sont soumis·es à des horaires décalés et tournants. Le résultat est une espérance de vie inférieure de 5 à 10 ans, une usure des corps. Manutention des bagages, des containers, nettoyage et entretien des avions entraînent de nombreux déplacements et de nombreux accidents de travail. Les départs volontaires actuels sont même parfois salués par les plus âgé·es qui y voient une façon d’accéder à une pré-retraite qui leur est refusée par ailleurs. Les plus jeunes y observent par contre une précarisation de leurs conditions de travail, avec une diffusion moins forte des tâches, et une augmentation de la durée horaire de travail.
La première mesure à prendre serait donc celle de la réduction du temps de travail hebdomadaire, accompagnée de pré-retraites dès l’âge de 55 ans pour les métiers pénibles. Cela favoriserait de nombreuses embauches. Elle devra être accompagnée de programmes de formation, de transmission de l’expérience, à rebours d’une prétendue informatisation des tâches censée simplifier le travail, mais qui surtout en dégrade la qualité.

  • Comment ces propositions pourraient être mises en œuvre ?

Évidemment, il faut s’appuyer sur le savoir-faire des salarié·es. Il faut leur donner la parole et le pouvoir de s’organiser entre elles et eux, sur le lieu de travail. Mais pour cela il leur faut une garantie de l’emploi, une liberté de parole garantie par des droits, aujourd’hui menacée par la peur du licenciement. Il leur faut plus de droits de réunions à leur initiative, plus de droits syndicaux.

Il faut également arrêter ces politiques d’individualisation de la rémunération, basées sur le secret et la division. Elles n’aboutissent souvent qu’à du copinage et à un clientélisme au détriment de la nécessaire coopération professionnelle entre toutes et tous au travail. Le pilote n’est rien sans une bonne préparation de son avion. Le travail de la femme de ménage est le premier constaté par le passager qui cherche à s’assurer de la qualité de son environnement.

Il faut un statut unique protecteur des salarié·es de l’aérien, et plus largement un pôle public du transport rail, route, fluvial et aérien, au sein duquel le meilleur consensus social et écologique serait recherché. Les choix de développement d’un tel pôle doivent également être soumis à l’approbation de toute la société.

Propos recueillis par Laurence Boubet et Franck Mithieux

P.-S.

Illustration : Charlotte Planche

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