Green New Deal : un nouveau pacte pour le capitalisme ou pour les peuples et le climat ?

lundi 20 janvier 2020, par Vincent Gay

Depuis plusieurs mois, une nouvelle proposition politique, qui souhaite lier urgence écologique et justice sociale, est l’objet d’âpres débats dans les pays anglo-saxons : le « green New Deal ». C’est en particulier aux États-Unis dans un contexte de préparation de l’élection présidentielle de 2020, que ce débat agite la scène politique, et surtout les différent·e·s candidat·e·s de la primaire du parti démocrate. Pour autant, le débat est plus ancien.

Une radicalisation des débats états-uniens

En 2007 est lancé au Royaume-Uni le Green New Deal Group, qui défend l’injection de budgets publics pour les politiques environnementales. On retrouve également le green New Deal dans le programme de Barack Obama en 2008, puis au sein du Programme des Nations-unies pour l’environnement (PNUE) dans un rapport intitulé Global Green New Deal, ainsi que, plus récemment, dans les écrits de la Green European Foundation qui vient de publier A Green New Deal for Europe ; chacun de ces projets se résume à un verdissement plus ou moins accentué du capitalisme, une stratégie keynésienne de croissance verte et de modernisation des structures économiques. D’autres approches ont néanmoins vu le jour dans la première moitié des années 2010 ; par exemple, pour la coalition Climate Justice Action (CJA) [1], le green New Deal doit être l’occasion d’un travail collectif des communautés locales, à partir d’expériences écologistes, visant à créer des emplois locaux et défendant les droits des familles et des communautés les plus touchées par les inégalités environnementales. La décarbonisation de l’économie doit écarter les solutions marchandes et assurer les droits des salarié·e·s dont l’emploi serait menacé par la transition.

La popularisation du green New Deal aux États-Unis doit beaucoup à Alexandria Ocasio-Cortez. Incarnant l’évolution de la jeune génération démocrate et attentive à l’activisme écologiste, celle-ci a présenté une résolution à la chambre des représentants états-uniens qui a été jugée positive par une partie des mouvements écologistes, mais a reçu un soutien critique chez d’autres [2] qui craignent notamment que ce green New Deal ne développe pas l’exigence de laisser sous terre les énergies fossiles, et n’écarte pas les mécanismes marchands au nom de l’objectif de zéro émissions de CO2 [3] Un autre registre de critiques, très différent, provient d’une partie du syndicalisme. Une des pierres d’achoppement est le rapport aux technologies, notamment de capture et de stockage du carbone. Face aux exigences de baisse massive d’émissions de gaz à effet de serre, le comité de l’énergie de l’AFL-CIO (la plus grande fédération de syndicats aux États-Unis) insiste surtout sur la capacité des technologies propres et la production de gaz naturel qui suffirait selon le syndicat à décarboner la production ; cependant, d’autres secteurs du syndicalisme affichent une défense du green New Deal [4].

Malgré ces critiques et ces limites, les propositions de l’élue démocrate promeuvent « la justice et l’équité en mettant fin à l’oppression actuelle, […] et en réparant l’oppression historique des peuples autochtones, des communautés de couleur, des communautés migrantes, des communautés des zones désindustrialisées, des communautés rurales dépeuplées, des pauvres, des travailleurs à faible revenu, des femmes, des personnes âgées, des personnes sans logement, des handicapés et des jeunes » [5]. C’est également la position de Bernie Sanders [6], dont le programme n’hésite pas à affronter les industries fossiles, et qui exige : 100 % d’énergie renouvelable pour l’électricité et le transport d’ici 2030 (soit une réduction de 71 % des émissions de carbone aux États-Unis) et une décarbonisation complète d’ici 2050 au plus tard ; l’interdiction du forage en mer et de la fracturation hydraulique ; le financement pour assurer la transition des grandes entreprises de l’agro-industrie (en particulier concernant la production industrielle de viande) couplé à un soutien aux fermes familiales ; une hausse à 200 milliards de dollars des dotations au Fonds vert pour le climat afin de soutenir les transformations nécessaires dans les pays pauvres… Concernant l’emploi, B. Sanders propose jusqu’à cinq ans de garantie de salaire et des créations d’emploi évaluées à vingt millions. Le financement d’un tel plan doit être assuré par l’augmentation massive des taxes sur les revenus et sur les entreprises polluantes, l’augmentation des pénalités sur la pollution due aux énergies fossiles, la suppression des aides à l’industrie fossile, la réduction des dépenses militaires, des revenus fiscaux supplémentaires résultant de la création d’emplois.

Le débat semble désormais ouvert dans différents pays, oscillant entre une modernisation du capitalisme par des politiques climatiques et une rupture avec les traditions fossiles et productivistes héritées du 20e siècle.

L’ambition d’un tel plan dans un contexte états-unien où Donald Trump vient de confirmer la sortie de son pays de l’Accord de Paris, marque une rupture profonde avec toutes les politiques antérieures. Mais s’agit-il simplement d’un keynésianisme vert incapable de bouleverser les modes de production et de consommation ? Ou est-ce qu’un tel green New Deal est à même d’enclencher une dynamique de changement d’organisation de la société comme le soutient Naomi Klein dans son récent ouvrage [7] ?

De ce côté-ci de l’Atlantique

Le débat sur le green New Deal n’est pas cantonné aux États-Unis. En Espagne, Podemos en a adopté un dans son programme, et au Royaume-Uni, le green New Deal constitue désormais la colonne vertébrale du programme du Labor Party. Ce qui frappe à la lecture de ce programme [8], particulièrement en comparaison avec les discours des partis verts européens, c’est son ancrage dans l’histoire ouvrière et les références à la lutte des classes. Il s’agit d’apporter une réponse aussi radicale qu’a été la révolution conservatrice de Thatcher et de ses successeurs. L’alliance avec les syndicats – qui ont créé le parti travailliste et sont encore très liés à lui – est au cœur de ce projet afin de faire revivre les régions ravagées par la désindustrialisation et garantir l’emploi : « rue par rue, usine par usine, emploi par emploi. ». Le changement climatique est présenté d’abord comme une question de classe.

Les habits neuf du néolibéralisme

En France, le débat sur ce que pourrait être le green New Deal occupe beaucoup moins de place dans le débat public. Néanmoins, si le débat n’est pas tout à fait nouveau, il ressurgit aujourd’hui à travers plusieurs publications, qui font suite au livre d’Alain Lipietz en 2012 [9]. Aurore Lalucq, directrice de l’institut Veblen, ancienne porte-parole du mouvement Génération.s et désormais eurodéputée socialiste, a par exemple consacré une Lettre aux Gilets jaunes sous-titrée « Pour un New Deal vert », qui cherche surtout à convaincre des bienfaits de l’Union européenne (UE) pour mettre en place un green New Deal à l’échelle du continent, dont le coût est évalué à 500 milliards d’euros par an (3 % du PIB de l’UE), susceptible de créer de 6 à 10 millions d’emplois dans l’UE. Le financement s’effectuerait par « l’émission d’obligations vertes par les banques publiques d’investissement » ou par la « poursuite du quantitative easing qui serait fléché pour les besoins de la transition ». Cette approche, dont on peut partager quelques aspects, notamment sa volonté de relégitimer la notion de planification, reste tout de même marquée par une grande confiance dans l’UE, décrite comme l’échelle pertinente pour envisager un New Deal vert, alors qu’elle constituerait plutôt un frein au vu de sa défense inconditionnelle des politiques néolibérales. Plus encore, les modes de financement proposés donnent la priorité à la finance verte ; or, en matière de finance, rien ne détermine de façon précise et contraignante ce qui est vert de ce qui ne l’est pas. Cette orientation tend à laisser les clés de la transition dans les mains de la Banque centrale européenne et des multinationales [10]. A. Lalucq défend par ailleurs de manière acritique le principe d’une taxe carbone sans préciser qui devrait la payer, et celui d’une taxe aux frontières pour inciter les entreprises à réduire leur impact climatique tout en restant compétitives. On est proche des orientations de la nouvelle présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, qui défend elle aussi un green New Deal à l’échelle continentale, que Frans Timmermans, désormais vice-président exécutif du Green Deal européen [11] et commissaire chargé du climat, a la responsabilité de mettre en œuvre. Une des mesures préconisées est l’instauration d’une taxe carbone aux frontières, proposition soutenue par le patronat européen, qui voit là le moyen de rétablir des conditions de concurrence avec des pays comme la Chine ou les États-Unis, qui n’imposent pas de contraintes de pollution à leurs industries [12].

Le débat semble désormais ouvert dans différents pays, oscillant entre une modernisation du capitalisme par des politiques climatiques et une rupture avec les traditions fossiles et productivistes héritées du 20e siècle. Le cas des États-Unis nous montre que des propositions fortes, en rupture avec le modèle dominant, assises sur des éléments précis, et qui visent à mobiliser les mouvements sociaux et les populations, permet de cristalliser les débats publics et de marquer des points idéologiques. Dans les débats ouverts par les mobilisations climatiques et le mouvement des Gilets jaunes, il apparait urgent de formuler des propositions qui ne soient ni des incantations plus ou moins radicales conduisant à l’impuissance, ni des mesures technocratiques détachées des exigences populaires. Ainsi, il ne s’agit pas de se prononcer pour ou contre le green New Deal – les versions en sont tellement diverses que cela n’aurait pas grand sens –, mais de contribuer à un projet écologique, social, démocratique qui n’évacue pas un certain nombre de problèmes et qui dépasse la simple juxtaposition de revendications sociales et environnementales.

Notes

[1CJA se présente comme une coalition qui cherche à unir les communautés et les organisations des premier·e·s concerné·e·s par les changements climatiques, afin de construire une transition attentive aux inégalités de classe, de genre et de race. Cf. climatejusticealliance.org

[2Aviva Chomsky, « L’Emploi, l’environnement et la planète en crise. Syndicalisme et écologie », Contretemps, 30 octobre 2019. Cf. www.contretemps.eu

[3Voir par exemple les positions du Indigenous Environmental Network : www.ienearth.org

[4Aviva Chomsky, art. cit.

[5« Résolution sur le devoir du gouvernement fédéral de créer un nouveau pacte vert », présentée par A. Ocasio-Cortez et E. Markey à la chambre des représentants états-uniens, février 2019.

[6Bernie Sander est le candidat de la gauche du parti démocrate, soutenu notamment par Alexandria Ocasio-Cortez.

[7Voir Naomi Klein, Plan B pour la planète : le New Deal vert, Actes Sud, 2019

[9Alain Lipietz, Green Deal. La Crise du libéral-productivisme et la réponse écologique, La Découverte, 2012.

[10Voir le rapport d’Attac, « La “finance verte” est-elle vraiment verte ? », 2017

[11C’est sous cet intitulé que F. Timmermans doit lancer un programme visant à faire de l’Europe le premier continent neutre en carbone.

[12Frédéric Simon et Sam Morgan, « Le Green Deal, marque de fabrique de la nouvelle Commission européenne », Euractiv, 11 septembre 2019

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