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Recension du livre d’Attac « Macron : On fait le bilan »

jeudi 14 avril 2022, par Gilles Rotillon *

Voilà un petit livre [1] qui devrait être lu par le plus grand nombre en cette période pré-électorale, où les sondages montrent la difficulté des électeurs à choisir entre les différents candidats et où l’abstention semble une nouvelle fois devoir battre des records. La plupart n’ont que des programmes qu’il est toujours difficile de prendre pour argent comptant, l’histoire montrant qu’ils ne sont que très rarement mis en œuvre une fois l’élection gagnée, ce qui rend largement vain leur examen détaillé.

Pour ceux-là, il vaut sans doute mieux n’en regarder que les grandes lignes directrices, comme leurs positions sur la gestion future de la dette (remboursement obligé par l’austérité ou changement des règles institutionnelles des traités), ou sur les services publics (réduction drastique des fonctionnaires ou non), pour ne prendre que ces deux exemples.

En revanche, pour le candidat qui souhaiterait viser un second mandat, l’examen des politiques qu’il a effectivement suivies ne se situe pas dans le champ imprévisible de l’avenir, fut-il proche, mais dans les réalisations observables qu’il a initiées. Et si, paradoxalement, Emmanuel Macron ne s’est pas encore officiellement déclaré candidat, personne ne doute qu’il le fera, ce qui justifie largement le travail réalisé par Attac avec ce petit livre, dont le titre explicite justement cet objectif de faire le bilan de ses cinq années de présidence,

Il s’agit donc d’une action politique par laquelle Attac entend fournir au public des repères factuels pour évaluer l’action de Macron au pouvoir, et se faire une idée assez précise de ce qu’il ferait s’il était réélu. Pour ce faire, la forme choisie est volontairement celle d’un patchwork, composé de 23 thèmes, (éducation, pauvreté, santé, retraites, fiscalité, climat, immigration, … pour n’en citer que quelques-uns), Chaque thème est traité en quelques pages et suit le même mode de présentation : un dessin d’Allan Barte, à la fois drôle et synthétisant l’essentiel du thème, suivi d’une citation de Macron et de quelques points présentés comme « les temps forts du quinquennat de Macron » et qui sont développés dans les pages suivantes.

Cette forme « légère » a plusieurs avantages pour toucher un large public, D’abord, en feuilletant le livre à l’étalage d’une librairie, on voit immédiatement que l’on n’est pas devant un essai dense qui pourrait rebuter le plus grand nombre. Les 206 pages du livre et les illustrations le montrent également, ce n’est pas un pavé universitaire réservé à un lectorat étroit. Ensuite, la lecture n’a pas besoin de se faire dans la continuité de la première à la dernière page. Chacun peut commencer par les thèmes qui l’intéressent le plus, voir même s’en suffire pour juger du bilan dont la conclusion, elle aussi volontairement courte, résume l’essentiel : « Faire ce bilan c’est en dresser le dépôt » ce que souligne aussi la quatrième de couverture indiquant qu’Attac « passe en revue les différentes facettes de ce quinquennat calamiteux ».

Dès lors, la recension d’un tel livre ne peut constituer un résumé de chaque thème, eux-mêmes déjà réduits à l’essentiel, lui-même étant explicité par le quinquennat qualifié de calamiteux, le dépôt de bilan sus-mentionné et la couverture du livre qui nous montre un Macron armé d’une masse et posant fièrement sur un tas de gravats sur lesquels on peut lire, « santé », « climat », « éducation », « justice », « fiscalité » et « emploi », avec en arrière-plan un pan d’immeuble en ruine.

Mais la question que pourrait se poser un lecteur sans parti pris a priori, c’est de se demander si les auteurs et auteures de ce livre (au nombre de 30), n’ont pas été excessivement injustes, en jugeant de manière systématiquement négative l’ensemble des réalisations du quinquennat. Lecteur dont on peut d’ailleurs se demander s’il peut seulement exister, tant la présidence de Macron a été construite autour de sa personne, jupiterianisée à l’excès et constellée de « petites phrases » arrogantes ou méprisantes selon les circonstances qui rendent bien difficile une position neutre. Mais le bon sens populaire estime le plus souvent qu’un verre est rarement soit plein soit vide et, dès lors, qu’il est en général arbitraire de ne voir que sa partie vide (ou pleine si on est « En marche ») pour juger honnêtement de ce qu’il en est.

Bien sûr, le « bon sens populaire » est le plus souvent une invention pour justifier des idées fausses et défendre des intérêts qui ne sont pas ceux du peuple (comme, par exemple, cette assimilation de la gestion de l’État à celle d’un bon père de famille dont « tout le monde » sait bien qu’il doit équilibrer son budget). Et c’est la force de ce livre de ne pas s’appuyer sur ce type d’affirmations « bien connues », mais sur des faits difficilement contestables comme le « ruissellement vers le haut » qui a conduit à l’accroissement des inégalités de richesses entre les détenteurs d’actifs financiers et ceux qui n’étaient « que » salariés avec la suppression de l’ISF et la création du prélèvement forfaitaire unique de 30% sur les revenus financiers, suivi de la diminution des impôts sur les sociétés (IS et CVAE) ou la réforme de l’assurance chômage qui a conduit à une baisse des allocations. En fait, dans aucun des 23 thèmes abordés dans le livre n’existent des procès d’intentions ou des sous-entendus invérifiables. Seulement un bilan effectivement calamiteux.

Bien au contraire, on aurait encore pu davantage charger la barque macronienne. Par exemple en traitant la question de la biodiversité qui aurait pu être abordée frontalement dans le thème de l’agriculture. On peut aussi mentionner les transports ou le logement avec la régression du nombre de logements sociaux, Ou encore la politique sportive qui privilégie le sport spectacle et le sport professionnel par rapport au sport amateur. De même, la réforme de la fonction publique avec la réduction toujours recherchée du nombre de fonctionnaires et leur remplacement par des contractuels sans statuts et ses conséquences désastreuses sur la qualité des services rendus au public aurait mérité un thème de plus, que la dernière annonce présidentielle sur la suppression du Capes et la fin de l’emploi à vie pour les enseignants rend encore plus pressant.

Le bilan serait également bien plus lourd si la crise sanitaire n’avait pas retardé la réforme de l’assurance chômage (toutefois mise en œuvre en octobre 2021) et repoussé à la prochaine législature celle des retraites.

Rassurons donc notre lecteur imaginaire, ce livre, hélas, ne noircit pas le tableau d’un quinquennat réellement calamiteux. On peut d’ailleurs s’en rendre compte en lisant d’autres exercices du même ordre, comme le numéro 414 de janvier 2022 d’Alternatives Économiques qui propose aussi un dossier intitulé « Macron, le bilan », déclinant vingt thèmes pour la plupart identiques à ceux de ce livre et dont le titre de présentation générale, intitulé Le président de l’injustice, indique bien la même tonalité d’ensemble.

On peut aussi en juger avec les dernières initiatives prises par Macron depuis la parution de ce livre. Que ce soit l’annonce de la suppression du Capes et de l’emploi à vie des enseignants déjà mentionnée (mais dont l’énormité mérite bien une répétition), la nomination d’un philosophe catholique de l’enseignement privé à la direction des programmes scolaires, la mise en place d’une commission ad-hoc sur l’enseignement des mathématiques après le tollé de l’ensemble de la communauté mathématique (des enseignants de collège aux chercheurs les plus renommés) sur les conséquences de la réforme Blanquer du baccalauréat qui induit l’arrêt de l’étude des mathématiques dès la première par de nombreux élèves. Ce qui, d’une part, risque de conduire à une pénurie d’ingénieurs (en particulier des femmes qui sont plus nombreuses à arrêter que les garçons, ce qui aura aussi des effets sur l’égalité des genres, déjà loin d’être réalisée) et, d’autre part, sur l’aisance des futures professeures des écoles, en majorité des femmes, à enseigner cette matière qu’elles auront abandonné trop tôt. On peut aussi citer la nomination de Natacha Valla à la présidence du Conseil national de la productivité, organisme rattaché à France Stratégie. Grande spécialiste du conflit d’intérêts occupant simultanément des positions publiques et privées qui ne sont pas sans liens, elle vient aussi d’être nommée « senior advisor » par la banque Lazard pouvant ainsi conseiller la banque et les gouvernements clients de la banque et le gouvernement français, notamment sur sa politique de privatisation. On aurait tort de ne pas s’inquiéter de ces derniers développements en les jugeant anecdotiques. Ils sont au contraire représentatifs d’une orientation qui fait du président l’arbitre de toutes les décisions, comme il en a donné l’exemple caricatural lors de la pandémie avec sa présidence du conseil scientifique. Dans ce cadre, Blanquer, jamais en manque d’une flatterie, l’avait qualifié d’expert épidémiologique justifiant de sa capacité à dire ce qu’il fallait faire sur le plan sanitaire.

Dans la politique macroniste, il y a la croyance sans limite à la méritocratie, évidemment innée, qui justifierait qu’on accepte sans broncher (et même en le remerciant) les décisions d’un président si visiblement exceptionnel. C’est ce qui explique le passage en force sans états d’âme de ce qu’il sait être juste et dont les thèmes examinés dans le livre montrent l’imposture.

Mais il y a plus que le (dépôt de) bilan que présente ce livre. Car en le lisant, on prend conscience que sur chacun des thèmes choisis, les décisions qui ont été prises ne sont que l’application d’un programme qui était annoncé. Ce qui a été fait était voulu, de la « start-up nation » donnant la priorité à une politique de l’offre ultra favorables aux (grandes) entreprises, (thèmes 8, 11, 12, 14) à la « restructuration » (euphémisme pour destruction) des services publics, (thèmes 1, 2, 3, 5, 7), en passant par la casse de la protection sociale (thèmes 6, 8, 9, 10) ou la dérive autoritaire typique du néolibéralisme (thèmes 19, 20, 21, 22, 23). Paradoxalement, Macron est un président qui a suivi le programme qu’il annonçait et on peut le croire quand il nous dit qu’il continuera sur la même voie, notamment en remettant sur le tapis une réforme des retraites que la crise sanitaire a reportée, en poursuivant les privatisations, (ventes reportées d’Engie et d’Aéroports de Paris) ou en revenant à une politique d’austérité « justifiée » par l’importance de la dette publique, (elle-même largement aidée par les réductions successives des recettes fiscales qui « organisent » son insoutenabilité) et annoncée par le programme de stabilité budgétaire que le gouvernement a présenté à la Commission européenne et qui prévoit une baisse du taux de l’endettement public dès 2025.

Contrairement aux autres candidats qui n’ont qu’un programme dont personne ne peut dire s’il sera mis en œuvre, « l’avantage » d’Emmanuel Macron c’est qu’on peut lui faire confiance pour continuer sa politique catastrophique. Et s’il n’en fallait qu’une illustration, il suffirait de citer la poursuite de la politique de fermetures des lits à l’hôpital malgré la crise sanitaire toujours en cours. Politique d’ailleurs « facilitée » par les démissions du personnel hospitalier qui ne peuvent plus avoir les conditions minimales pour faire correctement leur travail, résultat d’au moins vingt ans d’une politique de santé que Macron n’a fait que poursuivre et intensifier, en particulier en restant sourd aux revendications des infirmières en 2019 avant la pandémie. C’est toujours la même orientation qui est suivie, qui commence par la réduction des moyens des services publics, organisant leurs difficultés de fonctionnement qui servent alors de justification aux réformes dites structurelles pérennisant l’absence de moyens et justifiant l’appel au privé supposé par nature plus efficace.

Bien sûr, on pourrait reprocher à ce petit livre ce qui est au contraire sa force, à savoir son format réduit, au motif qu’il est trop schématique en niant systématiquement qu’il puisse y avoir la moindre réalisation à mettre au crédit d’Emmanuel Macron. On a tenté ci-dessus de répondre à ce reproche de ne voir toujours que le verre à moitié vide en notant que les faits qui sont rapportés vont tous dans ce sens et qu’il est donc « objectif » de juger finalement le verre complètement vide. Mais sans doute cette réponse est-elle insuffisante. Il y a aussi nécessairement d’autres faits qui doivent pouvoir être mis au crédit de Macron (par exemple le dédoublement des classes de CP en zone d’éducation prioritaire, d’ailleurs notée dans le thème 1 ou le « reste à charge zéro » pour les prothèses dentaires ou auditives). Mais le problème avec cette approche « neutre » qui tenterait un bilan « équilibré » des bénéfices et des dommages engendrés par la politique macronienne, c’est que si les dommages s’imposent massivement à qui veut simplement regarder, il faut prendre une loupe pour en extraire des bénéfices substantiels et durables. C’est ainsi que la mesure de dédoublement des CP perd vite de son avantage l’année suivante ou le dédoublement est abandonné, l’enseignant retrouvant alors des effectifs ingérables, Quant au reste à charge zéro il n’est applicable que pour les prothèses les moins chères, instituant de fait une médecine à deux vitesses, les couronnes métalliques pour les pauvres et les implants céramiques pour les riches. Et chaque chômeur peut voir ses allocations baisser suite à la réforme mise en œuvre, tout comme le licencié économique sans raisons valables peut voir le plafond qui est imposé par la loi travail à ses indemnités.

Mais peut-être aurait-il été judicieux de terminer ce livre en proposant des prolongements pour ceux qui souhaiteraient approfondir tel ou tel aspect des points abordés. On a déjà cité plus haut le numéro 414 de janvier 2022 d’Alternatives Économiques qui fait le même exercice synthétique que celui que nous propose Attac (et pourrait donc se voir reprocher le même « schématisme »), mais il faut aussi mentionner le livre de Guillaume Duval, L’impasse, Comment Macron nous mène dans le mur (Les Liens qui libèrent, 2021) dont le titre résume parfaitement l’intention et qui vient approfondir certains des thèmes examinés ici, Ou encore, beaucoup plus développé sur les services publics et leur destruction, le livre de Julie Gervais, Claire Lemercier et Willy Pelletier, La valeur des services publics, (La Découverte, 2021), ou celui d’Hélène Tordjman, La croissance verte contre la nature, (La Découverte, 2021), qui ouvre également des pistes sur ce que pourrait être une agriculture durable. On y ajouterait volontiers la bande dessinée de David Chauvel et Malo Kerfriden, Res publica : cinq ans de résistance (2017-2021) qui dresse aussi un bilan au scalpel de la Macronie. Un autre prolongement aurait été utile concernant le contexte général de crise dans lequel sont prises les décisions politiques aujourd’hui. Car, comme le souligne la conclusion de ce livre, au-delà du dépôt de bilan, « il y a peut-être plus grave encore, Le président Macron et ses gouvernements n’ont jamais pris en compte la nature profonde de la crise que traverse le monde, l’Europe et la France : une crise systémique qui provient de l’impasse de la marchandisation généralisée des activités humaines, des connaissances, du travail, des biens naturels et des ressources monétaires permettant de financer les investissements d’avenir. »

D’où l’intérêt de donner au lecteur des pistes d’approfondissement sur cette crise systémique, comme le livre de Jean-Marie Harribey, En finir avec le capitalovirus (Dunod, 2021), pour ne donner qu’un exemple.

En conclusion, non seulement on doit conseiller la lecture de ce livre, mais on doit aussi conseiller à ceux qui l’ont lu de le faire lire à leur tour si l’on souhaite peser sur le vote aux prochaines présidentielles. Bien sûr, on a beau être convaincu de l’échec de la politique macronienne et de l’annonce de sa poursuite en cas de réélection la lecture du livre n’est pas nécessairement suffisante, pour ne pas voter pour lui. Il n’en reste pas moins que ce livre est un geste politique qui prend clairement position contre Emmanuel Macron et sa politique et qu’on voit mal qu’il puisse exister un lecteur de bonne foi terminer sa lecture en reconnaissant le bien-fondé des critiques exposées et aller glisser un bulletin Macron dans l’urne. Par contre-coup le livre n’en rend que plus dramatique l’absence d’union des opposants de gauche qui pourraient y trouver des arguments solides pour proposer enfin une alternative à la poursuite mortifère d’un capitalisme en crise et à bout de souffle, plutôt que de chercher à se différencier sur des têtes d’épingles avec la certitude d’une élimination au premier tour.

Notes

[1Attac, Macron : On fait le bilan, Les Liens qui libèrent, 2022.

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