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Le spectre de l’ubérisation

vendredi 14 janvier 2022, par Alain Véronèse *

Pour paraphraser la célèbre phrase de Marx et Engels, on pourrait écrire qu’« un spectre hante le monde, le spectre de l’ubérisation ». D’emblée, l’avant-propos d’un Hors-série du Monde [1], « Les révolutions du travail », donne la couleur et tonalité politique. Cette publication est très critique sur les nouveaux agencements productifs du libéralisme. Avec un portait stylisé, encravaté, de Karl Marx en page 2.

En ouverture, un long entretien avec Alain Supiot

Dans les tendances actuelles, il discerne le « retour d’une nouvelle forme de servage ». La révolution numérique étant le support technologique qui permet l’érosion des acquis sociaux des défuntes Trente Glorieuses.

L’instrumentalisation de la technique par le capital est une histoire ancienne, toujours renouvelée. « Par exemple, jusqu’à l’invention de l’éclairage artificiel, la limitation du temps de travail était donnée par la nature. Impossible de faire trimer la nuit ! ».

L’internet, les ordinateurs, les smartphones et GPS, techniques nouvelles autorisent et rendent opérationnelles et rentables les livraisons à domicile des pizzas industrielles, des dîners exotiques et tardifs. On a pu voir une publicité offrant à bon prix « le burger de minuit » pour fêtards fatigués. On peut donc se faire livrer la nuit et fort tard par des cyclistes véloces, souvent immigrés réputés « sans papiers »...

La technique n’est jamais neutre, les lecteurs de Jacques Ellul et Bernard Charbonneau le savent depuis longtemps. Pour Alain Supiot, rien n’est écrit quant aux usages de la technique : « Lorsque le progrès technique rend aussi possible ce qui était impossible, il incombe au droit, en tant que technique de l’interdit, de mettre de progrès au service des humains au lieu qu’il les détruise. »

La révolution numérique permet-elle une plus grande maîtrise du temps de travail ? D’un optimisme modéré, Alain Supiot déclare : « La révolution numérique pourrait permettre de nous libérer de toutes les tâches fondées sur le calcul et de retrouver une plus grande maîtrise du sens et du contenu du travail. » La libération potentielle ne procédera pas d’une évolution naturelle, spontanée. L’ubérisation a pour effet immédiat un nouvel asservissement à « l’ordre spontané du marché et aussi au capitalisme de surveillance qui l’accompagne à grand renfort d’algorithmes et d’intelligence artificielle. »

Que prendre et rejeter dans l’économie cybernétique-numérique ? Une indication d’itinéraire dans les dernières lignes de ce passionnant entretien. « Il faut remettre les marchés ainsi que les ’machines intelligentes’ à leur juste place de moyens au service de fins proprement humaines. »

La réduction du temps de travail… avant l’instauration du capitalisme

Dans la même livraison, un article de Philippe-Jean Catinchi nous rappelle qu’au Xe siècle le calendrier chrétien comptait près d’un tiers de jours chômés. « Le jour férié est un jour chômé », c’est-à-dire une journée exonérée de l’obligation de travailler, rien à voir avec le chômage d’aujourd’hui mal indemnisé par l’Unédic... « Travailler le dimanche est une insulte à Dieu autant qu’un défi au prince. Une inadmissible transgression à l’ordre du monde. »

Le nouvel ordre libéral impose l’ouverture le dimanche de nombre de centres commerciaux. Les temps ont bien changé.

Les femmes sont indispensables au fonctionnement de l’économie capitaliste…

« … puisqu’elles (re)produisent chaque jour cette marchandise qu’est le travailleur. »

Un entretien avec Manuela Martini fait valoir « que le travail domestique, bien que considéré comme une obligation morale et effectué gratuitement, est en réalité indispensable à l’économie. »

Quittant le registre de la stricte économie, Manuela Martini affirme « que le travail domestique est au cœur de la citoyenneté, l’invisibilisation du travail féminin justifie plus largement le monopole masculin de la politique ».

Tout de même, on peut observer qu’aujourd’hui nombre de femmes occupent des positions politiques de premier plan. Quant au partage des tâches ménagères, quelques valeureux mâles prennent leur part. Encore insuffisante, diront justement certaines. Dans les classes aisées, c’est la rétribution d’une main-d’œuvre qui résout les problèmes ménagers. Les femmes de ménage sont trop souvent des… femmes. Parfois payées au noir....

La lutte des classes est de retour aux États-Unis

Fichtre ! Une formulation qui date… de l’époque de la lutte des classes !

Pourtant d’après Antoine Flandrin, c’est une réalité palpable dans l’Amérique contemporaine.

« Les emplois flexibles et autres petits boulots occupent plus d’un tiers des Américains. La mobilisation de groupes de salariés pour des rémunérations décentes fait peu de poids face aux patrons d’Uber ou d’Amazon, farouchement opposés à la syndicalisation et dont les moyens de pression sont considérables. »

Quelques alliés pour les ubérisés misérables : « Le président démocrate de l’Assemblée de Californie, Antony Rendon qualifie la gig economy de retour au féodalisme ». Le combat s’annonce rude : « Amazon s’emploie pendant trois mois à convaincre ses employés des méfaits supposés de syndicalisation : des milliers d’affiches sont placardées jusque dans les toilettes. »

Le robot, « avanie du travail depuis des siècles »

Un article de François Jarrigue. « Dès le début de ce rêve automate, devenu robotique, de nombreuses inquiétudes et débats se font jour, notamment dans les mondes ouvriers confrontés au bouleversements de leur activité et qui brisent parfois les machines accusées de ’tuer les bras’, mais aussi chez certains penseurs critiques de la modernité. »

François Jarrigue est, par ailleurs, l’auteur d’un livre sur les Luddistes briseurs de machines. Marx s’était également, bien avant, intéressé aux faits et gestes des briseurs de machines, qui avaient tort de briser, alors qu’il aurait fallu réquisitionner, socialiser… Vaste débat, dont on attend la conclusion.

Le chapeau de l’article actualise la problématique : « Aujourd’hui, stimulé par le numérique et l’intelligence artificielle, le robot est l’objet de fantasmes sur la fin du travail et la substitution de l’humain par la machine ». Question d’époque.

Un défi pour le syndicalisme

Mondialisation, télétravail, ubérisation… Un entretien avec Michèle Millot et Jean-Pol Roulleau souligne que « les inégalités engendrées par le libéralisme deviennent scandaleuses. L’opinion publique en prend conscience. »

Bernard Thibault affirme que « la mondialisation de l’économie contraint les travailleurs à des modes de fonctionnement mettant à mal des années de combat syndical. Il dénonce la régression imposée par une ubérisation du travail. « Les plateformes nous ramènent à la période des tacherons ». Son analyse rejoint celle d’Alain Supiot.

D’autre articles sont solidement argumentés dans ce Hors-série fort réussi.

Simone Weil, « La condition ouvrière », Charles Péguy, « L’argent », Paul Lafargue, « Le droit à la paresse » et, inattendu, Louis-Ferdinand Céline en défenseur des 35 heures ! Davantage de textes à découvrir dans le sommaire.

Bonnes photos d’époque, illustrations dessinées et p. 73 la photo de la victoire des femmes de chambre de l’hôtel Ibis, à Paris 17, après vingt-deux mois de mobilisation dont huit de grève.

27 octobre 2021

Notes

[1« Les révolutions du travail », Le Monde. Hors-série, Octobre 2021. Avant-propos rédigé par Michel Lefebvre : « Le spectre de l’ubérisation ».

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