Brève réponse à Thomas Coutrot au sujet de mon livre Le trou noir du capitalisme

vendredi 26 juin 2020, par Harribey Jean-Marie *

Je remercie vivement Thomas Coutrot pour la lecture qu’il a faite de mon livre et d’avoir centré son propos sur un point clé de celui-ci : la réhabilitation du travail (chapitre 4), dont je répète le lien avec les deux autres voies explorées, l’institution des communs et la socialisation de la monnaie, une sorte de programme polanyien. Je poursuis la discussion avec Thomas Coutrot sur deux points.

1) La formule utilisée par Thomas Coutrot pour saluer ma contribution « sa [la mienne] compréhension du travail des fonctionnaires comme un travail productif pré-validé par le paiement de l’impôt » [1] n’est pas celle que j’utilise. Je l’utilisais il y a vingt-cinq ans quand je commençais à élaborer cette thèse. Depuis plusieurs années maintenant, je ne le dis plus du tout ainsi. Je fais la distinction entre, d’un côté, la validation par décision politique d’apprendre à lire aux enfants, de soigner les malades, etc., et d’embaucher de la force de travail dans les services non marchands pour cela, et, de l’autre, le paiement de l’impôt venant ensuite en effectuer le paiement collectif. En somme, j’applique la distinction de Keynes entre financement de la production ex ante et paiement de celle-ci ex post. Thomas Coutrot devrait d’ailleurs être partisan de cette distinction, car c’est un peu celle que Bruno Théret et lui emploient implicitement quand ils disent que la monnaie fiscale complémentaire qu’ils proposent est lancée par l’État et ensuite récupérée par l’impôt. Même si je ne suis pas convaincu par leur dualisme monétaire, la distinction ci-dessus est très féconde parce que, entre autres, elle justifiera ensuite que la Banque centrale puisse financer directement les investissements publics (voir le chapitre 6 de mon livre).

2) Il ne me semble pas que j’aie changé d’avis sur le fait que le travail vivant se produise lui-même en plus de produire ses conditions matérielles d’existence. Cette idée est celle de Marx, qui n’a donc pas été inventée par Christophe Dejours. Thomas Coutrot fait remarquer que celui-ci insiste sur la distinction entre « travail prescrit » et « travail réel ». J’ai peut-être eu le tort de ne pas la rattacher à Dejours, mais la distinction figure explicitement (p. 176) dans une citation d’Emmanuel Renault (disciple d’Axel Honneth, théoricien de la « reconnaissance »). Et je termine mon chapitre sur le travail en disant que « les travailleurs ’vivants’ ne sont jamais dépossédés totalement de leur capacité d’être, de leur conatus, comme dirait Spinoza » (p. 187) et il n’y a aucune contradiction avec le propos de Castoriadis cité par Thomas Coutrot. Donc, sa conclusion selon laquelle cette idée serait tombée dans « mon trou noir » est incompréhensible, car à rebours de ce que j’énonce explicitement. Selon sa formulation, « l’indispensable contribution créative des travailleurs » est évidemment une clé de l’émancipation. C’est presque banal de le dire, même si cette banalité a été ignorée par la gauche.

Donc je ne pense pas que nous nous séparons sur ce point et j’exprime d’ailleurs mon large accord avec son livre. Ce qui nous distingue modérément, c’est que je suis sans doute plus indulgent envers Marx que lui car, comme je l’écris page 171, je pense qu’il y a une ambivalence (ce qui ne veut pas dire forcément une contradiction) chez Marx sur le travail qui est permanente, alors que Thomas Coutrot voit chez lui une substitution d’une idée à l’autre : « le Marx progressiste et productiviste éclipsant celui de la liberté du travail » (p. 98-100 de son livre [2]). Je ne suis pas persuadé que les choses soient aussi simples que cette affirmation trop caricaturale l’entend, mais c’est là que le débat se poursuit.

Notes

[1Thomas Coutrot, « Autour du concept de travail vivant : une lecture du Trou noir du capitalisme de Jean-Marie Harribey », Les Possibles, n° 24, Printemps 2020.
Jean-Marie Harribey, Le trou noir du capitalisme. Pour ne pas y être aspiré, réhabiliter le travail, instituer les communs et socialiser la monnaie, Lormont, Le Bord de l’eau, 2020.

[2Thomas Coutrot, Libérer le travail, Pourquoi la gauche s’en moque et pourquoi ça doit changer, Paris, Seuil, 2018.

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