Poursuite d’une conversation terrestre dans les temps de catastrophe

mardi 1er octobre 2019, par Geneviève Azam *

Jean-Marie, ceci n’est pas une réponse à proprement parler, c’est la poursuite d’un échange, entamé depuis longtemps, et auquel je ne souhaite en rien mettre un point conclusif. Avant toute chose, sache que ta lettre m’a également beaucoup touchée. J’y reconnais ta belle écriture, sachant se faire incisive, ta sensibilité, ton exigence, ta générosité et je retrouve dans ce texte une qualité d’échange loin des « batailles d’idées », dont on ne retient souvent que les batailles et les vainqueurs. Par des voies différentes, je sais que nous partageons le souci du monde et de la Terre et le sentiment oppressant de l’urgence.

Je ne vais pas parler du contenu de la Lettre, du choix de cette adresse directe, avec le je et le tu, je m’en explique dans le livre. Nous sommes quotidiennement confrontés à des catastrophes, nous sommes submergés de rapports scientifiques alarmistes, qui devraient nous soulever. Or, savoir ne suffit pas, « savoir n’est pas croire » écrivait Jean-Pierre Dupuy. Pour défendre pied à pied ce à quoi nous tenons, il est nécessaire de ranimer nos univers sensibles asphyxiés, étourdis. D’endosser une condition de terrestre au lieu de l’utopie d’une vie hors Terre, une vie soumise au mouvement d’un capitalisme qui se nourrit de la destruction des liens qui unissent les humains, entre eux et avec les autres qu’humains et la Terre, jusqu’à la destruction de la vie elle-même.

Permets-moi de discuter de quelques-unes de tes réserves. Formulées souvent sous la forme d’un questionnement, de doutes, elles sont à la mesure des bouleversements que nous vivons et que nous aurons à vivre. Bouleversements de tous ordres qui atteignent nos représentations, nos croyances, notre sensibilité, nos vies, nos engagements.

Nous avons été compagnons de l’hétérodoxie en économie, depuis plusieurs années je m’en suis éloignée, je l’évoque dans le livre d’une autre manière, même si ce n’est pas le sujet de cet ouvrage. Je développe cet aspect ici car il est souvent au cœur de nos échanges. Oui, je suis sortie de l’économie, orthodoxe et hétérodoxe (vocabulaire religieux s’il en est), sans oublier ma dette envers celles – rares, oui Joan Robinson comme tu l’écris, mais aussi Rosa Luxembourg qui me parle aujourd’hui aussi avec ses lettres de prison et je ne sais pas d’ailleurs si elle est considérée comme « économiste », mais peu importe – et ceux qui m’ont inspirée à un moment où l’économie politique éclairait le sens du monde sans en éliminer ou coloniser les autres dimensions.

Cet éloignement ne tient pas seulement à une distance avec les données quantitatives, car elles ne sont pas spécifiques à l’économie, même si elle prétend mesurer toute chose. Il tient à la destruction économique du monde et de la Terre, à la déraison économique, et, concrètement, à la religion de la croissance, du développement, aux ravages de l’industrialisme, à l’obsession productive, à la marchandisation généralisée, qui, je pense, exigent une rupture franche, un « démantèlement du système productif-destructif » écrit Jérôme Baschet dans son dernier ouvrage [1], et pas seulement un démantèlement des marchés et du système financier. Il ne s’agit plus de réguler l’économie, de la diriger, de la « ré-encastrer » comme le proposait Karl Polanyi en un temps où elle était peut-être encore ré-encastrable, il s’agit de la réduire drastiquement, non pas selon des règles économiques mais selon des règles politiques et éthiques élaborées au plus près des citoyennes et citoyens, des règles informées par d’autres savoirs et d’autres sensibilités, d’autres expériences.

Il ne s’agit pas non plus d’imaginer le temps où la nécessité économique serait enfin vaincue par l’abondance selon les rêves des « progressistes ». Derrière le fatras des marchandises à consommer, les violences et les pénuries s’expriment de plus en plus violemment : pénurie d’eau potable, d’air respirable, de terre, de matériaux essentiels. Et peut-être surtout pénurie de sens et de justice. C’est de cela dont, à mon sens, il faut s’échapper avec d’être engloutis dans des catastrophes plus sévères. L’économie hétérodoxe, pour l’essentiel, a raté son atterrissage, la Terre y est devenue une nouvelle frontière. Elle est pour l’essentiel a-terrée. Je sais bien que des conflits la traversent, que certaines et certains y font valoir d’autres approches mais je crains que le terrain de « bataille » y soit miné, car pour gagner la reconnaissance « d’économiste », y compris hétérodoxe, il est difficile de faire de vrais pas de côté. Décroissance ou a-croissance, effondrement, catastrophe y sont des notions taboues. L’économie ne pense pas la catastrophe, elle est centrée sur la « crise », la sortie de crise, avec des variantes selon les courants, depuis des chocs extérieurs qui perturberaient les grands équilibres pour l’économie dominante jusqu’aux variations conjoncturelles et structurelles, rythmées par les « sorties de crise » ou « le dépassement de la crise » pour les hétérodoxes.

Des travaux d’historiens, de géographes, de climatologues, d’écologues, de naturalistes, de philosophes, d’écrivains et artistes nourrissent les combats contre le capitalisme et son empire économique, devenus littéralement insupportables, pour les sociétés et pour la Terre. Les résistances populaires contre les grands projets d’infrastructures, les blocages, les occupations, les arrêts de production, l’agro-écologie et la permaculture, l’ancrage local sont les prémices des démantèlements de l’économie globale.

La Terre aussi nous secoue et c’est le cœur de la Lettre. Elle se soulève. La contestation du système dans lequel nous étouffons est autant le fait de nos révoltes que celui d’une Terre épuisée à force d’avoir été pressurée. Il ne s’agit en rien de la déifier, ni de succomber à l’anthropomorphisme en affublant la Terre de nos attributs. Si des expressions le laissent penser, c’est peut-être que les mots en viennent à manquer ou bien que la figuration de l’humain aux autres qu’humains est aussi un décentrement des humains, un arrachement à l’anthropocentrisme triomphant dans toutes les sciences au XXe siècle. La Terre a été une figure féminine, inspirant des normes, des attachements particuliers, des cultures échappant à sa transformation en objet-machine à notre disposition. Cette figure n’est pas une menace pour l’émancipation des femmes, elle peut être au contraire une alliée ridiculisant la toute-puissance viriliste. Pour ma part, quand je m’adresse à elle avec le tutoiement, je m’adresse à une présence concrète, horizontale, à la fois indissociable des humains et de leurs mondes et radicalement extérieure, verticale, ingouvernable. C’est dans cette double reconnaissance, qui suppose de retisser, retrouver des liens défaits ou détruits depuis plusieurs siècles par la folie industrialiste et le capitalisme et d’arrêter les utopies macabres d’humanisation totale de la Terre, que réside encore un espoir de stopper les catastrophes en cours ou de les réduire et de faire valoir les mondes auxquels nous tenons.

Il ne s’agit donc ni de donner un visage humain à la Terre, d’en faire une personne, ni de montrer qu’elle est vivante – même les économistes le reconnaissent maintenant et l’économie s’écologise en cherchant à capter les flux de services qu’elle produit – ni de naturaliser les décisions humaines. Il s’agit seulement de dire que le devenir du monde et la pérennité de la vie ne dépendent pas seulement des décisions humaines, aujourd’hui plus que jamais, et d’informer les décisions humaines de ces savoirs. Bien sûr que Rousseau, suite au tremblement de terre de Lisbonne, avait raison d’imputer nombre de catastrophes à la responsabilité humaine. Mais tout ne relève pas de l’humain, tout n’est pas socialement construit, tout ne relève pas des décisions humaines. Il y a de l’inhumain, de l’a-humain, du sombre, il y a une part sauvage, non maîtrisable et non gouvernable selon des lois humaines.

Les réactions de la Terre, des communautés humaines et autres qu’humaines qu’elle abrite mettent en échec la toute-puissance. J’en donne plusieurs exemples. En ce sens, c’est une alliée, nous ne sommes plus seuls, les humains. J’ai parlé effectivement du « peuples des insectes », l’expression est celle de Jean-Henri Fabre, entomologiste du XIXe siècle, l’Homère des insectes disait Victor Hugo. Un « peuple » dont nous semblons découvrir qu’il est essentiel à la vie sur la Terre, dont nous dépendons. Nous ne sommes pas seuls, nous menons des résistances inter-espèces dont je donne des exemples, mais nous sommes les seuls responsables de l’action politique, capables d’un sursaut éthique, capables dans ce cas d’interdire l’empoisonnement des insectes et de qualifier comme crimes l’encouragement et la poursuite de ces pratiques. Cela ne nous donne aucun droit particulier sur les autres formes de vie, mais au contraire cela nous oblige. C’est selon moi le sens des droits de la Terre ou les droits des entités qui la composent. Ce ne sont pas le fruit des luttes d’autres cultures que l’occidentale ou de civilisations anciennes, comme tu l’écris, car bien souvent l’idée de droit écrit est extérieure à leur imaginaire, tout comme l’idée d’une nature séparée. Cette idée de droits de la Terre est le fruit d’un dialogue de civilisations, face aux périls présents. Pour nous occidentaux, elle suppose un abandon de l’anthropocentrisme et d’une vision utilitaire de la Terre.

Je termine avec l’Anthropocène, pourquoi et comment j’en reprends le concept, là aussi sans développement dans le livre, mais parce que je sais qu’il fait débat. Oui, les activités humaines modifient profondément l’histoire de la Terre, le temps historique des sociétés croise le temps géologique. L’humanité concrète est devenue une force géologique. Des scientifiques ont inventé ce concept, ils en discutent pour désigner une nouvelle ère géologique, pour la dater, en trouver les marqueurs principaux. J’ai aussi adopté celui de l’Holocène, cette période tempérée commencée il y a environ 12 000 ans et qui a permis ce que nous appelons généralement « la révolution néolithique », dont nous avons beaucoup à apprendre encore, comme nous y invite l’anthropologue James Scott. Ceci étant, le concept d’anthropocène ne dit rien de l’organisation des sociétés, des conflits qui les constituent et les traversent, des niveaux et degrés de responsabilité, des périls présents. C’est pourquoi certains parlent de capitalocène. Pourquoi ne pas s’en tenir à capitalisme ? Pour signifier que l’histoire du capitalisme et l’histoire de la Terre sont liées et qu’on ne peut pas ignorer les savoirs d’autres domaines pour analyser le capitalisme, en particulier ceux des sciences de la nature. Je suis d’accord avec Simone Weil reprochant à Marx (qu’elle admire) de ne pas être allé jusqu’au bout de son matérialisme (cela ne manque pas de sel pour quelqu’un qu’on a voulu réduire à une mystique illuminée), d’avoir sous-estimé les données géophysiques, matérielles, de notre habitat. Je regrette avec d’autres que l’échange entre Marx et le scientifique russe Sergueï Podolinsky à propos de la seconde loi de la thermodynamique ait tourné court. C’est d’autant plus important aujourd’hui pour se garder d’analyses « déterrestrées » du capitalisme.

Ce concept d’anthropocène dit cependant quelque chose dont la Terre se moque dans sa réponse : « Vous parlez d’anthropocène. Quelle prétention, et quelle inconscience, de vous attribuer le nom d’un temps géologique dans lequel vous m’altérez douloureusement ! N’oubliez pas que les guerres et l’industrie de la mort en sont un des marqueurs essentiels. Cessez de parler de moi comme d’un « système-Terre » agencé et manipulable. Vous seriez plus inspirés de parler d’un thanatocène [2] ». Nul doute que les adorateurs de la toute-puissance s’engouffrent dans cet « Âge de l’Homme », comme avènement de la possibilité de gouverner la Terre et domestiquer les humains. Un bio-géo-pouvoir en marche. À nous terrestres d’y résister et de le défaire.

Notes

[1Jérôme Baschet, Une Juste colère. Interrompre la destruction du monde, Éditions Divergences, 2019.

[2Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’évènement anthropocène, La Terre, l’histoire et nous,
Seuil, p.141-171.

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