Éditorial : On habite au carrefour de la complexité

mardi 1er octobre 2019, par Jean-Marie Harribey *, Jean Tosti *

Un été caniculaire s’achève, les forêts brûlent un peu partout dans le monde, pas seulement en Amazonie sous la folie fasciste de Bolsonaro, les grands du G7 se congratulent dans un bunker au cœur du Pays basque, Trump tweete plus vite que son ombre, Johnson échoue à administrer le Royaume-(dés)Uni, Salvini rate son coup en Italie mais pour combien de temps ? En Chine, Xi Jinping cherche comment mater les Hongkongais et, en Russie, Poutine souffle le chaud et le froid dans une perspective néoconservatrice en interne et impérialiste à l’extérieur. En France, Macron confirme qu’il entraîne sans retenue la France dans le tourbillon délétère du néolibéralisme : après les lois travail et la réforme de l’assurance chômage, on va voir arriver cet automne une réforme des retraites pire que les précédentes.

Tel est le cadre politique et géopolitique dans lequel se délitent peu à peu les fondements de la démocratie, ce qui ouvre la porte aux dérives xénophobes contre les migrants chassés de leur pays par la guerre et la misère, et aux agressions racistes tant physiques que verbales.

Nous consacrons le dossier de ce numéro des Possibles au racisme et aux diverses attitudes pour luter contre ce fléau. Le démographe Patrick Simon examine comment l’utilisation du concept de race évolue au sein des sciences sociales. La question posée à l’antiracisme est simple, mais les réponses sont conflictuelles : peut-on dé-racialiser nos sociétés sans prendre en compte la race ? Et s’il faut la prendre en compte, sous quelle forme et comment ?

Claude Calame se demande ensuite si nous sommes en présence de racisme ou de discrimination intersectionnelle quand on observe le tri et le rejet des migrants en Europe et en France. Samy Joshua revient sur la notion d’intersectionnalité, exemple typique de complexité des questions sociale/genre/race. Suzy Rojtman propose une histoire des rapports entre les luttes féministes et les luttes antiracistes, en comparant les cas des États-Unis et de la France.

L’antisémitisme est une forme de racisme qui n’a jamais disparu, et Robert Hirsch essaie d’expliquer les raisons de son retour actuel. Ariane Pérez nous propose une analyse de la situation particulière des Chinois immigrés en France depuis plusieurs générations et qui ne cessent d’être victimes d’agressions, venant le plus souvent d’autres minorités. Autre exemple de complexité. Gus Massiah replace la question du racisme dans le cadre de l’évolution du capitalisme mondialisé, au moment où disparaît l’un des plus importants analystes critiques du capitalisme contemporain, Immanuel Wallerstein. Que cela soit pour Les Possibles l’occasion de lui rendre hommage. [1]

Pour clore ce dossier, Michel Thomas se demande si le football peut constituer un antidote au développement du racisme dans les banlieues plus ou moins abandonnées. Il semble optimiste. On n’aurait garde de doucher son enthousiasme, mais la chose n’est peut-être pas aussi simple, car le sport marchandisé, notamment le foot, est devenu le véhicule d’une idéologie à part entière, un « fait social total » comme disait Marcel Mauss à propos de la monnaie.

La partie « débats » de notre numéro est très documentée : écologie, social et politique sont au programme. Elle s’ouvre par un dialogue sur la perspective socio-écologiste entre Jean-Marie Harribey et Geneviève Azam, à l’occasion de la publication par cette dernière de sa Lettre à la Terre. Un dialogue entre un Terrestre et une Terrestre qui soulève de nombreuses interrogations… complexes : anthropocène versus capitalocène ; effondrement versus crise systémique ; droits de la nature versus devoirs envers celle-ci, etc. Un dialogue ouvert et inachevé sur fond épistémologique : quel statut donner à la relation de l’humanité à la nature ?

Pablo Solon débute un commentaire du livre Printemps silencieux de la biologiste américaine Rachel Louise Carson par un court poème exprimant la souffrance des oiseaux agonisant sous l’effet des pesticides.

Gérard Gourguechon présente un historique de la création de la Sécurité sociale après la Seconde Guerre mondiale, dont la finalité originelle était de proposer une couverture universelle. En dégageant ainsi les enjeux de cette conquête majeure, il montre que le financement de la protection sociale pourrait être assis sur une assiette plus large que la seule masse salariale : puisque le couverture a vocation à être universelle, tous les revenus pourraient être soumis à cotisation.

Christiane Marty fait le point sur le projet de réformes des retraites d’Emmanuel Macron après la publication du rapport Delevoye, sans qu’on sache à ce jour ce qu’il adviendra de la fixation d’un âge-pivot pour la retraite à plein et/ou de l’allongement de la durée de cotisation.

Georges Menahem dresse un réquisitoire sur les multinationales, grandes prédatrices, pollueuses et antidémocratiques. Une entreprise française comme France Telecom a été traduite en procès pour harcèlement des salariés ayant entraîné le suicide de nombre d’entre eux : Isabelle Bourboulon nous retrace le déroulement de ce procès.

Le philosophe politiste Manuel Cervera-Marzal revient sur le tournant du populisme et se demande s’il sera la planche de salut ou le tombeau de la gauche : « En voulant ménager tout le monde, on ne satisfait personne. En voulant jouer sur deux tableaux, on est perdant sur les deux. » Christophe Aguiton et Pierre Khalfa saisissent l’occasion du mouvement des Gilets jaunes pour étudier l’évolution des mouvements sociaux au moment où les schémas traditionnels des luttes ouvrières encadrées par des syndicats et partis puissants se révèlent inopérants avec les transformations du travail et de son organisation. Dans ce contexte, Roger Martelli examine finement les résultats de l’élection du Parlement européen : le paysage électoral est éclaté, avec l’extrême droite qui a le vent en poupe, les écologistes ragaillardis et la France insoumise assommée par son échec.

Pierre Khalfa s’intéresse ensuite à un pan de l’ouvrage collectif de Yann Algan, Elisabeth Beasley, Daniel Cohen, Martial Foucault consacré au populisme, dans lequel les auteurs font une nette différence entre l’électorat de Le Pen et celui de Mélenchon.

Jean Gadrey propose un compte rendu de lecture de l’ouvrage de la Fondation Copernic qui propose de plafonner les revenus et les patrimoines dans un Manifeste vers une société plus juste, pour « sortir de la seule logique de l’argent roi », nous dit la Fondation.

Valentin Soubise décortique le dernier livre de Frédéric Lordon qui entend proposer une nouvelle théorie de la valeur fondée sur les affects à la manière de Spinoza. Valentin Soubise montre que cette tentative n’est pas convaincante car elle rassemble trop d’incohérences.

Jean-Marie Harribey rend compte de l’ouvrage de Romaric Godin qui raconte par le menu la pression de la classe dominante pour transformer la France en championne du néolibéralisme, sous la baguette du président Macron.

Enfin, nous publions la deuxième partie de l’article d’Ilaria Agostini consacré aux mégapoles et mégarégions afin d’introduire une critique du gigantisme lié à la mondialisation de l’économie (première partie dans le n° 20).

La Revue des revues préparée par Jacques Cossart donne la priorité au rapport sur la biodiversité, de plus en plus menacée. Le GIEC a récemment alerté sur ce désastre qui s’ajoute à celui du réchauffement du climat, et il est à craindre que l’un et l’autre ne soient pas sans liens. Enfin, il revient sur le « lancinant problème de la fiscalité » et « le retour » de la question sociale, qui n’avait jamais disparu, mais plutôt avait été mise sous le boisseau. Sans doute tout cela était-il trop complexe à comprendre pour les classes dominantes dans le monde…

Notes

[1Immanuel Wallerstein est un historien, sociologue et économiste (1930-2019) qui a consacré son travail à l’analyse des « systèmes-mondes », dans le sillage de Karl Marx, de Fernand Braudel et de Samir Amin. Il a dirigé le Centre Fernand Braudel pour l’étude de l’économie, des systèmes historique et des civilisations. Il a publié notamment The Modern World-System en quatre volumes (trois traduits chez Flammarion en 1974, 1980, 1989) et Le capitalisme historique (La Découverte, Repères, 1983). À ce titre, il est un théoricien de premier plan de la mondialisation du capital, qui a refusé la notion de tiers-monde et contribué à analyser les relations entre le centre du capitalisme et sa périphérie.

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