À la naissance du capitalisme, il y eut l’expansion commerciale et coloniale

samedi 9 février 2019, par Jean-Marie Harribey *

Sur le livre d’Alain Bihr,Le premier âge du capitalisme (1415-1763)

Comment le capitalisme est-il né et quelles sont les conditions qui ont permis son développement général à partir du XVIIIe siècle ? Marx avait le premier exploré ces conditions. Il avait forgé le concept d’accumulation primitive. Dans le Livre I du Capital, il indique que, « au fond du système capitaliste, il y a d’abord la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production » [1]. Puis, « les différentes méthodes d’accumulation primitive que l’ère capitaliste fait éclore se partagent d’abord, par ordre plus ou moins chronologique, entre le Portugal, l’Espagne, la Hollande, la France et l’Angleterre, jusqu’à ce que celle-ci les combine toutes au dernier tiers du XVIIe dans un ensemble systématique, embrassant à la fois le régime colonial, le crédit public, la finance moderne et le système protectionniste » [2]

Alain Bihr s’attache, dans une somme magistrale, à analyser minutieusement cette fresque historique qui s’étale, selon lui, du début du XVesiècle aux deux tiers du XVIIIe. Le premier âge du capitalisme (1415-1763), L’expansion européenne (Pages 2, Syllepse, 2018, 696 pages) est le premier tome d’une trilogie dont la suite est prévue en 2019. La thèse principale de l’auteur est que la mondialisation n’est pas la conséquence du développement du capitalisme, mais qu’elle en est la condition historiquement première.

Dès les premières pages, Bihr crédite Marx d’avoir montré que l’accumulation primitive du capital « n’a rien à voir avec la fable libérale, décalque de La cigale et la fourmi de Jean de La Fontaine », mais « s’est au contraire produite à la faveur d’un processus d’expropriation dont la violence est le moteur principal » (p. 21). Bihr date le début de cette ère avec un point de repère : 1415, qui correspond à l’arrivée des Portugais dans le port de Ceuta, situé sur la côte nord de l’Afrique, à la frontière du Maroc. Démarre ainsi la première expansion commerciale et coloniale européenne, dominée alors par le Portugal et l’Espagne. Cette domination des deux États ibériques sera supplantée progressivement par celle de l’Angleterre et de la Hollande à partir du XVIIe siècle.

S’ouvre donc, au XVe siècle, et surtout après la « découverte » des Amériques, la conquête de territoires dans lesquels les colonisateurs vont puiser sans retenue ressources (métaux précieux, bois, terres…) et main-d’œuvre réduite au servage et à l’esclavage quand elle n’est pas exterminée par les armes ou les maladies importées. De cette période, Bihr retient une idée forte qui a des conséquences théoriques importantes. Cette première accumulation de capital entre des mains privées ne peut se faire qu’avec le soutien des États. Ainsi, des premières compagnies, quasiment aux allures de mondiales, se constituent : l’anglaise East India Company et la néerlandaise Vereenigde Oostindische Compagnie reçoivent de leurs États un monopole :« C’est pourquoi on les dénomme couramment ’compagnies à privilège’ ou ’compagnies privilégiées’ ou encore ’compagnies à monopole. Elles obtiennent de surcroît, le cas échéant, de leur souverain, comme condition supplémentaire de leur expansion commerciale, le droit de prendre possession et de coloniser des territoires dans les zones qui constituent leur apanage, y compris celui d’y exercer des fonctions régaliennes : y battre monnaie, y rendre la justice, y nouer des alliances et même y faire la guerre. Chacune d’elles possède ainsi, éventuellement, ses propres troupes. Elles constituent alors des sortes de vassaux de leurs États respectifs, une charte venant fixer leurs privilèges mais aussi leurs obligations à son [leur] égard. » (p. 87-88). « Les compagnies à privilège ont constitué la forme la plus concentrée du capital marchand au cours des temps modernes. C’est qu’elles réunissent ces deux fonctions essentielles de l’accumulation du capital commercial dans les formations précapitalistes que sont le commerce lointain et le monopole. » (p. 89).

Alain Bihr raconte par le menu que cette accumulation du capital marchand s’est faite par tous les moyens, sur terre et sur mer, les brigandages et le piratage étant des pratiques courantes de la lutte que se livraient les États européens pour conquérir l’hégémonie : à ce compte-là, c’est l’Angleterre qui gagna largement contre la France.

À partir du XVIIe siècle, deux activités économiques vont avoir une grande importance sur l’évolution de la colonisation : d’abord, les plantations de canne à sucre, surtout dans les Antilles, puis celles de coton. En effet, « pour trafiquer avec les colonies hispano-américaines, les colonies anglaises d’Amérique du nord ou simplement entre elles, il faut que les Antilles aient elles-mêmes quelques produits à fournir. » (p. 209). « La plantation sucrière va devenir, à partir de la fin du 17e siècle, l’équivalent antillais de l’haciendaou de l’estanciamexicaine ou péruvienne ou de lafazendabrésilienne, soit la déclinaison locale de cette agriculture latifundiaire fondée sur l’exploitation d’un travail servile à des fin de valorisation d’un capital agraire et marchand, à laquelle l’expansion commerciale et coloniale de l’Europe aura partout donné naissance au cours des temps modernes. » (p. 215). Comme les planteurs de sucre « français » prennent au début le pas sur les planteurs « anglais », comment réagit la puissance anglaise, future championne du libre-échange ? Par le protectionnisme (leMolasses Acten 1733, suivi duSugar Acten 1764).

L’auteur montre alors l’importance grandissante de l’esclavage : « C’est essentiellement pour les besoins des plantations, et en tout premier lieu celles de canne à sucre, que les Antilles ont été la destination et le lieu de sacrifice de quelque trois millions d’esclaves au cours de la seconde moitié des temps modernes. » (p. 221).

Comment comprendre que l’Amérique du Nord deviendra plus tard la première puissance ? Parce qu’elle eut « la chance d’être pauvre » (p. 231). En attendant, la colonisation européenne va « encercler » l’Afrique, par le développement de comptoirs commerciaux, points d’appui pour entreprendre un gigantesquement déplacement d’esclaves vers les Amériques. Le tristement célèbre commerce triangulaire pouvait commencer. « Les atouts de l’Afrique sont de deux sortes. La première tient à un ensemble de facteurs naturels. […] La seconde catégorie d’atouts dont jouit l’Afrique face aux Européens est d’ordre culturel. » (p.322). Mais son « sous-développement relatif en fait aussi une proie facile » (p. 323). « Si les colonies américaines se sont trouvées spécialisées par l’Europe dans la production de matières premières bon marché, l’Afrique pour sa part va se trouver vouée à la production de main-d’œuvre servile qui rendra possible la spécialisation américaine. » (p. 381).

Les Européens eurent plus de difficulté à pénétrer en Asie : « Nulle chevauchée conquérante du type de celle de Cortés au Mexique ou de Pizarro au Pérou n’est envisageable en Asie. […] C’est qu’ils [les Européens] n’ont pas grand-chose à vendre aux différents sociétés asiatiques. Aussi n’est-ce le plus souvent que par la force que les Européens s’introduisent dans ces circuits [commerciaux asiatiques], non pas pour y écouler des marchandises européennes mais dans une simple fonction d’intermédiaires commerçant des produits indigènes, en lieu et place des marchands indigènes évincés. »(p. 421). C’est l’occasion pour Bihr de revisiter le concept de mode de production asiatique, qui faisait des communes rurales des « bastions du conservatisme sous toutes ses formes » (p. 426). L’agriculture dépend de la construction de barrages, que seul un pouvoir extérieur aux communes peut exécuter, et dont il tire sa légitimité. « Dans de telles conditions, aucune forme d’appropriation privée de la terre ne peut se développer. » (p. 428). Et donc « le développement de l’échange marchand se trouve nécessairement limité, voire quelquefois simplement impossible. » (p. 428). Le surproduit est alors accaparé par le souverain ou ses représentants locaux, et « c’est donc essentiellement en relation avec l’État et sous son contrôle qu’un capital privé peut voir le jour » (p. 429), mais qui reste confiné dans les villes frontières, seules en relation avec le commerce lointain.

Les Indes seront le théâtre des affrontements franco-anglais. Très divisé, le sous-continent indien connaissait déjà des formes de développement, notamment dans l’artisanat textile, ce qui « permet de comprendre l’intérêt que les marchands européens lui portèrent dès leur arrivée en Asie. Elle explique de surcroît les obstacles auxquels ils se heurteront mais aussi les opportunités dont ils pourront se saisir dans leurs tentatives pour y pénétrer. Elle explique enfin l’âpreté des luttes entre les différents pouvoirs indigènes, auxquelles se mêleront les Européens, lorsque sonnera l’heure de la relève d’un Empire moghol entré en décadence et qu’il s’agira de s’en disputer la dépouille. » (p. 624).

La naissance de ce que Bihr appelle le « protocapitalisme » au cours de trois siècles et demi, mettant aux prises l’Europe et trois autres continents, présente plusieurs traits généraux. « Elle a tantôt conjugué tantôt alterné une expansion commerciale et une expansion coloniale. » (p. 665). Les formes et les résultats de l’expansion européenne protocapitaliste ont dépendu de l’état des sociétés rencontrées.« Quelle qu’en ait été la forme dominante, l’expansion européenne a, en troisième lieu, néanmoins altéré les formations sociales qu’elle a atteintes, bien qu’à des degrés divers. » (p. 666). C’est le début de la « périphérisation des formations extra-européennes par les formations ouest-européennes » (p. 667), c’est-à-dire « non seulement la mise sous tutelle (politique et idéologique) des premières par les secondes mais, plus profondément, plus radicalement, leur restructuration interne sur le plan économique, la réorganisation de leurs rapports de production de manière à faire correspondre les formations non européennes aux exigences (nécessités et besoins) du développement protocapitaliste, du parachèvement des rapports capitalistes de production, en Europe occidentale. » (p. 667). Ainsi se réalise « l’interconnexion entre ces trois continents par l’intermédiaire de l’Europe occidentale ». (p. 668). Voilà donc la mondialisation comme prémices du capitalisme et non pas comme conséquence de celui-ci.

Avec ce livre, Alain Bihr a écrit une véritable encyclopédie très documentée du protocapitalisme, qui s’achève selon lui en 1763, année marquant la fin de la guerre de Sept ans.Tout au long des histoires particulières qu’il raconte, il dessine une théorisation de la naissance du capitalisme. Bien sûr, il n’est pas le premier à s’être attelé à cette tâche. Mais il se distancie de certains de ses prédécesseurs, notamment Braudel et Wallerstein. En effet, pour lui, c’est par le biais de l’expansion commerciale et coloniale européenne, conduite par des marchands soutenus par les États, qu’a pu s’opérer, en Europe, la transition entre le féodalisme et le capitalisme.

Un seul regret dans ce livre. Il est tellement grand et dense qu’une bibliographie serait nécessaire à la fin. Elle nous est promise pour le troisième tome, mais l’ampleur de ce premier l’exigerait d’ores et déjà. De même, le lecteur qui voudrait retrouver une information précise dans l’abondance des faits rapportés aimerait bien un index. On a hâte d’avoir les deux suivants… [3]

Notes

[1K. Marx,Le Capital, Livre I, 1867, dansŒuvres,Paris, Gallimard, La Pléiade, tome I, 1965, p. 1169.

[2K. Marx,op. cit.,p. 1213.

[3En attendant, le lecteur peut compléter sa lecture par l’entretien qu’Alain Bihr a accordé à Galaad Wilgos, « La mondialisation a permis de donner naissance au capitalisme »,LeComptoir,20 septembre 2018.

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