André Gorz, philosophe anticapitaliste, critique du travail et précurseur de l’écologie politique

jeudi 25 octobre 2018, par Françoise Gollain

L’œuvre d’André Gorz est riche, complexe, marquée par des ruptures. Sa cohérence lui vient de son adhésion à la philosophique existentialiste qui représente le point d’ancrage de ses réflexions socio-écologiques. [1]

Dimensions anthropologique et socio-historique du travail

Pour Sartre, l’individu est « un être qui a à se faire libre ». Chacun de nous est constitué à partir de nos déterminations sociales, mais également dans une distance par rapport à elles. Il existe par conséquent une relation dialectique entre responsabilité individuelle et conditionnements sociaux. Cela signifie également que, confrontés à la dénégation de notre liberté par des forces qui dépassent notre contrôle – « l’aliénation » en termes philosophiques, ou « l’hétéronomie » pour reprendre le vocable emprunté à Ivan Illich –, nous sommes capables d’auto-émancipation et d’auto-détermination en cohérence avec nos propres valeurs.

Autrement dit, chacun de nous existe comme liberté, se produit soi-même à l’existence. Gorz lira alors Marx à travers Sartre ; ce qui explique sa fidélité aux premiers écrits de Marx dans lesquels le travail est l’activité par laquelle les hommes se produisent leur monde et eux-mêmes.

Pourtant, Gorz considérait que cette définition anthropologique du travail, comme nécessaire à toute existence humaine et prenant une variété infinie de formes historiquement et géographiquement, n’a aucun pouvoir spécifique d’explication. Il distinguait alors ce sens anthropologique du sens moderne d’emploi né avec le capitalisme : alors qu’auparavant les activités marchandes étaient minoritaires relativement aux activités productives domestiques et d’autoproduction, avec l’essor du capitalisme le travail est devenu grandeur quantifiable et échangeable, donc détachée du travailleur vivant et réduit à une simple force de travail, séparé de la vie dans laquelle les activités et les rapports humains n’obéissent ni aux valeurs productivistes ni aux règles de l’échange marchand. C’est le « travail abstrait » de Marx.

La dimension anthropologique du travail n’est bien sûr jamais totalement absente de l’emploi en tant que travail qu’on fait, elle reste néanmoins subordonnée à l’impératif économique (valeur pour l’entreprise, salaire pour l’employé). Les satisfactions personnelles qu’on peut éventuellement en tirer ne sont que des buts secondaires, le premier étant de gagner sa vie pour les salariés-consommateurs que nous sommes.

Surtout, toute autonomie dans le travail – circonscrite selon les besoins de l’entreprise – ne doit pas être confondue avec une autonomie plus large, de nature existentielle qui renvoie, comme l’exprimait Gorz, à la capacité de « de voir le bout de ses actions ». C’est la dimension de responsabilité de la liberté déjà mentionnée.

Autonomie et société du temps libéré

La promotion d’une véritable autonomie suppose la perte du caractère central de cette construction sociale qu’est le travail-emploi (non un invariant anthropologique). Autrement dit, ce travail n’est pas en soi intégrateur mais il l’est parce qu’il est la forme historiquement déterminée d’intégration sociale de notre société.

Gorz était convaincu de la diminution inéluctable du volume de travail ; une thèse formulée d’abord de manière partiellement contestable puis, durant ses dernières années, avec une meilleure assise en référence à la critique marxienne de la valeur : une richesse croissante, produite avec de moins en moins de travail vivant, fonctionne comme valeur pour le capital.

Son appel à des politiques volontaristes de réduction du temps de travail pour le redistribuer et à l’instauration d’un revenu d’existence est bien connu, mais celles-ci ne font sens qu’associées à des mesures favorisant l’extension des espaces d’activités autonomes/non marchandes. Il s’agissait de favoriser « un libre épanouissement des individualités », comme disait Marx, par la libération du temps, une « production de soi » à la faveur d’activités de nature autodéterminée sous différentes formes à tous les niveaux, coopératives comme individuelles : du « travail pour soi » (cuisiner, s’occuper de ses enfants, promener son chien, etc.), en passant par les activités associatives et militantes, à ce qui relève de l’économie sociale et solidaire.

Il s’agissait fondamentalement pour Gorz de satisfaire de cette manière une proportion croissante de besoins en abolissant la domination des échanges marchands.

Cette émancipation est toujours d’emblée collective. C’est l’utopie d’une société où les « producteurs associés », selon l’expression de Marx, pourraient retrouver la maîtrise à la fois de leurs outils et de leur consommation. Tout au long de son œuvre, Gorz invitait à poser la question essentielle des buts et du contrôle de la production  : Que produit-on ? Pourquoi ? Comment ? À quel prix ? Et, bien sûr, à contester le développement illimité des forces productives.

L’écologie est nécessairement anticapitalisme et critique de la croissance

L’exigence fondamentale qui parcourt ses écrits est bien celle d’une réunification du producteur et du consommateur séparés par le capitalisme. Une sortie civilisée vers une société libérée impliquait pour lui, comme il le rappelle dans son tout dernier texte, « l’unité rétablie du sujet de la production et du sujet de la consommation et donc l’autonomie retrouvée dans la définition de nos besoins et de leur mode de satisfaction » [2].

Avec la généralisation du travail salarié, nous avons perdu le contrôle sur la production comme sur la consommation. Nous sommes devenus des salariés-consommateurs : exposés aux puissantes stratégies publicitaires alimentant la spirale sans fin de nos besoins et désirs, nous dépendons du salaire de façon vitale. La multiplication irrationnelle des besoins étant inséparable de la nécessité systémique pour le capitalisme de croître, Gorz a alors dénoncé la subordination de la nature comme des humains aux impératifs de la production et l’érosion de la norme traditionnelle du « suffisant » caractéristique des cultures pré-capitalistes.

Il a alors été l’un des premiers à marier Marx et l’écologie : découvrant la finitude des ressources naturelles au début des années 1970, il a immédiatement insisté sur la nécessité d’utiliser l’écologie comme outil d’une transformation sociale radicale. Il refusait d’ailleurs de faire de la survie de l’humanité une fin en soi, quel que soit le monde dans lequel nous aurions à survivre. La crise actuelle ne se comprend pas en termes strictement biophysiques. Elle résulte de la dynamique d’accumulation de capital qui exige une croissance infinie.

À cet impératif, Gorz opposera l’utopie de l’éco-socialisme, un socialisme associationniste antiproductiviste pour une société d’« équité sans croissance » : travailler et consommer moins pour vivre mieux, s’activer en dehors de l’emploi – forme moderne, historiquement récente. [3]

Anthropocentrisme et éthique de la liberté

Gorz interprète également le facteur environnemental dans le cadre de la philosophie sartrienne de la liberté. L’écocentrisme insiste sur l’appartenance de l’homme à la nature. Par différence avec le reste des êtres vivants qui sont insérés dans l’ordre naturel, disait Gorz après Sartre, l’être humain est « condamné à être libre » et donc a capacité d’agir de manière éthique ; il lui revient de s’interdire consciemment, c’est-à-dire par conviction, des interventions destructrices sur les cycles naturels.

Concrètement, cela suppose d’accorder « aux populations le droit de choisir leur façon de vivre ensemble, de produire et de consommer » [4], actuellement confisqué par les puissances privées mais aussi par l’État.

Pour Gorz, la question morale par excellence était non pas « puis-je faire ce que je veux (idéologie libérale) mais « puis-je vouloir ce que je fais ? » ; c’est elle qui me permet d’assumer la responsabilité de mes actions. Cela s’applique à l’activité productive comme à la manière dont on traite la nature. Il s’est par conséquent élevé contre un simple environnementalisme et contre toute forme d’écologie scientiste et technocratique. La préoccupation environnementale dans son sens étroit porte le risque de conduire à une « dictature scientifique » se justifiant des lois de l’écosystème.

Pour Gorz le sartrien, un mouvement radical d’émancipation sociale ne saurait en aucun cas être fondé prioritairement sur une nécessité matérielle, y compris écologique, sous peine de nier la possibilité du débat démocratique et de la transformation des imaginaires ; et plus fondamentalement, la liberté des individus et, par implication des sociétés, de poser des actes et des normes.

Notes

[1Françoise Gollain, André Gorz, une philosophie de l’émancipation, Paris, L’Harmattan, 2018. Le texte présent fut le support de l’intervention de Françoise Gollain lors du séminaire consacré à Gorz à l’Univeristé d’été rebelle et citoyenne des mouvement sociaux et citoyens, à Grenoble du 22 au 26 août 2018.

[2André Gorz, « La sortie du capitalisme a déjà commencé », Ecorev, 28, automne 2007, repris dans l’anthologie posthume, Écologica, Paris, 2008, p. 39.

[3Françoise Gollain, André Gorz pour une pensée de l’écosocialisme, Paris, Le Passager Clandestin, 2014.

[4Entretien avec André Gorz, « Où va l’écologie ? », Le Nouvel observateur, 14 décembre 2006.

Note de la rédaction : un compte rendu de lecture du livre de Françoise Gollain de Jean-Marie Harribey, « Françoise Gollain nous fait découvrir André Gorz au fond et par le menu  », a été publié dans le Journal du MAUSS, 5 mai 2018.

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