En finir avec la théorie de la plus-value

mercredi 4 avril 2018, par Christine Delphy *

L’émergence sur la scène politique depuis plusieurs décennies de nouveaux mouvements sociaux rassemblant des femmes, des « gens de couleur », des homosexuelles a mis en cause le dogme communiste et socialiste de la place éminente, voire unique, de l’oppression de classe. Les intellectuelles progressistes, alliées de façon étroite ou lâche avec les partis communistes ou socialistes, sont poussées à revoir ce dogme. En effet, il faut faire à ces nouvelles luttes une place théorique répondant à leur importance politique. Mais laquelle ? Là est toute la question, qui est loin d’être résolue…

Extrait de :
Pour une théorie générale de l’exploitation, Des différentes formes d’extorsion du travail aujourd’hui, Paris, Syllepse, 2015, p. 67-87 avec l’aimable autorisation de l’auteure et de l’éditeur

La place qui était faite jusqu’alors aux oppressions et dominations « autres » était mineure : on croyait les intégrer, mais en fait on les occultait en les considérant comme des épiphénomènes de la question principale, et les victimes de ces oppressions « secondaires » n’avaient ni feu ni lieu dans la « grande théorie ». Ce n’est plus possible aujourd’hui. À la suite des États-Unis et de la Grande-Bretagne, on commence à admettre en France, à côté de la « classe », le genre et la race/ethnie, comme étant des sources, voire des systèmes, d’oppression ou de discrimination. Mais de façon parallèle à ce qui se passe dans le domaine politique, ces trois dimensions ne sont ni traitées à égalité ni intégrées théoriquement.

Est-il satisfaisant de les laisser côte à côte ? Certes non, répondront beaucoup qui souhaitent les « articuler ». Or, avant de les articuler, il est nécessaire d’examiner dans quelle mesure cette articulation ou cette intégration est possible dans d’autres conditions que celles qui ont prévalu jusqu’à maintenant. Dans ces conditions antérieures, la classe, dotée d’un capital historique et intellectuel énorme, était le partenaire hégémonique ; elle parvenait toujours à phagocyter le genre, nouvellement apparu, mal compris, encore peu théorisé et, de surcroît, théorisé par ses victimes mêmes, êtres de peu de prestige. La race (ou l’ethnie) n’a pas eu plus de chance, peut-être pour les mêmes raisons.

Est-ce seulement le déséquilibre sociologique entre ces partenaires conceptuels qui est à l’origine de l’échec toujours répété des tentatives d’articulation ? Y a-t-il une autre raison, plus directement théorique ? Les deux explications sont loin d’être antinomiques d’ailleurs. L’hégémonie politique de la « classe », qui a des partis entiers derrière elle depuis plus d’un siècle, est la cause de son hégémonie intellectuelle. Le partenaire dominant n’a jamais eu à se remettre en cause. La définition interne de l’oppression de classe ne permet tout simplement pas une articulation quelconque avec quoi que ce soit parce qu’elle particularise indûment l’oppression de classe – l’exploitation capitaliste – et la rend incomparable aux autres oppressions. Cette particularisation tient à l’utilisation d’une théorie particulière de l’exploitation, la théorie de la plus-value, et cette théorie n’est pas utile à l’explication de l’exploitation capitaliste.

La dominance théorique de la forme « capitaliste dans la définition de l’exploitation

L’oppression de classe est définie comme l’oppression du capitalisme et, réciproquement, le capitalisme est censé définir l’oppression de classe, et la société de classes au pluriel. Que la société soit hiérarchisée, tout le monde en est conscient. Mais la notion de « société de classes » permet-elle d’inclure toutes les oppressions ? Elle le pourrait, et l’aurait pu, si Marx et les marxistes en étaient restés à leur conception générale de « sociétés de classe ». Mais Marx et ceux qui l’ont suivi ont décrété que, à partir du milieu du 19e siècle, la nouvelle forme de la société de classes était le capitalisme. Les autres formes de divisions en classes étaient archaïques, condamnées à la disparition rapide, que ce soit dans les pays industriels ou dans les autres. Une doxa s’est mise en place qui identifie totalement plusieurs termes : économie, exploitation, capitalisme et classe. Ici, l’économie est prise au sens des classiques : il s’agit de l’économie de marché. L’exploitation est économique et, puisque l’économie est le marché, l’exploitation ne peut passer que par le marché. Les mécanismes de cette exploitation sont ceux du capitalisme, qui ne sont plus du tout ceux des modes de production « antérieurs », féodalisme et esclavagisme. Les classes de la société contemporaine sont censées être formées exclusivement des exploité·es et des exploiteurs du mode de production capitaliste. Hors de ceci, point de salut. Il ne peut y avoir d’exploitation non capitaliste, puisqu’il est décrété que tout dans nos sociétés appelées capitalistes est déterminé par le mode de production capitaliste et que toutes les sociétés, sauf quelques cas résiduels, sont capitalistes ; mais surtout, l’exploitation est totalement identifiée aux mécanismes par lesquels elle est produite dans le capitalisme.

Tel est le cœur du dogme qui a constamment été opposé par exemple aux féministes, et parfois par les féministes elles-mêmes, à l’idée que les femmes étaient victimes d’exploitation, et d’une exploitation spécifique. Idem pour les Noir·es, les immigré·es. Au mieux le dogme permet-il d’admettre qu’il existe des catégories de travailleurs et de travailleuses plus désavantagé·es que d’autres à l’intérieur du capitalisme. Toutefois, cette admission est tout de suite tempérée par l’évocation du besoin de la classe capitaliste de diviser (pour mieux régner) ; ce qui est certainement vrai, mais n’est pas d’un grand secours pour les catégories qui se trouvent toujours du mauvais côté. Car la « division » n’explique pas ses propres principes : pourquoi prend-elle ces formes-là et pas d’autres ?

Enfin, cette « explication » du sexisme et du racisme est un peu courte aux yeux des intéressé·es. Dans le dogme, le sexisme et le racisme seraient uniquement des moyens de placer certains individus tout en bas de l’échelle de la classe ouvrière. Ils ne seraient pas des systèmes propres et complets d’oppression, mais une tactique qui, en somme, se limiterait au marché du travail dans ses effets, même si pour produire ces effets, le capitalisme devait produire aussi des idéologies dévalorisantes. Or, les intéressé·es sentent, et parfois expriment très bien, qu’il y a plus à leur oppression que le fait d’être « surexploité·es » en tant que prolétaires et que leur oppression n’est ni un produit du seul capitalisme ni un bénéfice pour le seul capitalisme.

Dans la doxa, qui affecte des cercles bien plus larges que celui de ses producteurs et de ses consommateurs immédiats, la définition de la classe et du capitalisme sont quasiment synonyme dans le sens que l’un renvoie à l’autre et réciproquement, et que les deux sont fondés sur l’analyse d’une forme bien précise d’exploitation : l’exploitation par l’appropriation de la plus-value capitaliste. Dans ce système de pensée, exploitation et extorsion de la plus-value sont une seule et même chose. Et l’exploitation n’est plus qualifiée : tout se passe comme si cette forme, censée être la dernière en date – et aussi la dernière avant le renversement du capitalisme, dans une vision explicitement évolutionniste des stades de la société –, résumait toutes les exploitations passées : la seule qui reste est aussi réputée la pire. Or, ce système de pensée est celui des intellectuels progressistes, parmi lesquels les économistes non acquis à la pensée néolibérale, c’est-à-dire néocapitaliste. L’extorsion de la plus-value est non seulement toujours à leurs yeux le socle de la théorisation de l’exploitation, mais il est devenu d’autant plus urgent d’en démontrer l’existence que celle-ci est niée par la domination idéologique de l’école économique néoclassique qui « revient » sur les acquis théoriques post-classiques comme le néo-libéralisme revient sur les acquis sociaux.

On le voit, ce qui s’oppose à la compréhension des oppressions « autres » et à l’articulation souhaitée, c’est, d’une part, la négation qu’il existe ou puisse exister des exploitations de type non capitaliste, bien que ce rabattement de l’exploitation sur l’exploitation capitaliste ne soit pas inévitable, même dans la théorie du capitalisme ; et, d’autre part, le rabattement, déjà fait par Marx, entre exploitation des prolétaires et extorsion de la plus-value.

La construction théorique de la plus-value

Si l’on ne s’attache, pour le moment, qu’au deuxième obstacle, il n’est pas sûr que la théorie de la plus-value rend bien compte même de l’exploitation capitaliste stricto sensu, qu’elle a les vertus « scientifiques » qu’on lui prête. En effet, à quel besoin de démonstration répond-elle dans la théorie de Marx ? Au besoin de montrer que le partage de la valeur entre le capitaliste et l’ouvrier n’est pas équitable et que celui-ci, le capitaliste, exploite celui-là, le prolétaire. Or, ce n’est pas facile à montrer dans le cadre de l’économie classique qui prévaut au moment où il écrit, comme elle prévaut de nouveau aujourd’hui. Les deux partenaires font un contrat de travail ; l’ouvrier est libre, il ne doit pas son travail comme un serf ou un esclave au patron. Aussi les économistes contemporains de Marx refusent-ils la thèse de l’exploitation : pour eux, l’ouvrier est payé pour ses heures de travail, et si le capitaliste fait des bénéfices, ceux-ci viennent d’ailleurs, de son capital ou de ses vertus morales. Marx doit donc d’abord démontrer que le capital ne peut produire de bénéfices, et pour cela démontrer que l’argent ne peut pas produire d’argent. Il est amené ainsi à élaborer la théorie selon laquelle toute valeur provient du travail. Puis il est conduit à essayer de trouver par quel mécanisme un ouvrier effectivement payé pour ses heures de travail peut néanmoins produire de l’argent pour son patron. La façon dont il résout cette énigme est de produire une autre théorie : celle de la force de travail (Marx, 1968a : 509). Selon cette théorie, le patron n’achète pas comme on le croit le travail de l’ouvrier, mais la force de travail de celui-ci. La théorie de la force de travail est liée à celle de la valeur de la force de travail ; en effet, la différence entre le travail et la force de travail, c’est que la seconde a une valeur moindre que le travail. Mais comment, et pourquoi ? Marx ne veut surtout pas dire ou laisser dire que le travail effectué par l’ouvrier aurait d’une façon intrinsèque une valeur supérieure à celle de sa force de travail : que le travail effectué aurait une valeur supérieure au travail potentiel. Non : c’est parce qu’il travaille au-delà du moment où il a « remboursé » la valeur de sa force de travail – le montant de son salaire – que l’ouvrier produit une valeur « en plus » : la plus-value. Pour faire ce distinguo, Marx doit élaborer d’autres concepts comme celui de travail abstrait. C’est le même travail abstrait qui détermine la valeur de la force de travail et la valeur du travail.

Il s’agit donc d’une théorisation poussée, de l’élaboration d’un modèle extrêmement détaillé. Peut-être trop détaillé. En effet, chaque théorie doit être soutenue par une architecture qui se construit en amont de l’échange inégal entre patron et ouvrier, et qui en constitue les soubassements, mais qui est de plus en plus abstraite et invérifiable empiriquement. Plus la démonstration est poussée : « prouvée » par des théorisations logiquement antérieures, plus l’édifice est fragile, car plus il comporte de pièces qui peuvent être défectueuses.

  • 1. D’abord, la notion sur laquelle Marx insiste, que la plus-value est produite par un allongement de la durée du travail, ne produit pas l’effet qu’elle devrait produire. Marx dit : la valeur de la force de travail coûte cinq heures de travail abstrait à l’ouvrier ; c’est ce qui lui est payé, et au bout de cinq heures, il a payé son salaire ; mais il travaille dix heures et ne reçoit pas la valeur de ces cinq heures supplémentaires ; c’est un surtravail pour lui et une plus-value pour le patron. Comment calculer indépendamment de ce postulat quand commence le travail supplémentaire, le surtravail ? On peut dire aussi : l’ouvrier est payé pour une journée de dix heures et cette journée – sa force de travail – coûte moins, donc a une moindre valeur qu’elle n’en produit. Cette formulation ne diffère pas grandement de la définition précédente et pourtant elle introduit l’idée d’une différence de nature entre la capacité de travailler et le travail, ce dernier ayant comme par miracle une valeur supérieure au premier, étant capable de créer une valeur supérieure à son coût. Les deux énoncés sont si proches que le premier, par une espèce de gravité intellectuelle, se transforme presque automatiquement dans le second. Marx ne réussit donc pas vraiment à éviter la substantialisation du travail dont il se défend. Mais on pourrait dire que c’est lui qui l’a permise, précisément en distinguant force de travail et travail. Le fait que ces deux choses aient des valeurs différentes ne peut manquer d’apparaître – nonobstant les précautions oratoires – comme la conséquence d’une différence substantielle.
  • 2. Par ailleurs, la valeur de la force de travail est plus ou moins égale au salaire, puisque par définition celui-ci ne peut varier beaucoup au-dessus ni en dessous de la valeur de la force de travail. Or, cette valeur de la force de travail, qui est constituée par le prix des biens que l’ouvrier doit acheter pour survivre, est difficile à mesurer, car elle comprend « un élément moral et historique » ; en d’autres termes, c’est ce que la classe ouvrière a l’habitude de consommer ou de dépenser, ce sont des besoins culturellement relatifs. Cette valeur est censée déterminer le salaire. Non seulement elle est culturellement et historiquement variable, mais elle n’est pas mesurable indépendamment du salaire. Donc, au contraire de ce qui devrait se passer, c’est le déterminé, le salaire, qui fournit la seule mesure objective du déterminant, la valeur de la force de travail. Le fait qu’en théorie la valeur de la force de travail soit logiquement antérieure au salaire a une conséquence grave : les luttes ouvrières par exemple, qui ne font pas partie de la définition de la valeur de la force de travail, sont censées être sans effet sur le niveau du salaire, puisque celui-ci est censé être par définition « indexé » sur la valeur de la force de travail.

On voit que le concept de valeur de la force de travail, au lieu de simplifier la réflexion sur l’extorsion d’une valeur incrémentale (la plus-value) par les capitalistes, la complique. Il interdit de prendre en compte l’histoire, c’est-à-dire le rapport de forces entre capitalistes et prolétaires. Aussi, la notion de valeur de la force de travail masque qu’elle ne varie pas seulement selon l’époque et le pays, mais selon le statut des personnes. Comment, avec une notion fondée plus ou moins explicitement sur une théorie des besoins, que l’élément « moral et historique » ne fait que nuancer, peut-on expliquer que les salaires des femmes et des enfants soient, depuis le Moyen Âge, la moitié ou les deux tiers des salaires des hommes ?

  • 3. Le double symétrique de la valeur de la force de travail, c’est la valeur du travail. Un concept n’a d’existence que grâce à l’autre. Comment la valeur du travail est-elle définie ? La valeur du travail définit la valeur d’un bien : quand deux biens s’échangent de façon équivalente, c’est parce qu’ils contiennent la même quantité de travail abstrait ou moyen. Cette grandeur est nécessaire au raisonnement sur l’extorsion de la plus-value, puisque c’est la différence entre la valeur du travail incorporée dans le bien vendu par le capitaliste et la valeur de la force de travail payée à l’ouvrier sous forme de salaire qui constitue le profit, la fameuse plus-value. Mais cette valeur, comme toute valeur, ne se réalise que dans l’échange. Et de quel échange parle Marx quand il établit la valeur du travail incorporé dans un bien ? De l’échange entre deux producteurs indépendants, par exemple entre un paysan et un artisan. Il se repose, pour établir la valeur des biens, et donc du travail dans le mode de production capitaliste, sur un stade antérieur du système de production – ou réputé antérieur – et de plus sur un stade où l’échange est censé être équitable : car c’est de l’équité de cet échange que naît la notion même de valeur du travail. Si l’échange n’était pas réputé équitable, si les biens ne s’échangeaient pas en fonction de la quantité de travail mise en eux, alors la notion même de valeur-travail s’écroulerait.

Comment peut-on supposer que cette valeur, créée dans un échange précis et situé, va subsister quand les conditions de cet échange – des gens qui échangent librement les biens qu’ils ont créés, bref une société de petits producteurs indépendants [1] est remplacée par une société composée de capitalistes et de prolétaires ? Il y a un paradoxe dans la théorie de la valeur du travail : cette valeur, créée dans un mode de production, est censée pouvoir subsister dans un autre mode de production. Et elle doit subsister puisque cette valeur est celle dont on va déduire la valeur de la force de travail pour calculer la plus-value. Sans valeur du travail, plus de plus-value.

  • 4. Mais surtout, la notion sur laquelle la « valeur du travail » est fondée, ce rêve d’un marché où ne se rencontrent que des « producteurs et échangistes », est fausse, car la petite production marchande à laquelle pense Marx est en réalité une production familiale. Ce que le producteur indépendant porte sur le marché n’incorpore pas que son travail, mais aussi celui de sa femme d’abord et souvent celui de ses enfants, quand ce n’est pas également celui de ses frères et sœurs cadet·tes. Le travailleur indépendant est largement une fiction ; dans la réalité du 19e ou du 20e siècle, il est un entrepreneur familial et un exploiteur familial. Ceci est important en soi, on le verra dans la deuxième partie de ce texte ; mais pour ce qui nous concerne ici, cela a des conséquences sur la théorie de la valeur. Car, comment calculer la valeur du travail incorporé dans un bien, quand il n’y a pas un « producteur direct », mais plusieurs ? Quand, si seul l’un d’entre eux est échangiste, le bien incorpore le travail de producteurs et des productrices non échangistes, travail qui n’est pas rémunéré et dont on ne connaît pas la valeur ?

Donc, on voit que la plus-value, qu’on est censé pouvoir mesurer exactement, est la différence entre deux valeurs, mais que ces deux valeurs sont elles-mêmes non mesurables : la valeur de la force de travail, qu’on ne peut mesurer que par le salaire effectivement versé, et la valeur du travail, qu’on ne peut pas mesurer du tout dans le mode de production capitaliste, sauf à décider que le prix des biens sur le marché capitaliste est le même que celui des biens sur un marché de petits producteurs indépendants, dont on estime qu’il a disparu ; qui, de surcroît, même quand il existait, ou dans la mesure où il existe, est loin de réaliser l’échange de deux producteurs directs, et derrière lequel apparaît, sauf à l’ignorer par commodité comme la doxa le fait, un travail qui n’est pas échangé par ses producteurs et productrices directe·s : un mode de production non capitaliste et non marchand.

Le mystère de la boîte noire

Les concepts qui encadrent, définissent et produisent le concept de plus-value ne sont pas opératoires. À quoi servent-ils donc ? Marx a essayé d’imaginer comment on pouvait passer à l’intérieur d’un échange équitable à un échange inéquitable, ce qui le mène à considérer la vente du travail libre comme un lieu sociologique complexe, recelant une chambre. Il a en somme dessiné l’éléphant à l’intérieur du python, comme l’aviateur le faisait pour le Petit Prince. Son erreur, ou celle de ceux qui l’ont suivi, c’est de prendre ce dessin pour une radiographie. Car, on ne sait pas ce qui se passe à l’intérieur du python, comment l’éléphant s’y place et même s’il s’agit vraiment d’un éléphant. On sait ce qui entre dans le python et ce qu’il en sort. Entre les deux, on ne peut faire que des hypothèses : des modèles. L’erreur commence quand on prend ces modèles pour des réalités.

  • 1. Il est clair que les concepts de Marx, valeur de la force de travail, de valeur du travail et de plus-value sont des concepts abstraits qui ne sont pas faits pour être mesurés, pour avoir une fonction heuristique. Ils sont faits pour avoir une valeur de métaphores de ce qu’il voit comme une boîte noire : le mystère du travail-qui-produit-plus-qu’il-ne-coûte. Mais d’autres métaphores, d’autres images pourraient être imaginées pour tenter de mettre en scène ce qui se passe dans cette boîte noire. Il est essentiel de garder à l’esprit que la boîte noire reste une boîte noire : on peut faire des schémas représentant les chemins hypothétiquement parcourus par les choses hypothétiquement cachées dans son intérieur, mais aucun dessin n’est meilleur qu’un autre. La seule chose dont on soit sûr, c’est qu’une exploitation a lieu. Prendre les hypothèses que l’on fait sur la façon dont se produit l’exploitation pour l’exploitation elle-même, c’est une faute. En effet, on prend « l’explication » – en ce cas l’hypothèse faite par Marx – pour le phénomène. Et là où on ne voit plus l’explication, on prétend ne plus voir le phénomène. Or, sur ce plan, les marxistes sont responsables : car Marx n’avait aucun doute quant à la réalité de l’exploitation.
  • 2. Une autre erreur consiste à prendre ces « explications » trop au sérieux : Marx a égalé l’exploitation à la plus-value, au profit. Or, le profit est le bénéfice que retire le capitaliste. Mais il ne mesure en rien l’exploitation du travailleur et de la travailleuse. Cette exploitation ne peut pas se mesurer en manque à gagner, en somme d’argent. Elle se mesure en faible revenu, certes, mais aussi et autant en conditions de vie et de travail qui sont en elles-mêmes des souffrances. Imaginons que les ouvriers et les ouvrières perçoivent la plus-value, toutes choses restant égales par ailleurs ; que sans changer de conditions de vie et de travail, ces personnes récupèrent ce qui leur a été volé sous une forme monétaire : qu’est-ce qui changerait pour elles ? Elles seraient des prolétaires plus riches ou moins pauvres. La division du travail et la hiérarchie sociale qui l’accompagne resteraient inchangées. La subordination, la pénibilité, la répétitivité des tâches, l’aliénation du produit, les horaires, la ségrégation de l’habitation, de la sociabilité : bref, tout ce qu’on appelle la « condition ouvrière », qui est en amont et en aval de l’extorsion de la plus-value, qui en est la cause et la conséquence, qui constitue l’essentiel de leur exploitation, ne disparaîtrait pas pour autant. Marx et les marxistes ont « froidement » réduit l’exploitation des prolétaires à une somme d’argent : la plus-value. Et, pensant prendre le point de vue de l’objectivité et de la science, ils ont en fait pris le point de vue des capitalistes. Le profit peut définir ou mesurer le gain des capitalistes – encore que… –, mais certainement pas l’exploitation des prolétaires.
  • 3. En amont de ces deux erreurs, une troisième est à l’œuvre : la volonté de produire une « explication » qui serait entièrement contenue dans les termes du capitalisme même et, plus précisément, du marché vu comme un « extérieur ». En effet, la « boîte noire », le mystère à expliquer, existe-t-elle ? Non. C’est un artefact. Il provient de ce que Marx insiste pour prendre l’échange salarial au pied de la lettre capitaliste : en termes économicistes. Si on accepte ces termes, on doit effectivement expliquer comment ce qui est « justement » payé peut cependant produire un gain injuste ; mais réciproquement, on n’est tenu de l’expliquer que si on accepte ces termes.

On n’est pas tenu d’accepter que l’économie soit un domaine séparé, ayant ses lois, des lois qui seraient semblables à des lois physiques, inhumaines. Il n’est besoin de recourir à la théorie de la plus-value que si on accepte que le travail soit bien vendu à son prix de marché ; mais qui dit cela, sinon le marché lui-même ? Qui postule que tout ce qui va sur le marché trouve son juste prix, sinon le marché lui-même ? Et qu’est-ce que le marché sinon une construction idéologique ? Le seul correctif que Marx y apporte est celui de la source de la valeur, qui devient chez lui le travail. Pour le reste, il se soumet entièrement aux définitions et postulats des classiques. Si en revanche on refuse cette définition de l’économie et qu’on la considère, de façon matérialiste et antinaturaliste, comme un arrangement normatif social, fondé sur la force, on peut se passer de la théorie de la plus-value.

La théorie marxiste dit avec justesse que la propriété privée se présente comme un rapport aux choses, alors qu’elle est un rapport aux autres et plus précisément au travail des autres. Les fruits d’un bien appartiennent au propriétaire de ces biens et non aux personnes qui travaillent sur ce bien. Cette règle, qui est une convention juridique, une loi positive, humaine, et non une loi naturelle, a pour résultat que le fruit de tout travail appliqué à un bien appartient au « propriétaire » de ce bien. La théorie communiste dénonçant l’appropriation privée des moyens de production est la base du marxisme et la base aussi de la théorie de la plus-value. Qu’est-ce que donc cette dernière apporte de plus ? Constitue-t-elle un progrès par rapport à la proposition « mère » ? Si on les examine de plus près, on s’aperçoit que la proposition « mère » et la proposition « fille » – la théorie de la plus-value – ne sont pas deux stades d’une même théorie se suivant obligatoirement et également nécessaires, mais deux formulations alternatives ou même deux théories concurrentes.

L’accaparement par certaines des moyens de production, qui prend la forme de la propriété privée ou celle du contrôle de type soviétique, et qui ne laisse aux autres que la propriété de leur travail, est-il insuffisant pour rendre compte de la possibilité d’extorquer le travail d’autrui ? Non, puisqu’il est nécessaire ; et qu’il est aussi suffisant, sauf dans un cas : si on veut expliquer le profit en restant dans les paramètres obligés de l’idéologie capitaliste, c’est-à-dire en acceptant la fiction selon laquelle tout bien, y compris le travail, trouve son « juste prix » sur le marché. La théorie de la plus-value, de la valeur de la force de travail en particulier, ne sert qu’à cela ; à expliquer « scientifiquement », c’est-à-dire dans les termes acceptés par les économistes dominants du 20e siècle, l’extorsion de travail. Elle est historiquement et socialement située dans un moment historique où, pour prouver aux autres économistes que les bénéfices venaient du travail des ouvriers et des ouvrières et non des vertus des entrepreneurs, Marx a dû employer leurs cadres théoriques.

La théorie de la plus-value a donc une utilité rhétorique, une force de conviction par rapport à un public précis, dans un contexte historique et social précis. Mais du point de vue de l’explication, elle est, par rapport à la route droite du contrôle des moyens de production, un détour inutile, qui finit par ramener au même point ; le chemin est rallongé, mais la destination est la même. On pourrait imaginer d’autres détours, mais tous les scénarios, quels qu’ils soient, ne seraient qu’une variation sur le thème de la possession et de la dépossession, un ornement peut-être agréable, mais superflu.

Le détour par la théorie de la plus-value est substitué à la route principale : la propriété privée. De plus, ce détour est un scénario qui emprunte ses personnages à l’économie classique ; elle se pare donc des atours de la « science ». Tout un courant du marxisme est d’ailleurs « scientiste » dans un sens fort ; il ne se contente pas de croire que l’exploration « neutre » de la réalité peut découvrir l’exploitation, mais estime que l’exploitation doit être scientifiquement « prouvée » par cette science « objective », qui révèle une réalité préexistante et ne dépend pas du point de vue adopté. La théorie de la plus-value, née de la volonté de convaincre des économistes bourgeois, reste marquée par l’empreinte de ce positivisme. La théorie économiciste marxiste égale l’exploitation à la plus-value et fait de l’existence ou non de « plus-value » le test de l’existence d’une exploitation. Ceci n’a pas de sens historiquement, mais permet – c’est peut-être sa seule utilité – de rayer de la carte toutes les exploitations qui ne passent pas par le marché. Cette expulsion est assez paradoxale, car elle implique que l’extorsion d’une partie du travail (le surtravail) de quelqu’un·e serait pire que l’extorsion de tout son travail, que le salariat serait pire que l’esclavage ou le servage. C’est pourtant bien cela que soutiennent les marxistes quand ils réservent le mot exploitation à l’exploitation salariale.

La théorie de la plus-value particularise à outrance l’exploitation capitaliste ; certes, l’exploitation capita-liste est spécifique, mais elle a aussi des traits communs avec les autres exploitations. Or, la théorie de la plus-value est utilisée pour la faire apparaître non comme dotée de spécificités, à l’égal de toute exploitation, mais comme totalement différente des autres. Mais même si elle n’était pas utilisée dans un but nocif, il demeurerait une bonne raison d’en finir avec elle : elle n’est même pas utile à son objet propre, l’analyse de l’exploitation capitaliste.

Notes

[1. « Le secret de l’expression de la valeur, l’égalité et l’équivalence de tous les travaux, parce que et en tant qu’ils sont du travail humain, ne peut être déchiffré que lorsque l’idée de l’égalité humaine a déjà acquis la ténacité d’un préjugé populaire. Mais ceci n’a lieu que dans une société où la forme marchandise est devenue la forme générale des produits du travail, où par conséquent le rapport des hommes entre eux comme producteurs et échangistes de marchandises est le rapport social dominant. » [Marx, Le Capital, Livre I, Œuvres, Gallimard, La Pléiade, tome I, 1965, p. 590-591].

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