« Désobéir », compte rendu du livre de Frédéric Gros

mardi 19 décembre 2017, par Geneviève Azam

À l’heure où la désobéissance civile ou civique retrouve des lettres de noblesse et des expressions concrètes et variées, où les raisons de désobéir sont si nombreuses, Frédéric Gros [1] nous propose une réflexion quasi ontologique sur l’obéissance et les tensions éthiques qu’elle contient. Contrairement à ce que le titre pourrait laisser supposer, ce livre traite en effet davantage de l’obéissance que de la désobéissance : « Pourquoi il est si facile de se mettre d’accord sur la désespérance de l’ordre du monde et si difficile pourtant de lui désobéir ? ». Au fond, pourquoi obéissons-nous alors que « désobéir peut être une victoire sur soi, une victoire contre le conformisme généralisé et l’inertie du monde ? ».

À l’heure où la désobéissance civile ou civique retrouve des lettres de noblesse et des expressions concrètes et variées, où les raisons de désobéir sont si nombreuses, Frédéric Gros [2] nous propose une réflexion quasi ontologique sur l’obéissance et les tensions éthiques qu’elle contient. Contrairement à ce que le titre pourrait laisser supposer, ce livre traite en effet davantage de l’obéissance que de la désobéissance : « Pourquoi il est si facile de se mettre d’accord sur la désespérance de l’ordre du monde et si difficile pourtant de lui désobéir ? ». Au fond, pourquoi obéissons-nous alors que « désobéir peut être une victoire sur soi, une victoire contre le conformisme généralisé et l’inertie du monde ? ».

Pour nous emmener sur ces salutaires chemins de pensée, Frédéric Gros convoque la littérature, Dostoïevski notamment, les grandes figures exemplaires, Socrate, Antigone, et les textes classiques et fondateurs pour ces réflexions, ceux de Kant (Réflexions sur l’éducation), La Boétie (Discours de la servitude volontaire), D.H.Thoreau (Résistance civile au gouvernement, 1848, devenu Désobéissance civile ou encore Walden dans les Bois), Hannah Arendt (Du mensonge à la violence, Eichmann à Jérusalem-Rapport sur la banalité du mal, Gunter Anders (Avoir détruit Hiroshima, Correspondance avec Claude Eatherly), Simone Weil (Obéissance et Liberté).

Du récit des Frères Karamazov (épisode du retour du Christ parmi nous), il tire la leçon suivante qui inaugure sa réflexion : « C’est dans l’obéissance seulement qu’on se rassemble, qu’on se ressemble, qu’on ne se sent plus seul. L’obéissance fait communauté. La désobéissance divise ». La liberté est vertigineuse, elle demande du courage, celui de s’affranchir du consentement à la domination, à la soumission, à la résignation, à la sur-obéissance, au nombre. Il faut résister à notre désir d’obéir, c’est pourquoi la liberté est une disposition éthique d’abord, il faut vouloir être libre. Le conformisme, la dissolution dans le « on » est souvent infiniment plus supportable et la modernité a inventé des formes d’obéissance qui ne font plus appel aux grandes « institutions disciplinaires » analysées par Foucault, des formes sournoises, subtiles et douces, voire ludiques pourrait-on ajouter.

Et pourtant, une rupture, un basculement historique, un « renversement des monstruosités » a eu lieu. L’auteur cite Hannah Arendt recopiant en 1967 une phrase de Peter Ustinov dans son Journal de pensée : « Pendant des siècles, les hommes ont été punis pour avoir désobéi. À Nuremberg, pour la première fois, des hommes ont été punis pour avoir obéi. Les répercussions de ce précédent commencent tout juste à se faire sentir ». Désobéir, c’est affirmer notre humanité, contrairement aux pensées philosophiques ou religieuses qui font de l’obéissance la voie de l’humanisation pour les unes ou la voie du salut pour les autres, contrairement aussi à la raison technicienne qui a produit des « monstres d’obéissance » en nous faisant automates.

Frédéric Gros intitule un de ses chapitres : « L’année 1961 ». C’est l’année du procès Eichmann à Jérusalem et le renouvellement d’une réflexion sur la responsabilité et ses différentes formes, sur la déresponsabilité, réflexion que l’auteur analyse finement dans toutes ses dimensions. J’ajouterais à cela l’année 1960 et la publication du Manifeste des 121 déclarant le droit à l’insoumission : « Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien ». Cette période est souvent invoquée par ceux et celles qui aujourd’hui empruntent la voie de la désobéissance.

Toute obéissance n’est cependant pas synonyme d’abandon. Frédéric Gros analyse longuement le cas de Socrate, notamment son renoncement à fuir de la prison alors qu’il en aurait eu la possibilité. : « Accepter la sanction, ce n’est pas forcément la légitimer, mais en faire éclater le scandale ». Il rejoint Merleau-Ponty qui a vu dans l’attitude de Socrate une manière de résister. Si nous quittons un instant ce livre et pensons aux actes concrets (et revendiqués comme tels) de désobéissance, c’est bien précisément ce scandale qui a été convoqué dans l’argumentaire des femmes punies pour avoir permis ou effectué des avortements au temps où c’était interdit, par les faucheurs d’OGM, et plus récemment par les « faucheurs de chaises ». Socrate est encore convoqué par l’auteur pour analyser ce qu’il appelle « la dissidence civique » : « Le dissident fait surtout l’expérience d’une impossibilité éthique. Il désobéit parce qu’il ne peut plus continuer à obéir ». Car obéir n’est pas fondamentalement dire oui, mais dire non à soi-même en disant oui à l’autre.

C’est à partir de cette tension que l’auteur nous livre une conception du sujet, autre que le sujet conçu comme jaillissement autonome. Elle est largement inspirée de D.H. Thoreau, pour qui la désobéissance « s’enracine dans un travail éthique sur soi », une exigence intérieure cultivée lors de ses promenades (Frédéric Gros a écrit également un livre sur le sujet, Marcher). Thoreau, selon l’auteur, définit le sujet désobéissant et responsable comme celui qui donne sa place à « l’indélégable », au « c’est à moi de le faire ». « Si je ne suis pas moi, qui le sera à ma place ? », écrivait Thoreau. Ce « soi indélégable », insubstituable, n’est pas le Je unique, singulier, narcissique, menacé d’individualisme, de subjectivisme et de recherche d’un « soi » authentique. Il est principe d’humanité et exigence d’universel, car « on se découvre irremplaçable d’abord et essentiellement pour se mettre au service des autres ». La conscience de l’indélégable est le point de départ de la « dissidence civique » : « Le contraire politique du conformisme n’est pas le Je unique, singulier, qui demande à être enfin lui même, c’est le soi indélégable qui exige la dignité universelle ». Il est donc impossible de déléguer à d’autres le souci du monde et des autres. C’est aussi la leçon de Socrate. Il est impossible de se défaire de cette responsabilité, ainsi que l’écrivait Jankelevitch. Le sujet n’est plus seulement le sujet autonome, construisant du sens, il est le sujet responsable, habité par le souci du monde et des autres. Il est pourtant très difficile de vivre avec ce sujet responsable de tout, ce qui explique les stratégies d’évitement, de contournement, d’obéissance.

Cette réflexion, ce cheminement philosophique partagé avec l’auteur qui ne nous lâche jamais la main, sont infiniment précieux pour tous ceux et celles qui cherchent les chemins de la dissidence et de la désobéissance.

Avec tout de même une question qui reste en suspens. Si Frédéric Gros affirme que la démocratie ne pourra être sauvée que par la désobéissance éthique, les tentations de l’obéissance sont telles que les figures choisies de la désobéissance, Socrate, Antigone, Thoreau et quelques autres, peuvent apparaître comme des exceptions difficilement atteignables, tant elles semblent supposer une forme élevée d’ascétisme éthique. Certes, le propos du livre n’est pas d’entrer dans le concret de la désobéissance, mais les actes de désobéissance sont certainement plus nombreux et permanents qu’on pourrait le penser de prime abord. Et on peut même dire que, sans ces actes, individuels ou collectifs, ce qui reste de notre démocratie serait encore réduit. Enfin, si nous allons voir du côté d’Albert Camus et de L’Homme révolté (Camus n’est pas convoqué dans cet ouvrage), le consentement est autre chose que l’obéissance ou la résignation, il est fondamentalement le consentement au monde, l’amour du monde (Amor mundi, Arendt), sans lesquels le souci du monde, le désir de le transformer et la révolte sont absents. Le consentement, le oui, précède la révolte.

Notes

[1Frédéric Gros, Désobéir, Paris, Albin Michel-Flammarion, 2017.

[2Frédéric Gros, Désobéir, Paris, Albin Michel-Flammarion, 2017.

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