Note de lecture de « Urgence antiraciste. Pour une démocratie inclusive »

mardi 30 mai 2017, par Samy Johsua *

La publication d’Urgence antiraciste intervient dans une période électorale où la récupération des questions identitaires est devenue monnaie courante. En temps de crise du système néolibéral et au motif de la « guerre contre le terrorisme », les politiques nationalistes et sécuritaires gagnent du terrain. Les auteurs le démontrent, une lame de fond, orchestrée par les pouvoirs publics et par les franges réactionnaires des opinions, menace de saper les bases des États de droit et social. En France, la vague autoritaire s’est ajoutée à la gestion austéritaire sous la présidence Hollande. Sous le couvert de l’état d’urgence en réponse au péril djihadiste, sévit un interventionnisme militaire et policier systématique, par la chasse aux Roms, aux jeunes des banlieues, aux migrants et aux réfugiés… Cette violence d’État multilatérale, qui donne sens au concept de « choc des civilisations » fait écho à la montée de l’extrême droite et reprend des éléments de son programme.

Il est rappelé dans l’ouvrage, que la montée des exclusions et rejets de l’autre est instrumentalisée pour détourner la colère sociale due aux choix socio-économiques que dénonce précisément Attac. Ce sont les deux facettes d’une même dérive néolibérale aux ordres de la finance internationale. Il nous faut donc lutter sur les deux fronts, sinon l’histoire risque, hélas, de nous demander des comptes.

Pour positiver le débat sur les origines et les appartenances culturelles, ce livre, publié par les Éditions coopératives du Croquant, regroupe entre autres des représentants de l’immigration, des outre-mer et d’Afrique, avec lesquels le mouvement social gagnerait à coopérer davantage. L’expertise des sciences sociales – histoire, géopolitique, sociologie, anthropologie culturelle, droit… – est par ailleurs largement convoquée. Concernant le féminisme, il est dommage qu’il n’y ait qu’un seul point de vue, y compris dans le champ commun de l’intersectionnalité, d’autant plus que le débat est incandescent aux USA (les positions de Nancy Frazer marquent des points, et même Judith Butler a changé son fusil d’épaule). À creuser une prochaine fois.

Organisation du livre

La table des matières est organisée selon la logique suivante : d’abord un état des lieux géo-historique avec un focus sur l’actualité des guerres et des migrations. Puis une partie centrale sur la situation des minorités ethniques – d’origine africaine, arabo-musulmane, juive, rom… – qui composent le paysage national, avec en complément l’étude des discriminations faites aux femmes et aux jeunes des quartiers populaires, selon le principe émergent de l’intersectionnalité. Ensuite, une mise en débat des antiracismes, certains s’inscrivant dans une perspective historique, individualisée et universalisante et d’autres dans le combat des politiques actuelles de racialisation. Enfin, une partie institutionnelle (école, médias, ONU...), qui préconise un programme citoyen et législatif pour la résorption du problème.

Le principe de diversité, qui est à la base de la partie centrale du livre, rend compte de la multiculturalité de la société française, reflet d’une mondialisation multipolaire. La dernière partie, généraliste, recentre les problématiques antiracistes appréhendées d’une manière spécifique dans un premier temps.

L’antiracisme un vecteur de démocratisation et altermondialiste

Face aux contre-forces coalisées qui entretiennent un climat de violence et de démobilisation généralisée, cette équipe veut nous en convaincre, il importe de renforcer les collaborations inter-associatives, à l’échelle nationale et internationale. Trop souvent, les réflexes de solidarité, même basiques, sont freinés dans notre propre camp, du fait d’urgences commandées par une actualité devenue oppressante pour tout citoyen. Or, la problématique antiraciste, dans ses diverses dimensions, est de celles qui favorisent la remobilisation collective et une émancipation humaniste, par un dépassement des entre-soi ethnocentrés et des enfermements idéologiques.

Nos associations font légitimement de cette question un objectif important, corrélé à la lutte contre l’autoritarisme néolibéral. Urgence antiraciste le démontre, la réalisation de cet objectif est largement conditionnée à la décolonisation des mentalités, à l’établissement d’une coopération digne de ce nom avec les pays du Sud, à une pleine inclusion des citoyens issus de l’immigration non européenne, à la construction altermondialiste, à la réhabilitation du système démocratique sur ces bases….

Une publication unitaire de cet ordre constitue un outil de référence, dans un secteur marqué jusqu’à présent par des formes de marginalité ou d’informel sur un plan ou un autre. Cet outil est un signe visible d’encouragement à l’égard des militants, jeunes et citoyen-ne-s qui se battent sur ces fronts et dont les réalisations locales et globales doivent être connues, reliées et amplifiées. La réussite de la mobilisation unitaire en Guyane montre qu’il est possible de faire progresser les tenants et aboutissants d’une « démocratie inclusive ».

Référence

Urgence antiraciste –Pour une démocratie inclusive- Coordination de Martine Boudet- Préface d’Aminata Traoré (Éd. du Croquant, mars 2017).

Collectif des auteurs :Nils Andersson, Farid Bennaï, Adda Bekkouche, Saïd Bouamama, Martine Boudet (coordination), Monique Crinon, Christian Delarue, Bernard Dreano, Mireille Fanon Mendès-France, Patrick Farbiaz, Augustin Grosdoy, Gilles Manceron, Gus Massiah, Paul Mensah, Évelyne Perrin, Alice Picard, Louis-Georges Tin, Aminata Traoré (préface)

Publication avec le soutien d’Attac France, d’Attac Togo, du Cedetim, du Collectif Femmes pour l’égalité, du Cran, de la Fondation Fanon, du FUIQP, du MRAP, de Reprendre l’initiative, de Sang pour Sans, de Sortir du colonialisme.


Table des matieres

Préface

  • Face à l’ordre et au chaos, construisons un autre monde, par Aminata Traoré, ancienne ministre malienne de la Culture et du Tourisme, altermondialiste et écrivaine

Introduction

  • Un contexte (inter)national bouleversé et source de conflits démultipliés

Première partie – État des lieux historique et géopolitique

  • Le profit et le chaos, géopolitique d’un XXIe siècle commençant, par Bernard Dréano, co-président du Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale (CEDETIM) et fondateur de l’Assemblée européenne des Citoyens, branche française du réseau international Helsinki Citizens’ Assembly
  • La nécessaire désaliénation du colonisateur, par Nils Andersson, président du Conseil scientifique de Sortir du colonialisme
  • L’urgence de la démocratisation des relations Afrique-France-monde, par Paul Mensah, membre du Conseil scientifique d’Attac Togo
  • Une géopolitique du chaos : l’espace arabophone entre mouvements d’émancipation, autoritarisme étatique, islamisme radical et nouvelles formes d’impérialismes, par Adda Bekkouche, juriste en droit international, membre du Conseil scientifique d’Attac France
  • Migrations : « crise de l’accueil » entre hypocrisie et irresponsabilité, par Augustin Grosdoy, co-président du MRAP et membre du Conseil d’administration d’Attac France

Deuxième partie : Xénophobie d’État et mobilisations antiracistes

  • Esclavage et traite négrière : du devoir de mémoire au devoir de réparation, par Louis-Georges Tin, universitaire et président du Cran
  • La décennie internationale de l’ONU pour les personnes d’ascendance africaine, un défi mondial, par Mireille Fanon Mendès-France, experte-chair du Groupe de travail sur les personnes d’ascendance africaine (ONU), présidente de la Fondation Frantz Fanon
  • La lutte contre le racisme anti-Arabe, anti-maghrébin et l’islamophobie : un impératif égalitaire, par Alice Picard, doctorante en science politique, membre du Conseil d’administration d’Attac France
  • Altermondialisme et laïcité, des recours face à l’islamisme radical et aux populismes, par Christian Delarue, secrétaire général du CADTM France, ex membre du bureau exécutif du MRAP, membre du Conseil d’orientation de la Fondation Copernic
  • Boucs émissaires commodes, les Roms ont des droits. Leur mise en œuvre est la seule voie d’avenir, par Évelyne Perrin, économiste, présidente de l’association Sang pour Sans, membre du Conseil scientifique d’ Attac France
  • Antisémitisme, antisionisme et défense des droits des Palestiniens, par Gilles Manceron, membre du comité central de la Ligue des droits de l’homme (LDH) et du collectif « Trop, c’est trop ! »
  • Le féminisme face au défi du racisme et du sexisme, par Monique Crinon, membre du Collectif des féministes pour l’Égalité et du CEDETIM
  • Jeunes des quartiers populaires en quête d’avenir, par Évelyne Perrin, économiste, présidente de l’association Sang pour Sans, membre du Conseil scientifique d’Attac France

Troisième partie : L’antiracisme en débat

  • Le racisme aujourd’hui et ses différentes formes, par Augustin Grosdoy, co-président du MRAP et membre du Conseil d’administration d’Attac France
  • Reprendre l’initiative contre les politiques de racialisation, par Farid Bennaï, membre du réseau Reprenons l’Initiative et du Front uni de l’immigration et des quartiers populaires / FUIQP
  • La nécessaire politisation de l’antiracisme, par Saïd Bouamama, sociologue, porte-parole du Front uni de l’immigration et des quartiers populaires / FUIQP
  • Pour le cosmopolitisme insurgé, un antiracisme et un anticolonialisme du XXIe siècle, par Patrick Farbiaz, porte-parole du réseau Sortir du colonialisme

Quatrième partie : Programme antiraciste et en faveur d’une démocratie inclusive

  • L’École doit contribuer à apaiser les conflits intercommunautaires et favoriser le dialogue des cultures, par Martine Boudet, anthropologue, membre du Conseil scientifique et du Conseil d’administration d’Attac France
  • Éléments de programme d’une démocratie inclusive, chapitre inter-associatif
  • Promotion de la paix et de la démocratie dans le monde, par Adda Bekkouche, juriste en droit international, membre du Conseil scientifique d’Attac France

Conclusion

  • L’antiracisme, vecteur essentiel de l’émancipation, par Gustave Massiah, membre du Conseil scientifique d’Attac France, représentant du CRID (Centre de recherche et d’information pour le développement) au Conseil international du Forum social mondial (FSM)