Après le Brexit et Trump : confusionnisme à gauche et extrême droitisation idéologique

mardi 21 février 2017, par Philippe Corcuff *

L’année 2016, avec la victoire du Brexit au Royaume-Uni et celle de Donald Trump aux États-Unis, a donné un nouveau coup de pouce, en France et danas d’autres pays, à l’aimantation du débat public par une extrême droitisation idéologique : intolérance identitaire, xénophobies, nationalisme donnant une tonalité ultra-conservatrice à la mise en cause du « système », à la référence au « Peuple » ou à la critique des médias dans une dynamique que l’on qualifier provisoirement de « post-fasciste » [1]. Il vaut mieux parler prudemment d’extrême droitisation idéologique et politique, affectant le champ politique professionnel, les médias, internet et les réseaux sociaux que d’extrême droitisation (ou de droitisation) de la société française en général. Car les réalités sociales observables apparaissent plus ambivalentes et mobiles, parfois chez les mêmes personnes en fonction des contextes, de ce point de vue. On peut ainsi voir cohabiter et parfois entrer en tension des tendances xénophobes et des résistances multiculturelles : les résistances multiculturelles se sont particulièrement exprimées lors des réactions spontanées dans la population au moment des attentats de janvier et de novembre 2015 dans la région parisienne ; par contre, les réactions locales à l’attentat du 14 juillet 2016 à Nice ont laissé davantage de place aux tendances xénophobes.

L’extrême droitisation idéologique et politique passe notamment par une hégémonisation de la critique sociale au profit de thèmes ultra-conservateurs et au détriment des perspectives émancipatrices. Elle emprunte notamment des tuyaux rhétoriques confusionnistes pour se diffuser. Confusionnisme ? Il s’agit d’un ensemble de passages confus et de plus en plus usités entre thèmes de gauche, de droite et d’extrême droite (voir Bevort, 5 juin 2016). Un des agents les plus marquants du confusionnisme dans la dernière période a été l’économiste Jacques Sapir, venant de l’extrême gauche soixante-huitarde et qui était encore récemment considéré comme un sympathisant du Front de gauche. Il défend depuis quelque temps une alliance entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen pour sortir de l’euro (Sapir, 21 août 2015 et 13 septembre 2016 ; Rédaction de Mediapart, 17 septembre 2016).

L’écho confusionniste commence à être important sur internet et sur les réseaux sociaux, et donc tout particulièrement parmi les plus nouvelles générations, tout en étant peu visible pour ceux, souvent davantage
âgés, qui privilégient encore la visibilité par les médias classiques. Ainsi, le sociologue Antoine Bevort, dans une étude indépendante (Bevort, 21 octobre 2016 ; voir aussi l’enquête des journalistes Dominique Albertini et David Doucet, 2016) a montré que, parmi les sites politiques français, le site confusionniste d’une extrême droite antisémite animé par Alain Soral, « Égalité et Réconciliation », arrivait en tête du nombre de visites (environ 8 millions de visites mensuelles) et que le site confusionniste d’une extrême droite islamophobe, Fdesouche, arrivait en deuxième position (environ 4,5 millions de visites mensuelles).

Je vais envisager dans ce texte comment, de la gauche modérée à la gauche radicale, certaines réactions à la victoire de Trump ont fait progresser le versant gauche du confusionnisme. Puis je réinsèrerai ces observations dans une analyse plus large du rapt en court de la critique sociale par l’ultra-conservatisme, en m’arrêtant pour finir sur les ambiguïtés, de ce point de vue, de ce que certains revendiquent comme un « populisme de gauche ».

1 - Confusionnisme et gauches trumpisées

Le développement du confusionnisme passe par la stabilisation d’évidences rhétoriques créant des zones de flou entre gauche, droite et extrême droite. La trumpisation variable de certains à gauche a ajouté son mortier à la consolidation de tels canaux langagiers. Le plus souvent, la trumpisation passe de manière soft à travers des ambiguïtés lexicales et sémantiques (comme chez Ignacio Ramonet, Naomi Klein, Laurent Bouvet ou Jean-Luc Mélenchon), mais peut aller jusqu’à un enthousiasme délirant (chez Emmanuel Todd), avec entre les deux les provocations grotesques Slavoj Zizek et de Jean-Claude Michéa.

Trois formules idéal-typiques du confusionnisme de la gauche trumpisée

Dans certaines réactions de gauche à la victoire de Trump, deux énoncés idéaux-typiques, plus ou moins implicites ou explicites en fonction des discours, créent des interférences confusionnistes risquées avec des thématiques d’extrême droite : « la victoire du Peuple contre les élites » et « les ennemis des médias sont (presque) mes amis  ». Les figures de gauche qui portent des énoncés avoisinants (ou dont les raisonnements prennent implicitement appui sur des énoncés de ce type) dans leurs commentaires sur la victoire de Trump risquent de créer une confusion entre usages essentialistes du « peuple » et usages émancipateurs, critique obscurantiste des médias et critique progressiste. Or, « le Peuple » fantasmé par l’extrême droite, homogénéisé culturellement, ethnicisé, figé principalement sur un référent national, fermé sur le monde et intolérant aux différences culturelles, n’a rien à voir avec « le Peuple » multiculturel, en marche vers l’émancipation individuelle et collective, ouvert sur le monde, des idéaux historiques de la gauche. La critique conspirationniste des médias portée par l’extrême droite, pour laquelle il suffit d’être contre les médias pour être dans le vrai, est éloignée d’une critique émancipatrice des médias au nom de critères de vérité et de justice sociale, en visant alors à lever le poids des structures sociales dominantes afin d’en faire des outils d’émancipation. En ne marquant pas suffisamment les différences radicales entre gauche d’émancipation et extrême droite, empêtrés dans ce type d’énoncés confusionnistes, certaines figures de gauche ajoutent involontairement leurs petites contributions à la montée idéologique et politique de l’extrême droite, dans un contexte où les rapports de force sont en faveur de cette dernière dans des pays comme la France.

Pour une partie seulement des réactions confusionnistes à gauche face à la victoire de Trump, un troisième énoncé idéal-typique se rajoute aux deux premiers : « le national, c’est le Bien, le mondial, c’est le Mal ». Or, tant les cadres nationaux que l’espace mondial ne doivent pas être vus comme des blocs homogènes (uniformément positifs ou négatifs), car ils sont travaillés par des contradictions, des rapports de force et des luttes sociales et politiques. La mondialisation capitaliste en cours profite certes surtout aux classes dominantes les plus internationalisées, mais le protectionnisme national peut, quant à lui, principalement profiter aux classes dominantes nationales ; dans le cas des États-Unis, des fractions importantes de la classe dominante nationale sont internationalisées. Des protections partielles et contrôlées peuvent utilement alléger à un moment le poids pesant sur la classe salariale d’un pays, mais une confrontation protectionniste généralisée entre pays peut aviver la concurrence entre classes dominées nationales au profit du capital et au détriment des classes populaires, et de manière renforcée pour celles des pays les plus démunis. C’est pourquoi une association altermondialiste comme Attac s’efforce de combiner luttes locales, luttes nationales et luttes mondiales, politiques publiques locales, politiques publiques nationales et coopérations internationales. Dans un cadre altermondialiste (« un autre monde est possible ! »), la nation ne constitue pas le principal référent de l’action, mais un des principaux référents nécessairement combiné au local et au mondial. C’est ce qui sépare radicalement son internationalisme du nationalisme d’extrême droite. Par ailleurs, la focalisation sur le national, même en un sens progressiste, dans un contexte où les usages ultra-conservateurs de « la nation » sont hégémonisants au sein des espaces publics, pourrait ajouter de la force, sans le vouloir, à ces usages ultra-conservateurs.

Dans le cas des trois énoncés confusionnistes idéal-typiques, c’est le contexte d’extrême droitisation qui constitue le principal facteur de risque. À la différence de lectures idéalistes des mots et des idées, c’est le contexte politico-idéologique et les rapports de force participant à sa structuration qui contribuent largement à donner leur sens à ces énoncés, et pas seulement ces énoncés en eux-mêmes. C’est ce contexte qui appelle une prudence et une vigilance accrues de la part des ami-e-s de l’émancipation.

Envisageons maintenant, dans l’ordre chronologique de publication, quelques-uns des exemples les plus significatifs de ce confusionnisme de gauche post-Trump, avec des degrés différents et des modalités diversifiées de trumpisation [2]. Les premières de ces réactions à la victoire de Trump ont été quelque peu précipitées, en ne prenant donc pas en compte différents éléments qui se sont révélés plus clairs par la suite, dont :

  1. la victoire de Trump n’a pas été massive, bien au contraire, selon les résultats définitifs connus fin décembre, puisque Hillary Clinton l’a devancé de 2,9 millions de voix (48,2 % des voix contre 46,1 % à Trump) ;
  2. si les moins dotés en diplômes ont davantage voté pour Trump, les moins dotés en revenu ont davantage voté pour Clinton, le phénomène massif étant l’abstention de l’électorat populaire démocrate (voir Fassin, 12 novembre 2016) ;
  3. à côté de mesures protectionnistes et d’un désengagement de l’ONU outillant la rhétorique nationaliste, les premiers signes donnés par la nouvelle administration mise en place par Trump vont dans le sens de la dérégulation bancaire et environnementale, des intérêts des grandes entreprises américaines, du recul de la protection sociale, du négationnisme climatique, de la confirmation de la construction d’un mur xénophobe à la frontière avec le Mexique et de la suspicion islamophobe (voir notamment Calame, 20 janvier 2017).

Ignacio Ramonet trumpisé

La première figure trumpisée, un peu en amont de l’élection, a été en septembre 2016 Ignacio Ramonet, figure de l’altermondialisme et de la gauche de la gauche, président d’honneur d’Attac France et ancien directeur du Monde diplomatique (1990-2008). Dans ce qui se présente comme une explication « objective » de la possible victoire de Trump (Ramonet, 21 septembre 2016) [3], il rapproche les positions de ce dernier de celles de la gauche radicale. Dans ce texte, il affirme que si Donald Trump est tant critiqué par « les grands médias », ce n’est pas tant pour ses déclarations « ignobles et odieuses » à propos des « immigrés mexicains illégaux », des « migrants musulmans » ou des « LGBT » – que Ramonet met bien en cause – mais parce que le candidat du Parti républicain dénoncerait les grands médias comme la globalisation économique, en proposant en fait des mesures politiques en rupture avec l’orientation néolibérale. Le milliardaire américain rejoindrait ainsi l’anti-néolibéralisme de gauche. Les sept axes d’explication des succès dans la campagne présidentielle de Trump seraient ainsi :

  1. « En premier lieu, les journalistes ne lui pardonnent pas ses attaques frontales contre le pouvoir médiatique. »
  2. « Une autre cause des attaques médiatiques contre Trump : sa dénonciation de la globalisation économique. »
  3. « Trump est un fervent protectionniste. »
  4. « Autre option dont les médias parlent peu : son refus des réductions budgétaires néolibérales en matière de sécurité sociale. »
  5. « Dénonçant l’arrogance de Wall Street, Trump propose également d’augmenter de manière significative les impôts des traders spécialisés dans les hedge funds (fonds spéculatifs) qui gagnent des fortunes. »
  6. « En matière de politique internationale, Trump s’est fait fort de trouver des terrains d’entente à la fois avec la Russie et avec la Chine. Il veut notamment signer une alliance avec Vladimir Poutine et la Russie pour combattre efficacement l’organisation État islamique (Daesh) même si pour l’établir Washington doit accepter l’annexion de la Crimée par Moscou. »
  7. « Enfin, Trump estime qu’avec son énorme dette souveraine, l’Amérique n’a plus les moyens d’une politique étrangère interventionniste tous azimuts. »

Certes, Ramonet prend bien garde de ne pas valoriser explicitement les propositions de Trump, mais implicitement il les rapproche des thèmes de la gauche de la gauche, et particulièrement de ses secteurs les plus nationalistes et poutinistes. Or, les points de 1 à 6 pourraient être également défendus en France par Éric Zemmour, Alain Soral ou Marine Le Pen, en association avec des dérives identitaires, xénophobes et discriminatoires analogues à celles de Trump. Ramonet confond ainsi des parentés lexicales entre thèmes de gauche et thèmes d’extrême droite avec un contenu commun. Or, le fait que la version gauche de ces thèmes soit inscrite dans une cadre émancipateur, à l’opposé du cadre discriminatoire de la version ultra-conservatrice, devrait leur donner un sens radicalement différent. Ce qu’oublie Ramonet, participant sans le vouloir à une porosité confusionniste accrue entre thèmes de gauche et d’extrême droite.

Par ailleurs, pour Ramonet, Trump « a su interpréter, mieux que quiconque, ce qu’on pourrait appeler la “rébellion de la base” », celle des « électeurs blancs peu éduqués mais aussi – et c’est très important –, tous les laissés-pour-compte de la globalisation économique », et cela contre « les élites politiques, économiques, intellectuelles et médiatiques ». Le milliardaire médiatique Trump ne ferait pas partie des « élites » ? Les « laissés-pour-compte » de la mondialisation néolibérale seraient derrière lui ? Les tuyaux rhétoriques confusionnistes sont bien ouverts !

Naomi Klein trumpisée

On n’attendait pas, non plus, la journaliste canadienne et activiste altermondialiste Naomi Klein, précieuse figure du mouvement global pour la justice climatique, cultiver des ambiguïtés à propos de Trump. Et pourtant… Dans un entretien pour le quotidien britannique The Guardian (Klein, 9 november 2016), tout en critiquant par la suite « la stigmatisation des migrants et des gens de couleur, dans la diabolisation des musulmans et dans le mépris des femmes », elle commence son article ainsi :

« Ils vont pointer un doigt accusateur sur James Comey et le FBI. Ils mettront tout sur le compte des stratégies de découragement des électeurs et du racisme. Ce sera la faute de Bernie ou de la féminophobie. Ils accuseront les petits partis et les candidats indépendants. Ils reprocheront aux médias de lui avoir fourni une plate-forme, aux médias sociaux d’avoir été son mégaphone et à WikiLeaks d’avoir déballé le linge sale. Mais tout cela passe à côté de cette force qui porte précisément la plus grande responsabilité du cauchemar dans lequel nous nous sommes éveillés : le néolibéralisme. »

On a ici la tentation manichéenne d’un Mal principal (« le néolibéralisme »), qui explique presque tout, en relativisant dangereusement le racisme et le sexisme, vus comme de simples sous-produits de la logique néolibérale, sans consistance propre. On n’est pas là dans une analyse nuancée des interactions et des intersections entre néolibéralisme, sexisme et racisme, mais dans une construction hiérarchique où les deux derniers sont sous dépendance du premier.

Á ce premier manichéisme vient s’articuler un second autour de la figure du peuple « souffrant » dont Trump serait l’expression :

« La décision de jouer la carte de Clinton contre celle de Trump a scellé notre sort. Pouvons-nous au moins tirer les leçons de cette erreur ? Ce que nous devons comprendre, c’est qu’il y a beaucoup de gens qui souffrent. Sous la politique néolibérale de dérégulation, de privatisation, d’austérité et avec le business des grandes entreprises, leur niveau de vie a baissé en un temps record. Ils ont perdu leur emploi. Ils ont perdu leur pension. Ils ont perdu une partie importante du filet social qui rendait cette perte moins effrayante. Ils voient pour leurs enfants un avenir qui s’annonce encore plus grave que leur existence présente déjà passablement précaire. »

Il s’agit donc d’une modalité du tuyau rhétorique confusionniste de « la victoire du Peuple contre les élites », secondarisant le racisme et le sexisme de Trump et ouvrant des ambiguïtés lexicales et sémantiques entre critique émancipatrice du néolibéralisme et critique d’extrême droite, entre Peuple de l’émancipation et Peuple des discriminations.

Laurent Bouvet trumpisé

Laurent Bouvet est un professeur de science politique proche du Parti socialiste, et plus particulièrement de Manuel Valls. Il a jadis été un des principaux introducteurs du social-libéralisme blairiste en France avant de se reconvertir dans une gauche républicaine modérément critique à l’égard du néolibéralisme, mais plus virulente vis-à-vis du « multiculturalisme ». Il commente la victoire de Trump dans un entretien du Figarovox (Bouvet, 10 novembre 2016). Comme chez Ramonet, le confusionnisme prend la forme d’une analyse « objective » :

« Ce qui vient de se passer avec Trump, c’est comme avec le vote en faveur du Brexit récemment au Royaume-Uni, l’expression de toute une partie des électeurs, des citoyens, contre des élites, contre un “système” politique, économique et médiatique, qu’ils estiment les tenir à l’écart, dont ils pensent qu’ils les ont “abandonnés”, selon le mot qui revient souvent dans les enquêtes d’opinion. »

C’est l’abandon des « catégories populaires », au profit « des catégories sociales supérieures, diplômées, vivant dans les métropoles, profitant de la mondialisation et de l’ouverture des frontières », qui constituerait un parallèle entre la défaite des démocrates américains et la situation de la gauche française. « Les populistes », dont Trump, profiteraient de cet état défaillant, notamment en reprenant « des thèmes autrefois chers à la gauche […] comme le patriotisme ou l’attachement à la souveraineté du peuple ». Sous les apparences d’une analyse distanciée, les canaux rhétoriques confusionnistes sont mis en place, en rendant possible, dans l’ambiguïté, des passages entre thèmes d’extrême droite et de gauche. « Le peuple » et le « populaire » apparaissent les mêmes des deux côtés. Et le normatif imbriqué dans l’analytique, implicite au départ, devient explicite à la fin de l’entretien :

« Nous entrons pour la gauche dans son ensemble, partout dans les démocraties libérales, dans une phase de refondation indispensable. Et pour ce faire, il lui faudra quitter nombre des vieux habits endossés pendant des décennies en veillant à ne pas tout oublier de ce qui fonde son origine. »

La victoire du Brexit et de Trump devrait conduire la gauche à revenir à un « populaire » identitarisé et essentialisé, face à l’épouvantail « multiculturaliste », en donnant davantage de place au référent national, dans l’opposition à « l’ouverture des frontières ». Parmi les trumpisés de l’ambiguïté, Bouvet est le seul à déboucher sur un appel explicite à une reconfiguration conservatrice de la gauche ; le trumpisme servant en quelque sorte de modèle dont il faudrait s’inspirer avec modération, en se débarrassant de ses excès « populistes ».

Slavoj Zizek sur-trumpisé

Le philosophe slovène Slavoj Zizek est une vedette internationale de la pensée radicale chic. Il nous a habitués à appuyer des positions traditionnalistes à gauche, avec des accents para-staliniens, dans un style emprunté au « postmodernisme », qui en constitue habituellement l’opposant intellectuel, passant notamment par le miroitement superficiel de provocations et de paradoxes autour d’un « moi je » implicite mais omniprésent. Dans une tribune du Monde, Zizek présente la victoire de Trump comme « la chance d’une gauche radicale » (Zizek, 12 novembre 2012 ; voir la critique de Hanne, 13 novembre 2016). Après avoir cité positivement Staline pour la énième fois, il avance dans la lignée, maintenant répétitive pour nous, de la trumpisation confusionniste :

« Le fait est que Trump a été porté par la même colère que celle où Bernie Sanders a puisé pour mobiliser les militants : il est perçu par la majeure partie de ses sympathisants comme LE candidat anti-establishment. »

Et de l’associer alors à « la colère populaire ». Et si la victoire de Trump apparaît avoir quelque chose de réjouissant, malgré « le tournant droitier qu’il nous réserve », c’est qu’il « effraie » « l’élite libérale ». L’esthétisme « post-traditionnel » de Zizek peut réduire la politique au spectacle jouissif de la peur de ses ennemis, quelle que soit la source de cette peur, selon l’adage « les ennemis de mes ennemis sont presque mes amis »… Mais comme cette réduction esthétisante de la politique sent trop son « postmoderne », il rajoute une touche de vieille politique du pire, si risquée historiquement :

« la gauche a besoin de la menace de la catastrophe pour se mobiliser – dans l’inertie du statu quo actuel, jamais il n’y aura de mobilisation de gauche. »

Cependant, cette figure traditionnaliste peut elle-même être recyclée dans le spectaculaire « postmoderne ». Car le risque pour le clown intellectuel mondialisé est peanuts ! Il y a souvent chez Zizek une course-poursuite infinie entre le traditionalisme et le « postmodernisme » génératrice de maintes confusions. Dans ce cas, cela offre une petite obole au confusionnisme montant entre gauche et extrême droite, obole ayant de surcroît les attraits subversifs du « politiquement incorrect ».

Emmanuel Todd maxi-trumpisé

Trump n’a pas suscité chez le démographe et essayiste Emmanuel Todd, qui se définit comme un anti-néolibéral républicain de centre-gauche, les ambiguïtés et le flou nourrissant fréquemment, comme on l’a vu, les zones confusionnistes. Il a provoqué chez lui une adhésion enthousiaste produisant des propos délirants qui font passer un milliardaire ultra-conservateur, xénophobe et nationaliste pour un héritier de Marx bienfaisant pour l’Amérique. Dans un long entretien sur Canal+ (Todd, 14 novembre 2016), il se félicite de la victoire de Trump comme d’« une bonne nouvelle » et d’« un regain de la démocratie américaine ». Il serait une figure de la lutte des classes du côté des… prolétaires : « Trump a parlé pour les pauvres » et son succès serait celui d’« un pays qui fiche en l’air son establishment ». Le délire n’a alors pas de limite : « c’est un type qui a recentré sur les questions économiques et sur les affrontements de classe, un rêve marxiste en fait Trump », bref une variante progressiste de la figure du « Peuple contre les élites ».

Chez Todd, le repli nationaliste à travers l’orientation protectionniste efface alors le racisme : « un candidat protectionniste, partisan d’un recentrage national, plutôt pacifiste en fait ». Il ajoute dans un entretien au site Atlantico (Todd, 15 novembre 2016) :

« C’est aussi pour cela qu’il a pu mettre l’intérêt économique réel des gens – le protectionnisme, le retour à la nation – au cœur de l’élection, plutôt que la passion religieuse ou raciale. La question du racisme doit être posée sans illusion mais le discours qui vise à dire que le vote Trump est le vote des petits blancs racistes, n’est pas seulement absurde, c’est juste le contraire. »

La confusion est ici structurante et assumée.

Jean-Luc Mélenchon trumpisé

Le candidat le plus en vue de la gauche de la gauche à l’élection présidentielle de 2017, Jean-Luc Mélenchon, a contribué, en commentant la victoire de Trump, à faire du « Peuple » une notion quasi naturelle incluant des usages de gauche, de droite et d’extrême droite. L’élection présidentielle américaine est associée alors à ce qui serait un mouvement plus vaste qualifié par Mélenchon d’« ère du Peuple » :

« “L’ère du peuple” se présente comme une déferlante universelle aux aspects certes très divers mais aux formes souvent comparables et au contenu le plus souvent très profondément similaire. Cette vague mondiale est passée sur toute l’Amérique. Non seulement au sud du continent, vous le savez depuis le temps qu’il en est question ici. Mais aussi au nord. »

Et il salue au passage « l’analyse lucide d’Ignacio Ramonet sur les ancrages populaires du discours de Trump ». Le confusionnisme, ça s’attrape, comme la grippe, semble-t-il ! Par ailleurs, au sein du « Peuple », il distingue « l’électorat populaire de la droite » (Trump) et celui de gauche (Bernie Sanders). Mais une forte parenté est construite entre les deux : « “L’ère du peuple”, “le moment populiste” [4] submergeait le pays. » Car « la même vague populaire s’est donc manifestée clairement et ouvertement chez les Démocrates » (avec Sanders).

Bien sûr, l’association entre Trump et le « populaire » ne signifie pas pour Mélenchon « l’approuver ». Cependant, une certaine fascination opérée par Trump sur Mélenchon, outre les supposés appuis « populaires » partagés, a à voir avec les ennemis du nouveau président américain : les fameuses élites, dont les médias, ou « la caste médiatico-démocrate ». Mélenchon martèle : « Un autre aspect de la campagne de Trump a été de narguer le système de la caste oligarchique de l’intérieur », tout en insistant sur l’importance du « dégoût que les médias inspirent aux gens » dans le succès du milliardaire américain. Et il effectue alors des rapprochements avec le « petit monde médiatique parisien », qu’il a pris lui-même pour cible (parce qu’il aurait pris sa candidature pour cible), appelée encore « la meute ».

Le candidat de « la France insoumise » a donc aussi participé à consolider – non pas dans l’adhésion à la victoire Trump mais dans l’ambiguïté de ses réactions – des tuyaux rhétoriques confusionnistes : « la victoire du peuple contre les élites » et « les ennemis des médias sont (presque) mes amis ».

Jean-Claude Michéa trumpisé

Le philosophe Jean-Claude Michéa récuse la notion de « gauche », mais s’inscrit dans la tradition du mouvement ouvrier et du socialisme. Ses écrits ont plusieurs facettes : il a contribué à la relance d’une réflexion sur l’émancipation, en prenant notamment appui sur la notion de « common decency » (ou dignité ordinaire) chez George Orwell, et il a donné des accents conservateurs à son socialisme, en particulier en liant négativement libéralisme économique, libéralisme politique et libéralisme culturel. Ce deuxième pôle a fait qu’il est devenu une référence importante à l’extrême droite (Eric Zemmour, Alain Soral, Alain de Benoist ou Marine Le Pen), sans qu’il combatte publiquement ces usages, tout en étant aussi utilisé dans des secteurs de la gauche radicale et des milieux anarchistes, mais également par une gauche républicaine venue du social-libéralisme (Laurent Bouvet ou Jacques Julliard).

Peu avant l’investiture de Trump (Michéa, janvier 2017), il a effectué un télescopage ambigu avec Martin Luther King :

« Par quel miracle celui qui est censé ainsi symboliser, selon Le Monde, l’essence même du capitalisme le plus sauvage peut-il coaliser contre lui, du matin jusqu’au soir, la quasi-totalité de ce que Marx appelait la “presse aux ordres de la Bourse” (y compris de sa “brigade du rire”, de Yann Barthès à Karl Zéro) ? C’est sans doute que celle-ci ne lui pardonne pas d’avoir eu le mauvais goût d’utiliser dans sa campagne électorale un peu trop d’éléments de langage “anticapitaliste”.

Mais que ces chiens de garde se rassurent ! Trump – bien que, contrairement à Fillon, il sache en effet parler aux travailleurs – n’a probablement jamais eu la moindre intention de remettre vraiment en cause le TAFTA ou la tyrannie de Wall Street (les choses sont peut-être un peu différentes sur le plan géopolitique).

Et, si même il poussait l’incohérence jusqu’à vouloir faire quelques pas dans cette direction - hypothèse peu plausible -, nul doute que le système saurait très vite lui rappeler les limites à ne pas dépasser. C’est qu’on ne plaisante pas avec ce genre de choses au pays des Kennedy et des Martin Luther King. »

Ce passage exprime une provocation, dont Michéa est coutumier et qu’il emprunte à la littérature situationniste ; des publicitaires comme certains penseurs supposés radicaux ayant, de ce point de vue, puisé chez Guy Debord des formes stylistiques analogues. Cette provocation est tissée de sous-entendus. Michéa donne une couleur sympathique à Trump, car mal-aimé des médias et pourvu d’« éléments de langage “anticapitalistes” ». Cependant son « anticapitalisme » n’irait pas assez loin. Luther King apparaît, en regard, comme faisant partie de l’establishment capitaliste américain, valorisé par les médias, dans le couple constitué avec le président Kennedy. Dans les catégories de Michéa, il aurait aussi l’inconvénient de se situer du côté du « sociétal » (les droits civiques de la minorité noire américaine), dévalorisé, et non du « social », valorisé. La trumpisation confusionniste est ainsi redoublée par le grotesque de rehausser symboliquement un grand capitaliste raciste par rapport à un militant noir. Et, sur le fond de l’analyse, cela exprime deux travers : 1) la non-reconnaissance de l’apport propre de la lutte pour les droits civiques pour des millions d’opprimés parce que noirs aux États-Unis (ce ne serait que du « sociétal », berk !) ; et 2) la méconnaissance du double combat de Luther King pour l’égalité raciale et l’égalité sociale, dans une liaison entre droits d’une minorité et combat de classe (voir sa biographe Sylvie Laurent, 17 janvier 2017).

Une fois fait le tour d’un nouveau bréviaire confusionniste de gauche, il nous faut le resituer dans le contexte plus large de la situation de la critique sociale et de ses évolutions dans leurs rapports avec l’extrême droitisation.

2 - Critique sociale : de l’émancipation à la discrimination

Parallèlement et en interaction avec les poussées électorales du Front national, une trame idéologique ultra-conservatrice structurée par une obsession identitaire et dotée de tonalités xénophobes, sexistes, homophobes et nationalistes s’est donc mise en place en France au cours des années 2010. Alain Soral est une des principaux protagonistes du pôle antisémite, avec une aura de « rebelle » dans l’underground d’internet et parmi les jeunes générations. Éric Zemmour incarne une des figures les plus visibles du pôle islamophobe et négrophobe, avec une aura de « rebelle » dans les médias, adossée à des succès éditoriaux, et des échos dans les générations plus âgées. Or, cette idéologie ultra-conservatrice est en train d’opérer un rapt sur la critique sociale, traditionnellement ancrée à gauche en étant adossée à un horizon émancipateur.

Ainsi, l’extrême droite est en train de voler à la gauche en général, et à la gauche radicale en particulier, une bonne part de leurs postures et de leurs mots. Il s’agit du mot « critique » en général, mais aussi plus précisément de la critique du « système », la critique du néolibéralisme, la critique des banques, la critiques de la mondialisation, la critique des médias, la position de rebelle, les mots « peuple », « social », « République », « laïcité », etc. Ce rapt s’effectue sur fond de valorisation du « politiquement incorrect ». Qu’est-ce à dire ? À l’intérieur de ce piège rhétorique, ce n’est pas la correspondance avec l’observation rigoureuse des nuances du réel qui assure « la vérité » d’une thèse, ni son adéquation avec des critères d’émancipation, c’est uniquement le fait de prendre le contre-pied de ce qui est présenté comme « politiquement correct », dans une forme d’automatisme n’ayant plus besoin de développer une argumentation. Dans ce conformisme de l’anticonformisme, les significations sont renversées, puisque le stéréotype devient « levée des tabous », le brouillage confus des repères, « vérité », les diktats de la transgression obligatoire, « liberté ». Par exemple, « l’antiracisme » peut être stigmatisé comme « politiquement correct » et la xénophobie prendre alors des allures « rebelles ». Dans les mains de l’extrême droite, la critique devient une machine perverse, qui détourne l’élan critique en le connectant à la xénophobie et à d’autres logiques discriminatoires (comme le sexisme et l’homophobie). Cette OPA ultra-conservatrice sur la critique sociale bénéficie des logiques diverses contribuant à défaire le lien historique entre critique sociale et émancipation. L’association critique sociale/discrimination en est plus aisée. Les tuyaux rhétoriques confusionnistes constituent, dans le cadre de ce processus en cours, des facilitateurs de la reconfiguration politico-idéologique de la critique sociale, dont on a déjà connu des formes dans l’Europe des années 1930, mais avec une critique sociale émancipatrice plus vivace appuyée sur de grandes organisations politiques et syndicales de gauche.

Ce rapt ultra-conservateur sur la critique sociale a d’abord été favorisé par le contexte politique : d’une part, les effets délégitimants de l’impasse autoritaire du stalinisme sur le pôle communiste de la gauche, qui culmine avec la chute du mur de Berlin en 1989, et, d’autre part, les déceptions successives vis-à-vis du pôle socialiste du fait de sa mise en œuvre de politiques social-libérales à partir de 1983. Ce qui a contribué à distendre les liens entre critique sociale et idéaux émancipateurs, tout en brouillant les repères historiques quant à la définition de la gauche. Les résistances à l’aimantation du débat public par une logique d’extrême droitisation en ont été affaiblies.

Les liens entre critique sociale et émancipation se sont également distendus dans le champ intellectuel (Corcuff, 2012). L’ultra-spécialisation des savoirs a contribué à rendre plus difficiles les dialogues entre sciences sociales et philosophie. Or, de plus en plus, les sciences sociales ont développé une critique de moins en moins référée à des appuis émancipateurs, alors que l’émancipation devenait surtout un objet de la philosophie politique. Les tensions entre la sociologie critique de Pierre Bourdieu et la philosophie de l’émancipation de Jacques Rancière sont particulièrement significatives des écarts creusés entre critique et émancipation. Par ailleurs, au sein des pensées critiques s’efforçant d’échapper à l’ultra-spécialisation, le face-à-face entre la nostalgie de la catégorie philosophique traditionnelle de « totalité » et la dilution « postmoderne » du sens laisse peu de place à une reformulation de pensées globales, à la fois critiques et émancipatrices. Or, la totalité apparaît inadéquate vis-à-vis de la diversification des savoirs et le « postmodernisme » tend à perdre de vue des repères globaux sur la réalité.

Autre obstacle dans le monde académique : un usage corporatif répandu du thème de « la neutralité axiologique », non pas comme horizon régulateur légitime invitant à prendre en compte les effets des présupposés des chercheurs quant aux valeurs sur leurs analyses, mais comme une injonction à rester à l’écart des débats de la cité et à bannir l‘engagement. Cette posture freine l’engagement public des chercheurs en sciences sociales.

Enfin, l’hégémonisation de la critique par l’extrême droite rencontre peu de résistances du côté de ceux qu’elle dépossède principalement, car la gauche radicale renaissante à partir de 1995 ne se rend pas souvent compte du danger, croyant qu’elle a toujours la main en matière de critique sociale. Cet auto-aveuglement tend à paralyser les efforts pour reformuler une critique sociale de nouveau fermement arrimée à l’émancipation, en nette rupture avec les pièges ultra-conservateurs.

Pour une association comme Attac, avec un rôle particulier de son Conseil scientifique, l’enjeu pourrait se décliner en quatre axes associés :

  1. se saisir des analyses de l’extrême droitisation et de la contribution du confusionnisme à ses avancées ;
  2. donner à la critique du néolibéralisme la plus diffusée dans les espaces publics, via une action d’éducation populaire, une plus grande insertion dans l’analyse des logiques structurelles du capitalisme et de ses contradictions, en évitant une dénonciation trop sommaire et superficielle du néolibéralisme, de la finance et des banques ;
  3. se préoccuper, à côté de l’utile contre-expertise spécialisée, de la reformulation de théories critiques globales, associant critique et émancipation ;
  4. relancer les réflexions sur la réinvention de politiques d’émancipation individuelle et collective.

Il y va de l’avenir d’Attac et, au-delà, du mouvement altermondialiste comme du risque de marginalisation, voire de folklorisation, d’une gauche d’émancipation héritière notamment des combats républicains du XVIIIe siècle, des combats socialistes des XIXe et XXe siècles, des luttes féministes, des résistances anticolonialistes et antiracistes, des mobilisations contre l’homophobie, des critiques libertaires de l’étatisme, du cosmopolitisme républicain et de l’internationalisme ouvrier.

3 - En guise d’ouverture : ambiguïtés confusionnistes du « populisme de gauche »

La notion de « populisme de gauche », théorisée aujourd’hui par la philosophe politique belge Chantal Mouffe, a récemment été introduite en France (Mélenchon, Mouffe, 21 octobre 2016). Le fait qu’une partie des dirigeants de Podemos en Espagne s’en réclame (autour d’Íñigo Errejón : voir Errejón, Mouffe, 2015) constitue un attrait de la notion dans une gauche française déboussolée. Cependant, le transfert du contexte espagnol – qui a connu ces dernières années et connaît encore des mouvements populaires et citoyens importants, un certain dynamisme néopartisan de Podemos et une extrême droitisation plus limitée que dans d’autres pays européens – au contexte français pose des problèmes. Chantal Mouffe insiste dans la caractérisation du « populisme de gauche » sur le caractère central de la confrontation « caste/peuple » (dans Errejón, Mouffe, 2015, pp. 111-138). Même s’il est distingué et posé comme une alternative du/au « populisme de droite » de l’extrême droite, il garde de fortes parentés lexicales et sémantiques avec lui.

Dans un contexte comme celui de la France, où l’extrême droitisation tend à aimanter le débat politique et idéologique, cela risque de prendre d’autres colorations que dans le cadre espagnol. Cela pourrait alimenter les tuyaux confusionnistes dont j’ai parlé dans ce texte, d’autant plus que l’antagonisme « caste/peuple » est mis au premier plan chez Mouffe, en tendant à reléguer au second plan la question de l’émancipation. L’étude classique du sociologue Pierre Birnbaum sur Le peuple et les gros (2012 ; 1e éd. : 1979) a mis en évidence dans le cas français comment historiquement des passages ont déjà été frayés entre usages de gauche et usages d’extrême droite, ou simplement conservateurs, de l’opposition peuple/élites.

Plus, le couple « caste/peuple », en tant qu’il est adossé chez Mouffe à l’opposition « ami/ennemi » puisée chez le juriste allemand nazi Carl Schmitt et aux notions d’« hégémonie » et de « guerre de position » empruntées au théoricien communiste italien Antonio Gramsci, valorise une logique unitaire dans la conception du « peuple » au détriment de la pluralité culturelle comme des individualités. Ce cadre conceptuel permet mal de se saisir du double enjeu de la réassociation critique/émancipation et de la résistance à l’hystérisation identitaire ultra-conservatiste. Il nous faudrait un « peuple » plus polyphonique, multiculturel et lieu de convergences de processus individuels et collectifs d’émancipation, orienté par une boussole émancipatrice à reconstituer. Or, la figure du « populisme de gauche » nous détourne d’une part importante de nos tâches urgentes du moment, comme le pointe opportunément le sociologue Eric Fassin (à paraître en mars 2017) :

« C’est sans doute qu’il est plus facile, face au néolibéralisme, de s’opposer que de proposer, de résister que d’inventer. »

Dans ce cas encore, c’est le contexte qui stimule les dangers et affecte d’ambiguïtés confusionnistes les notions concernées, bien davantage que les notions en elles-mêmes, contrairement à ce que pourraient croire des vues idéalistes. La notion de « populisme » apparaît alors comme une impasse pour la gauche française en crise.

Bibliographie

Notes

[1Voir Boltanski, Esquerre, 2014 ; Amselle, 2014 ; Corcuff, 2014 ; Traverso, juin 2015 et février 2017.

[2J’ai déjà présenté dans le journal Libération un premier panorama de ces réactions confusionnistes à la victoire de Trump dans le registre d’un court conte humoristique (Corcuff, 25 novembre 2016).

[3Pour une première critique plus développée, voir A. Bevort et P. Corcuff (8 novembre 2016).

[4Expression empruntée à la philosophe Chantal Mouffe (voir Mélenchon, Mouffe, 21 octobre 2016).