[À voir] Derrière les drapeaux, le soleil

mardi 3 mars 2026, par Groupe cinéma

À partir d’un mince mais vertigineux corpus d’archives, Juanjo Pereira fait revivre la plus longue dictature d’Amérique du Sud au XXe siècle, tout en interrogeant notre rapport contemporain aux images et aux pouvoirs qui les fabriquent.

Derrière les drapeaux, le soleil
Un film de Juanjo Pereira - 2025
Paraguay - Argentine - France - États-Unis - Allemagne – 1h31

Sortie le 25 mars 2026
Attac est partenaire de ce film.

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Un voyage dans l’histoire par l’image

Avec Derrière les drapeaux, le soleil (Bajo las banderas, el sol), le réalisateur Juanjo Pereira signe un documentaire aussi dense que glaçant, qui plonge le spectateur dans les entrailles de la dictature militaire d’Alfredo Stroessner au Paraguay (1954-1989), la plus longue qu’ait connue l’Amérique du Sud au XXe siècle. À travers un montage d’archives très dense, le film rend tangible une époque où l’image était à la fois arme de propagande et mémoire à effacer. Peu d’images subsistent de cette période, la plupart ayant été détruites pour réécrire l’histoire. Pereira a patiemment reconstitué ce puzzle à partir de fonds d’archives dispersés à travers le monde, mêlant reportages officiels, séquences de propagande et rares témoignages visuels d’une réalité brutale.

Le culte du chef et la machine répressive

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Le film suit une chronologie quasi implacable, rythmée par la présence omniprésente de Stroessner : son coup d’État triomphant, ses alliances avec d’autres dictatures (Videla en Argentine, la junte brésilienne pour la construction du barrage d’Itaipú), ses voyages d’État en France et aux États-Unis, ou encore la protection accordée à des criminels nazis comme Mengele. Aucune voix off ne vient guider le spectateur ; seuls les commentaires d’époque et un montage audacieux – parfois à rebours – créent une atmosphère dystopique, où le rouge du parti Colorado, symbole d’un pouvoir absolu, éclate à l’écran : ce rouge, omniprésent dans les drapeaux, les foulards des militants et les défilés de masse, rappelle étrangement les codes visuels des régimes communistes… alors même que le communisme est le mal absolu.

Sous couvert de « démocratie », Stroessner se fait réélire tous les cinq ans, sans opposition réelle, tandis que syndicalistes, dissidents et autochtones sont traqués, torturés, assassinés. Jusqu’à un Paraguayen sur dix fait partie des Pyragues, informateurs rémunérés de la police politique, qui épient et dénoncent.
Les visages fermés de la foule, contrainte d’acclamer le « père de la nation » sous tous les cieux, les regards de plus en plus absents au fur et à mesure des années en disent long sur la peur et la résignation.

L’héritage empoisonné

Stroessner ne serait pas resté 35 ans au pouvoir sans le soutien d’une clique de militaires et d’hommes d’affaires, enrichis par la spoliation des terres autochtones et la répression. Son règne ne prend fin qu’en 1989, renversé par ses propres courtisans. Il meurt au Brésil en 2006, sans jamais avoir été jugé, malgré la découverte en 1992 des « archives de la terreur » à Asunción. Pourtant, son héritage perdure : le parti Colorado, toujours au pouvoir, a survécu à la brève parenthèse réformiste de Fernando Lugo (destitué en 2012) et c’est au Paraguay, épicentre de la « République unie du soja » où paramilitaires et corruption règnent encore, que le 17 janvier 2026 a été signé l’accord entre l’Union Européenne et le Mercosur dont avait été exclu très temporairement (un an !) le pays à cause de la destitution de Lugo.

Un film archéologique et critique

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Juanjo Pereira, cofondateur du Festival international du film contemporain du Paraguay, transforme ces archives en un objet cinématographique à la fois archéologique et profondément actuel. En jouant sur les couleurs, les rythmes et les silences, il révèle l’intrication entre pouvoir et image, entre propagande et effacement. Les 120 heures d’archives compilées, souvent les seules traces de cette époque, montrent des visages hagards, des foules figées, des discours creux. Le réalisateur refuse d’ajouter un commentaire : c’est au spectateur de décrypter ces images, de questionner leur sens, et d’y voir un miroir tendu à notre époque, où l’autoritarisme et la réécriture de l’histoire menacent à nouveau.

Pourquoi ce film résonne-t-il aujourd’hui ?

Derrière les drapeaux, le soleil ne se contente pas de raconter le passé. Il rappelle que les mécanismes de la dictature – culte du chef, répression, corruption – sont des monstres aux vies longues. Au Paraguay, comme ailleurs en Amérique latine, les fils d’anciens nazis se présentent encore aux élections, les paramilitaires font la loi, et les réformes agraires avortent. Face à ces fantômes, le film de Pereira est un appel : celui de ne jamais baisser la garde.

  • Ce documentaire fait écho à De la guerre froide à la guerre verte d’Anna Recalde Miranda, explorant les racines d’un système qui, malgré les apparences, n’a jamais vraiment disparu.
  • Pour organiser une projection, voir le site du producteur-distributeur VraiVrai Films.