De Buenos Aires à Porto Alegre : mémoire et résistance populaire antifasciste

mardi 14 avril 2026, par Collectif

Des militantes d’Attac France étaient présentes à la 1re conférence internationale antifasciste à Porto Alegre, du 26 au 29 mars 2026. Elles reviennent sur ces journées de militantisme pluriel autour de la lutte contre le fascisme et l’impérialisme.

Invitées par le CADTM à la 1re Conférence Antifasciste pour la Souveraineté des Peuples qui s’est tenue à Porto Alegre du 26 au 29 mars, nous avons saisi cette opportunité pour être à Buenos Aires avec nos camarades d’Attac Argentine en ce 24 mars 2026, 50 ans après le début de la dictature. En effet, le 24 mars 1976, le général Jorge Rafael Videla s’emparait du pouvoir en Argentine par un coup d’état militaire sanglant.

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Memoria, Verdad, Justicia ! Nunca más ! 30 400 , queremos saber, donde están ... La única lucha que se pierde es la que se abandona. Photo de la banderole des disparus.


Toutes les rues qui convergent vers la fameuse Plaza de Mayo, où les mères et grands-mères des 30 400 disparus recensés continuent à se réunir, sont remplies de monde mais aussi d’affiches, de collages, de slogans, de grillades, de détermination, de cette force que donne la colère d’un peuple confronté 50 ans plus tard au gouvernement libertarien de Javier Milei élu en 2023.

Privatisations à tout va, inflation, autoritarisme, austérité, étouffement des organisations ouvrières, atteintes sur les conditions de travail, une Patagonie que Milei a laissé brûler et répression contre le peuple Mapuche, restriction des libertés académiques, en particulier dans le domaine des sciences sociales, extractivisme et grands projets agro-industriels… Tous les ingrédients de l’extrême droite sont réunis dans ce pays longtemps gouverné par le péronisme.

Cet anniversaire historique, selon les médias argentins, démontre que la résistance à ce capitalisme ultra-libéral de Milei est bien vivante et qu’elle a toujours existé.

À Porto Alegre, capitale brésilienne des luttes antifascistes et altermondialistes !

C’est donc encore remplies de la force du peuple argentin en lutte pour la mémoire antifasciste, la vérité et la justice que nous arrivons à Porto Alegre le 25 mars. Une douce chaleur tropicale humide, nous amène le soir-même dans les rues de Porto Alegre pour une longue marche de plus de 8 000 manifestantes ; une marche d’ouverture traditionnelle dans cette ville qui a accueilli le premier Forum social mondial (FSM) en janvier 2001. Et où la jeunesse brésilienne s’est fait entendre avec une énergie porteuse d’espoir et de combativité comme Porto Alegre n’en avait pas connu depuis longtemps selon plusieurs témoignages.

En effet, cela fait déjà 25 ans que le premier FSM s’est tenu à Porto Alegre en janvier 2001, en opposition au Forum Mondial Économique de Davos. Si cette 1re Conférence internationale se démarque très clairement du FSM en réunissant partis politiques, mouvements sociaux et citoyens, alors que le FSM se veut indépendant des partis politiques, elle a cependant retenu certains traits de cette culture altermondialiste propice à l’horizontalité.

Basée sur un processus de décision croisé entre un Comité unitaire d’organisation des forces politiques et sociales brésiliennes et un Comité international d’organisation mis en place en 2025, la Conférence s’est structurée autour d’ateliers autogéré créés par les organisations parallèlement à des conférences en plénière définies collectivement par les organisatrices et les organisateurs. Au total, ce sont onze conférences et 150 ateliers autogérés qui ont eu lieu à l’Université du Rio Grande do Sul.

Un premier appel prémonitoire lancé en 2024 par le collectif des partis politiques brésiliens, des syndicats [1] et du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre de l’État Rio Grande do Sul prévoyait de tenir la Conférence en mai 2024 à Porto Alegre, une ville aux fortes traditions de démocratie participative par ailleurs. Totalement submergée par des inondations massives, la conférence a dû être reportée. C’est donc en 2025 que l’appel a été relancé et appuyé par un appel international au renforcement de l’action antifasciste et anti-impérialiste du CADTM international.

Signé par Attac et par une dizaine de ses militantes, cet appel a recueilli plus de 1800 signatures de personnalités et militantes des cinq continents. Durant ces trois jours, plus de 4000 militantes se du monde entier se sont réunis, des États-Unis, à l’Inde, l’Afrique, le Moyen orient en passant par l’Europe (Belgique, Danemark, Espagne, France, Royaume Uni, Russie, Ukraine...).

L’importance de cet événement ne tient pas seulement à son ampleur mais surtout au contexte économique, social, politique mondial, caractérisé par l’organisation internationale des forces conservatrices impérialistes et capitalistes, qui poursuivent sans relâche leur guerre contre les peuples du monde ; la France n’étant pas épargnée. L’accumulation, la prédation et la violence du capitalisme l’exige, du moins dans cette nouvelle phase qui s’est ouverte depuis la crise déclenchée aux États-Unis et en Europe en 2008.

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Les militantes d’Attac aux côtés de militantes d’Attac Argentine.


La délégation française comprenait notamment deux députées européennes de la France insoumise, un député de l’Après représentant la Digue et leurs collaborateurices parlementaires, deux représentantes du NPA, trois militantes de Attac, Mireille Fanon Mendés- France de la fondation Franz Fanon, un des anciens porte parole de la Jeune Garde, une représentante de la quatrième internationale française.

Patricia Pol, membre de la délégation d’attac France, est intervenue dans une des onze conférences en plénière : « La solidarité entre les peuples et la lutte anti-impérialiste », dont le texte est à retrouver en intégralité ici. Les militantes d’Attac ont aussi participé à l’élaboration de trois ateliers autogérés : « Pour un altermondialisme des peuples », « Instrumentalisation de la population migrante par les fascistes, néo-fascistes, les droites, etc », « Le risque fasciste en France ». Ces trois ateliers autogérés ont rencontré un succès positif.

Une première étape réussie pour (re)fédérer un processus d’articulation internationaliste et altermondialiste antifasciste

Dans le contexte mondial où les interdépendances entre croissance des inégalités, guerres et génocides, racisme, atteintes aux femmes et LGBTQIA+, aux peuples autochtones et migrantes, autoritarisme et remise en cause du droit international, résonnent avec la montée de l’extrême droite sur tous les continents, cette première Conférence internationale antifasciste a pu atteindre en grande partie les objectifs qu’elle s’était assignée :

  • contribuer à unir les forces de gauche brésiliennes, politiques, syndicales, sociales, citoyennes, afin d’assurer la victoire de la gauche, et vraisemblablement de Lula face au bolsonarisme en octobre de cette année. Plus largement, un grand nombre de pays voient diverses échéances électorales se tenir dans les mois à venir.
  • constituer un espace d’échanges, de connaissances, d’articulation, de solidarité et de dialogue entre des mouvements très divers avec des positions parfois divergentes en termes d’analyse géopolitique à l’échelle internationale.
  • s’inscrire dans un processus de lutte, de solidarité et de réponse contre la montée de l’extrême droite et les agressions impérialistes, dimensions essentielles d’un projet émancipateur, écologiste, féministe, antiraciste et internationaliste.
  • contrer le récit médiatique dominant et son narratif qui a sciemment invisibilisé le mouvement social altermondialiste des luttes communes et globales et des projets de société pluriels depuis des décennies.

Force est de constater d’une part que la mobilisation des partis était forte, en particulier celle des jeunes du PSOL très actifs pendant toute la conférence. Ce parti est issu d’une scission de l’aile gauche du PT en 2004. Proche de la Quatrième internationale, le Manifeste pour une révolution écosocialiste a notamment fait l’objet d’une table ronde très suivie.

D’autre part, la diversité des thématiques et des intervenantes a incontestablement permis d’apporter des connaissances sur l’état du monde, des luttes en cours et à venir et de confronter des expériences et des approches politiques d’une grande diversité sur tous les continents. Le CADTM, très actif dans le pilotage de la conférence, a notamment mobilisé ses représentants d’Afrique, d’Asie et du Moyen orient. De son côté Attac a mobilisé des représentantes de France, d’Argentine, d’Espagne, du Maroc, préfigurant la relance en cours du réseau Global Attac largement discuté lors de l’atelier « Pour un altermondialisme des peuples ».

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En revanche, la méthodologie choisie pour les conférences en plénière n’a pas toujours permis de favoriser le débat entre les intervenantes et avec la salle. L’exemple de la 5e conférence « La solidarité entre les peuples et la lutte anti-impérialiste » dans laquelle nous intervenions avec d’autres militantes et responsables politiques brésiliens, porto-ricain, sahraoui, iranien, cubain, est à cet égard significatif des divergences que nous pouvons avoir sur l’analyse de l’impérialisme et de la solidarité entre les peuples en fonction de l’origine géographique des intervenantes d’une part et de leur appartenance politique ou du gouvernement qu’ils représentent d’autre part.

Face à l’impérialisme des États-Unis qui se traduit notamment depuis janvier 2026 par l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro et de Cilia Flores, l’asphyxie du peuple cubain, le bombardement avec le gouvernement israélien de l’Iran et du Liban, peut-on pour autant refuser la critique du gouvernement Maduro ou justifier le gouvernement des Mollahs et passer sous silence la lutte des femmes iraniennes et le massacre de milliers de manifestantes, toutes choses étant incomparables par ailleurs ? Jusqu’où peut-on décoloniser nos analyses lorsque l’on vient dudit Nord global sans risquer de passer pour une campiste primaire ? Ces questionnements soulevés ont été débattus dans différents ateliers autogérés ainsi que dans des espaces informels sur le campus de cette belle université ou plus tard autour d’une caïpirinha !

De plus, alors même que lors de la plénière « Antiracisme, féminisme et droits civils dans la lutte contre le fascisme » une intervenante rappelle que plus de 50% de la population au Brésil est noire, force est de reconnaître que de trop nombreuses plénières sont restées majoritairement animées par des hommes blancs. Un autre monde est-il possible dans ces conditions, nous sommes-nous interrogées à l’unisson ?

Première étape réussie cependant d’un long chemin à poursuivre pour cette première Conférence qui s’inscrit dans d’autres processus en cours dont celui des contre-sommets prévus en 2026 (No G7 en France et en Suisse en juin, Fuera OTAN en Turquie en juillet, FSM à Cotonou en août).

L’unité est une condition nécessaire mais non suffisante pour vaincre l’extrême droite

Les accords et désaccords apparus au cours de ces quatre journées entre des partis politiques et des mouvements sociaux tous unis contre le fascisme et l’impérialisme ont permis d’aboutir à un consensus sur une déclaration commune autour d’un constat largement partagé sur les causes du désordre mondial et d’une feuille de route appelée à s’enrichir dans les prochaines étapes de ce processus initié à Porto Alegre. Cela se reflète dans la déclaration finale de la conférence, qui, tout en préservant les principes d’unité nécessaire, a approfondi des positions anticapitalistes que l’appel initial ne prévoyait pas.

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Photo prise suite à la déclaration finale.


Il reste sans aucun doute des questions en suspens, dont beaucoup sont importantes, telles que la guerre entre l’Ukraine et la Russie, la responsabilité de l’OTAN dans ce conflit, ou encore la nature impérialiste de la Chine, qui ont été abordées sans aboutir à des résolutions communes. Le ressort de cette conférence est l’évidence que les peuples en lutte et leurs propositions alternatives sont en mesure de reprendre le pouvoir sur leurs vies, combattre l’offensive capitaliste, garantir les droits civiques, les droits de la nature et des vivants, agir contre les conflits violents et sans fin et d’éviter la fin de la vie sur la planète.

L’unité bien qu’indispensable pour vaincre l’extrême droite est une condition nécessaire mais non suffisante. Nous l’avons vu en France lors de la dissolution de l’assemblée nationale et la campagne du Nouveau Front Populaire. Au fil des tables rondes se sont posées une série de questions : pour vaincre le fascisme, faut-il faire preuve d’une plus grande radicalité et adopter des mesures anticapitalistes et post-capitalistes ? Faut-il proposer des mesures radicales, au risque d’éloigner les secteurs importants pour le combat antifasciste ?

Peut être devons nous prêter attention à ne pas reproduire ce qui a été fait au siècle dernier où seule une partie du capital cherchait à utiliser des méthodes fascistes contre les peuples, tandis que d’autres fractions, également opposées à la souveraineté des peuples, préféraient les méthodes « démocratiques ». Les États-Unis, par exemple, ou d’autres anciens empires ont imposé leur développement pour construire une hégémonie au détriment des peuples et des savoir-faire.

Comme l’indique la Conférence pour la souveraineté des peuples, il n’y aura aucun moyen de vaincre les extrême droites sans l’intervention souveraine, actrices et acteurs démocratiques des peuples en lutte, nous ne serons jamais des spectateurs et des spectatrices du désastre ambiant. Nous nous inscrivons dans une histoire de lutte d’actes concrets.

De l’importance des regards croisés pour comprendre la montée d’un fascisme du XXIe siècle

Autre élément significatif de cette conférence, la mise en évidence de la nécessité de nommer et de réfléchir en commun sur les principaux piliers qui sous tendent la montée du fascisme à l’échelle internationale. Prenant en compte les caractéristiques propres à notre époque, citons le développement des nouvelles technologies liées au Big Data et son coût pour la planète, le pillage extractiviste, le chaos environnemental, la concentration croissante de la richesse entre les mains des milliardaires, la multiplication de l’oppression patriarcale, le racisme, la xénophobie, la responsabilité de politiques, de gouvernements et des entreprises complices.

C’est aussi le lien entre tous ces thèmes que la conférence s’est attachée à débattre et à éclaircir en tant que partie intégrante de l’ADN néofasciste. Alors que beaucoup sont généralement abordés comme des questions identitaires disjointes et indépendantes des unes et des autres, il est apparu clairement que le capitalisme en général, et sa phase actuelle en particulier, engendre ces processus prédateurs et de domination.

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Enfin et ce n’est pas le moindre des succès, force est de constater que cette conférence internationale antifasciste pour la souveraineté des peuples a suscité un regain de moral chez les militantes présentes ainsi qu’une détermination dans les luttes stratégiques positives pour des horizons communs. L’impératif de décoloniser nos pensées critiques en tant que représentants européens est également à nouveau apparu clairement au cours de ces journées altermondialistes et nous remercions le CADTM de nous avoir invitées à cette première étape.

La 2e Conférence devrait se tenir en Argentine, où des élections présidentielles auront lieu en octobre 2027. Le besoin plus que jamais de (re)construire une véritable gauche unie dans ce pays pour battre Milei, comme dans d’autres pays, pour empêcher la prise de pouvoir étatique par l’extrême droite et consolider un mouvement social fort est déterminant pour la souveraineté des peuples. Il incombera de faire progresser la méthodologie plus participative possible pour l’ensemble du mouvement, en s’inspirant des activités autogérées car il est possible de faire combiner des méthodologies qui démocratisent davantage les débats, les décisions et les actions afin que ce soit ces peuples en lutte et qui soient sur les devants de la scène, dans les rues, sur les lieux de travail, d’étude et dans chacun des lieux que nous habitons, de rompre avec la concentration du pouvoir partout et tout le temps.

L’altermondialisme est bien vivant !

Il n’a jamais cessé de l’être, malgré tout ce qui tente de le rendre invisible et peut-être aussi, parfois, une forme de résignation qui s’est installée chez certaines militantes dans un monde qui, en vingt-six ans, s’est emballé à une vitesse folle.

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Se déplacer, partir en délégation, ce n’est pas un luxe militant, c’est un sport de combat. C’est une nécessité. C’est se relier pour de vrai. C’est aller voir où vit l’autre, comprendre ce qui ne se lit pas dans un rapport, sentir ce qui ne passe pas à travers une visioconférence. C’est parler, partager, s’écouter, malgré la fatigue, malgré des journées de conférences intenses. Et pourtant, ce sont souvent dans ces moments-là que quelque chose d’essentiel se joue.

C’est aussi retrouver un temps militant incarné. Se voir, être ensemble, sortir des cadres trop rigides. Rencontrer d’autres mondes, d’autres façons de vivre et de lutter. Retrouver une solidarité concrète, sans géométrie variable. Ressouder des liens, construire des ponts, se rencontrer pas en théorie, mais dans la réalité des corps, des voix, des regards. Être accueillie avec chaleur, construire des ateliers ensemble, se soutenir par la présence, se raconter. Le militantisme, loin des réunions formelles, c’est aussi cela : un espace vivant, sensible, profondément humain.

Comprendre les réalités des autres. Quand on se rend dans des pays qui subissent encore des formes violentes de domination coloniale et raciste, dictatures, coups d’État, politiques imposées par le FMI, épuisement des terres, accaparement des ressources, ravages environnementaux... Alors les mots prennent un autre poids. Ce n’est plus abstrait. Cela devient concret, incarné, impossible à ignorer.

Cela nous oblige aussi à repenser l’histoire, à regarder en face la responsabilité historique de nos pays dans ces processus et dans d’autres tragédies humaines, et à ne pas se réfugier dans une solidarité de façade : cela implique de prendre à bras-le-corps les enjeux de décolonialité dans nos économies, dans nos manières de vivre, et dans des pratiques résolument antiracistes et antifascistes. Et c’est là que la solidarité et l’humanité cessent d’être des principes pour redevenir des forces vivantes, dans toute leur splendeur.

Et puis, il y a aussi ce que cela transforme en nous. Alors, que monte presque à bas bruit, un crescendo silencieux de violences qui frappe les peuples autrement : moins assourdissant, mais tout aussi brutal dans ses effets, car ces logiques sont globales, sans frontières, et mènent partout aux mêmes conséquences.

L’altermondialisme est bien vivant. Continuons à le faire vivre !

Notes

[1Parti Socialisme et Liberté (PSOL), Parti des Travailleurs (PT), Parti Communiste du Brésil (PCdoB), du CPERS (Syndicat des Enseignantes et Employées des Écoles du Rio Grande do Sul), de l’ADUFRGS (Syndicat Intermunicipal des Professeurs des Institutions Fédérales d’Enseignement Supérieur)