Crise socio-politique au Mali : l’éclairage contextuel de la « Lettre ouverte au peuple malien » de Cheick Oumar Sissoko

jeudi 9 juillet 2020, par Marie-Paule Murail

Soupçons de fraude électorale, absence de politique sociale, paupérisation, insécurité... Une crise socio-politique majeure traverse le Mali actuellement, traduisant le ras-le-bol de la population.

Cheick Oumar Sissoko est un cinéaste et homme politique malien

La crise socio-politique

Le 5 juin dernier, puis le 19 juin, des centaines de milliers de Maliens ont manifesté à Bamako, en demandant le départ du président actuel du pays, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK). Ces manifestations ont été lancées à l’initiative du mouvement du 5 Juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), une coalition rassemblant la Coordination des mouvements, des associations et sympathisants de l’Iman Mahmoud Dicko (Cmas), le Front pour la sauvegarde de la démocratie (FSD) et Espoir Mali Koura [1] (EMK), créé le 14 mai 2020 et coordonné par Cheick Oumar Sissoko .

Le déclencheur de cette mobilisation parait être une inversion des résultats au profit de la majorité présidentielle lors des récentes élections législatives tenues les 30 mars et 19 avril 2020. Toutefois, outre le départ du Président IBK, de nombreuses revendications sont apparues concernant la corruption des gouvernants, l’absence de politique sociale, la paupérisation de la population, l’insécurité, la demande de libération du chef de l’opposition, Soumeîla Cissé, enlevé le 25 mars juste avant les élections. Qu’on en juge par ces quelques slogans durant les manifestations : « on a perdu Kidal, l’éducation va mal », « sans sécurité, pas de développement », « IBK, 7 ans de pilotage à vue, ça suffit ! », « Sikasso, non à la paupérisation des cotonoculteurs ».

Ces manifestations traduisent l’épuisement et le ras-le-bol du peuple malien face à une situation sociale, économique, politique et sécuritaire qui ne cesse de se dégrader depuis dix ans. Ces derniers mois, est venue s’ajouter la crise sanitaire. Les manifestants sont convaincus que le départ du président actuel et de « son système » permettrait de créer de nouvelles bases plus favorables au pays ; ils veulent récupérer un pouvoir qu’ils considèrent d’ailleurs ne plus être même entre les mains d‘IBK accusé de soumission aux puissances étrangères.
Une tentative de conciliation a été menée en amont de la manifestation du 19 Juin par la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), ainsi que par l’ONU et l’Union africaine. La CEDEAO a proposé de refaire des élections dans les territoires aux résultats contestés. Mais les représentants du M5-RFP ont maintenu leur mot d’ordre, à savoir la démission du Président.

Cette manifestation du 19 juin a rassemblé des milliers de personnes dans le calme. Depuis, des négociations s’organisent. Une rencontre s’est ainsi déroulée le 23 juin entre les représentants de la majorité présidentielle et les leaders du M5-RFP qui a proposé « la création d’un cadre formel de discussion pour une sortie de crise ». À l’issue de cette rencontre, le mouvement a pris acte de la proposition du gouvernement mais a continué d’exiger le départ du président.

Du côté de la communauté internationale, on commence à s’inquiéter des retentissements de cette crise. Dans un communiqué, le ministère des Affaires étrangères français a déclaré : « La France partage la préoccupation exprimée par le Haut-représentant de l’Union européenne sur la crise socio-politique que traverse actuellement le Mali. L’Union européenne, l’Union africaine, les Nations unies et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ont salué le caractère pacifique des manifestations et appelé l’ensemble des acteurs au dialogue et à la retenue. La France soutient les efforts entrepris par la CEDEAO, qui ont permis de faire émerger des recommandations pour une sortie de crise. Elle encourage les autorités maliennes à rapidement mettre en œuvre les mesures visant à apaiser le climat politique [2] ». Visiblement, la France ne semble pas partager les préoccupations du peuple malien !

La « Lettre ouverte au peuple malien » de Cheikh Oumar Sissoko

Ce texte est préfacé par Salif Keita [3] et postfacé par Jean Ziegler [4] . Salif Keïta salue ainsi l’auteur : « L’intervention de Cheick Oumar Sissoko est courageuse, responsable et honnête. Il restitue les faits historiques incontestables, nous donne des repères solides et pose un diagnostic objectif qui démasque le Démon qui est à l’origine et à la manœuvre de la catastrophe infligée aux peuples du Mali et du Sahel ».

Cheikh Oumar Sissoko présente son ouvrage comme « une lecture analytique de la situation désastreuse du Mali ». Il dénonce le jeu politique et militaire de la minorité Touareg soutenue par la France avec le blanc-seing de la communauté internationale, ainsi que les relations opaques entre les différents groupes terroristes, les forces militaires françaises, maliennes et onusiennes (la MINUSMA) : « La France quant à elle, est plus que jamais présente, dominatrice, arrogante, sous le regard bienveillant des Nations unies, comme lors de la crise récente en Côte d’Ivoire ».

Il rappelle notamment que le sous-sol malien contient des richesses importantes (or, uranium, fer ) qui sont l’objet de convoitise des multinationales des pays occidentaux, ces derniers étant largement responsables du chaos créé. La base de Tessalit est également une zone stratégique convoitée et de nombreux massacres et destructions de villages ont eu lieu. Selon lui, la région de Kidal n’est plus ni gouvernée ni défendue par l’État malien, le développement est rendu impossible à cause de la guerre et les trafics d’armes et de drogue prolifèrent dans les zones de conflit.

Depuis les accords de Tamanrasset en 1991 et d Alger en 2006 et 2015, en passant par la chute et l’assassinat de Kadhafi en 2011, jusqu’à l’opération Serval en 2013, la chronologie n’a cessé d’être tragique qui a abouti à la situation d’aujourd’hui. Et la situation n’a fait qu’empirer : la présence militaire française s’accroît d’année en année, en même temps que la présence terroriste et le nombre de victimes civiles et militaires.

Pour Cheick Oumar Sissoko, « L’État français, dans la défense et la préservation de ses intérêts, et c’est une constance, est à l’origine de cette guerre. Il en est le maître d’ouvrage. Il l’a suscitée et il s’y est directement engagé après avoir incité nos autorités de la transition à lui adresser une invitation à intervenir pour nous "sauver", ce qu’il fit en un temps record, violant allègrement les lois de la République, si chères, pourtant, à ses yeux ». Mais il pointe également la responsabilité collective du peuple malien, de l’État corrompu et vassalisé, en précisant que « nos responsabilités sont grandes ».

L’ouvrage se termine par une série de propositions à l’adresse de l’État malien, de sa population et de la CEDEAO. Il nous invite à tourner notre regard vers le Mali, nous qui sommes aussi concernés en tant que Français.
Quant à Jean Ziegler, il présente Cheick Oumar Sissoko comme « un militant anticolonialiste et anti-impérialiste » et ajoute : « J’ai un énorme respect pour Cheik Oumar Sissoko. Il fait preuve d’un profond attachement aux valeurs que nous partageons. Il continue la résistance, élève sa voix pour interpeller ses compatriotes et les consciences de nous autres Européens et Occidentaux, afin que nous puissions avec tous les peuples du monde construire ensemble la paix, la fraternité et la solidarité universelles. »

Cette lettre appelant au réveil du peuple malien a sans nul doute servi de fondement à la création du mouvement EMK (Espoir Mali Koura) coordonné par Cheick Oumar Sissoko ; une des principales composantes du M5-RFP.

Attac France soutient sa diffusion. On peut se procurer ce petit livre grâce au lien suivant : http://bamakomali.org/ (2 € en téléchargement, 5 € en version papier). Cet achat est également un geste de solidarité qui permettra de multiplier les éditions dans les différentes langues locales maliennes, afin de rendre le document accessible au plus grand nombre.

P.-S.

Marie-Paule Murail, membre du CA d’Attac 17 et de l’espace de travail « mobilisations internationales »

Photo d’illustration : Manifestation à Bamako contre la présence militaire française dispersée par la police en janvier 2018. VOA Press.

Notes

[1Espoir Mali Koura (EMK) : Mouvement de la société civile créé le 14 mai 2020 par Cheick Oumar Sissoko

[3Dans une vidéo postée en novembre 2019 sur sa page Facebook, le musicien Salif Keîta s’adressait au président malien en lui demandant de ne plus obéir à son homologue français Emmanuel Macron, et en accusant la France de financer les djihadistes. Cela lui a valu une remontrance appuyée de l’État français et d’être soupçonné de complotisme par certains médias français.

[4Jean Ziegler, sociologue et homme politique altermondialiste suisse, est l’auteur de nombreux ouvrages, dont le dernier, « Lesbos, la honte de l’Europe », est paru au Seuil en janvier 2020.

Lire le texte complet de l’appel.

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