« Vous avez 2h pour trouver la solution aux heures sombres que nous sommes en train de vivre ! », clame un des organisateurs de cette rencontre européenne avant le départ en ateliers de travail. Sur deux jours, une centaine de militantes issus de plus de 80 organisations et collectifs d’Europe, mais aussi du Bénin, du Mali et des États-Unis, se sont rassemblées à Paris (et quelques unes en visioconférence) pour construire ensemble des futurs plus désirables que ceux que nous impose le système actuel. Entre plénières, discussions en groupes et ateliers sur des sujets spécifiques, les activistes ont mis à plat les questionnements principaux, apprendre les uns des autres et poser les jalons d’actions communes.
Se rencontrer et apprendre les unes des autres
Pour Guillaume Durin, du collectif Breakfree basé à Genève (Suisse), ce rendez-vous « tombe à point nommé et est essentiel pour tout le monde ». Dans le contexte mondial de ce début d’année 2026, les tentatives impérialistes de déstabilisation se multiplient, les solidarités se fragilisent, le droit international est menacé, les autoritarismes progressent et les crises sociales, écologiques et politiques s’intensifient. Les mouvements citoyens de lutte à travers le monde s’organisent pour renforcer leurs liens, agir et préparer les grandes rencontres internationales de l’année, dont le Forum social mondial à Cotonou (août 2026). Massa Koné et Pascaline Agassounon, membres du secrétariat d’organisation du FSM 2026, étaient présentes pour encourager les activistes de toutes les nationalités à participer et construire des réponses globales. « Il faut que les gens comprennent les enjeux et s’engagent à participer, trouver de potentiels partenaires pour accompagner techniquement et financièrement le FSM, explique Pascaline. Quand on dit qu’un autre monde est possible : un seul pays ne suffit pas à le concrétiser ! Il faut qu’on se donne la main pour matérialiser cet autre monde possible. »

Activiste portugais du mouvement Climáximo, João Camargo représente son organisation pour s’inscrire dans le processus de construction du FSM, mais aussi « pour être en contact avec les mouvements français, notamment ceux attentifs à des mouvements connectés aux questions climatiques et de militarisation. On cherche à nouer des alliances, des possibilités stratégiques internationales ».
Paula Martínez Takegami, présidente de l’association Citoyennetés pour la paix de Colombie rappelle qu’il est « difficile, particulièrement en ce moment, de lutter seule, car le système est fait pour écraser un peu tout le monde. C’est important de pouvoir relier les luttes, de partager les savoirs, les expériences. Cette rencontre européenne est un lieu ressource. C’est un lieu de formation et de réseautage ». L’association est basée en France mais travaille bien sûr avec les mouvements colombiens. « Je viens avec curiosité, beaucoup d’écoute, essayer de capter le maximum de choses parce que j’ai cette mission de devoir faire part aux camarades de ce qu’il s’est passé ici et de pouvoir voir comment on peut s’inscrire dans cette dynamique. Et nous pouvons aussi apprendre aux autres, car nous avons un savoir expert de par le type de mobilisation qui a lieu en Colombie. » Dans certains pays, comme en Colombie, faire de la politique est devenu très dangereux. Il faut donc réfléchir à des formes variées de luttes en fonction des lieux, construire à partir des besoins locaux.

C’est justement pour partager les analyses et savoir-faire des différentes organisations présentes que des ateliers étaient organisés sur ces deux jours, en présentiel mais aussi en visioconférence, où une dizaine de personnes qui ne pouvaient pas être sur place ont pu participer aux échanges et à la réflexion commune. Dans les groupes de travail, il a été noté qu’il y avait une perte du commun dans un contexte de réduction des subventions. « C’est le système qui en est souvent responsable. Il est important de s’en extraire, de trouver des objectifs atteignables, renouer avec le concept de convergence des luttes et de relier entre elles les campagnes existantes », explique une activiste lors de la restitution du travail de son groupe.
Pour lutter contre le fascisme et l’extrême droite, il faut aussi lutter contre le cloisonnement des esprits au sein de nos mouvements, prendre du recul pour reprendre des forces. Les discussions des 5 et 6 mars ont également abordé la question de la diffusion des idées et valeurs des organisations altermondialistes : « Il faut déminer la désinformation et travailler sur les questions de communication pour rendre nos luttes et nos points de vue plus visibles. »

Un travail qui semble en bonne voie quand on écoute Nuno, un des quatre interprètes bénévoles de l’évènement. « Je ne suis pas engagé politiquement, je suis très curieux, j’aime savoir ce que chacun pense, quelles sont ses réalités… Et là je ne savais pas à quoi m’attendre en venant ici en terme de bienveillance. De par certains échanges que j’ai pu avoir précédemment et de par ce que l’on voit dans les médias, je me suis demandé à quoi j’allais devoir faire attention. Mais l’accueil n’aurait pas pu être plus chaleureux ! Je le signale parce qu’il a été dit dans des groupes de travail qu’il fallait déjouer les images qui pouvaient être véhiculées dans certains médias sur certains bords politiques. Et ça commence quand vous vous retrouvez entre vous, ça laisse un témoignage à ceux qui ont participé. »
Aller plus loin que les mots
« J’ai toujours construit mon espoir et ma motivation sur des choses concrètes » analyse João. « Il faut trouver ce qu’il faut faire en cohérence avec le moment dans lequel on les applique. » Il venait notamment présenter le livre All-in, une théorie révolutionnaire pour empêcher le chaos climatique « qui nous permet de gagner une vision du futur, de regagner l’espoir basé sur des idées très concrètes, méthodologiques et organisationnelles pour lutter et démanteler le capitalisme à court terme. Il faut aller encore plus loin, on discute beaucoup mais on manque d’action et de prise de risque. Il faut être plus dangereux face aux système actuel. » Grâce aux différentes mises en contact et aux nombreux débats qui ont lieu lors de rencontres internationales comme celles-ci, des campagnes peuvent justement se mettre en place.
Pour Paula de l’association colombienne, ces moments sont « une façon de pouvoir trouver du soutien, des gens avec de l’expérience. Il y a aussi des organisations ici qui ont une influence directe sur l’Europe, et l’Europe a énormément de multinationales qui exploitent les richesses dans notre pays, et ça crée des situations de conflits. Les entreprises européennes viennent avec de l’argent européen s’accaparer des terres, les polluer, assassiner des gens… Beaucoup d’entreprises sont également mêlées au financement du para-militarisme qui a exterminé une partie de la population. Donc il y a un intérêt à trouver des leviers, des soutiens pour que quelque chose puisse être fait, même si on ne sait pas encore quoi, en tout cas une autre pression. Et c’est différent quand ce sont des pressions européennes, qui fonctionnent souvent mieux que quand ce sont les premiers concernés qui agissent. »

Des sujets qui se trouvent un important écho dans ces deux journées d’échanges. Un peu partout, on observe une fatigue militante et une répression de plus en plus forte contre la désobéissance civile. Pour de nombreuxses participantes, répondre aux peurs passe par se réappropprier la notion de sécurité, souvent confondue avec le militarisme et en oubliant les dimensions de sécurité sociale, alimentaire... Le lien a été fait sans problème entre masculinités toxiques et militarisation, qui se retrouvent toutes les deux dans la Big tech par exemple (les grandes entreprises technologiques qui fabriquent du matériel et des logiciels largement utilisés dans la surveillance et les conflits). Des mobilisations transnationales concrètes sont en cours d’élaboration contre l’industrie de la « big tech », en particulier pour contrer les effets néfastes des activités de Palantir Technologie, allant d’actions sur les territoires nationaux à l’idée d’une bus qui sillonnerait l’Europe pour sensibiliser les citoyennes moins averties.
Une initiative qui se recoupe parfaitement avec la venue en Europe en avril d’activistes du Minnesota (États-Unis) qui se mobilisent contre l’ICE, et très probablement à Paris, car « ils savent que des investisseurs dans des entreprises majeures du système ICE, notamment dans la détention privée et la surveillance, ont des actionnaires français » souligne Guillaume, pour Breakfree.
Et ensuite ? « Il ne faut pas se quitter juste comme ça ! »
Dans les couloirs comme dans les restitutions des groupes de travail, plusieurs personnes ont plaidé pour l’organisation plus fréquente de réunions d’échanges à l’échelle internationale, comme ces journées parisiennes, et de réfléchir à la création d’un agenda partagé international avec les différentes mobilisations et échéances.

La rencontre parisienne participe à redonner du courage et de la détermination aux activistes présentes. « Sur le chemin de la lutte, je trouve beaucoup de joie, qui nous fait énormément de bien », confirme Guillaume. Paula assure qu’elle est, comme les autres membres de son association, « pleine d’espoir ! Si nous ne l’étions pas, on arrêterait la lutte ! S’il n’y a plus rien à faire, alors on ne bouge plus ! ». Elle souligne cependant l’importance de pouvoir remettre en question nos privilèges. « Je critique le terme « optimisme » car c’est un mot qui peut être utilisé quand on est dans une position privilégiée, c’est-à-dire qu’on a le choix d’être optimiste ou pas. Parfois, on ne peut pas se poser la question, il faut « faire », sinon on est complètement écrasé. Ce sont des droits et des vies qui sont en jeu. »
Dans cette optique, d’autres rendez-vous sont donnés dans les prochains mois, qu’il s’agisse des mobilisations face au G7 en juin (à Évian) et bien sûr du FSM à Cotonou (Bénin) du 4 au 8 août. Pascaline « constate la volonté de beaucoup de participer au Forum. Des facteurs peuvent être bloquants pour une participation de masse. Mais j’ai l’habitude de dire que le billet d’avion que l’on achète aujourd’hui n’est pas comparable avec les difficultés que les générations futures vont rencontrer et subir. Nous n’avons pas le choix ! Il faut aller au bout et surmonter les limites financières pour se mobiliser et construire cet autre monde possible. »

