« Forger des alliances avec les millions de travailleurs et les militants de défense des droits en Chine »

mercredi 23 janvier 2019, par Dorothy Guerrero

Entretien avec Dorothy Guerrero, responsable des politiques et du plaidoyer de Global Justice Now/Attac Grande-Bretagne, spécialiste de l’Asie et des politiques commerciales.

Peut-on parler de période de « démondialisation » à propos de la période actuelle, pourquoi ?

Comme certaines personnes le savent peut-être, j’ai travaillé pendant un temps pour Focus on the Global South, qui est une association sud-asiatique influente qui a adhéré à la démondialisation en tant que stratégie organisationnelle au début des années 2000 sous la direction de Walden Bello, un intellectuel reconnu dans le monde entier et à qui The Economist a attribué la paternité du terme. On m’a souvent demandé si je pensais que nous obtenons aujourd’hui ce que nous demandions. Cela s’explique par le sentiment grandissant que la mondialisation fait l’objet d’attaques de toutes parts ces temps-ci et par l’impression que le monde prend maintenant une direction opposée.
Les dits partenaires et alliés qui « battent » les États-Unis au jeu du commerce en amassant des excédents commerciaux ne sont pas des amis, mais sont plutôt des « grosses menaces » et des tricheurs qui profitent de « son » pays. Les processus et les plateformes tels que l’Accord de Libre Échange Nord Américain (ALENA) et l’Accord de Partenariat Transpacifique ont été abandonnés. Ces glissements reflètent des changements structurels majeurs qui sont en cours, comme en témoigne le fait que des pays européens et asiatiques sont maintenant en concurrence avec les États-Unis sur les plans économique, financier et commercial.

Une guerre commerciale des États-Unis avec le reste du monde n’est pas à exclure - cette guerre serait d’une ampleur que les les économies capitalistes les plus importantes n’ont pas connu depuis la dépression des années 1930. De manière paradoxale, il semble que Trump parvienne à faire en solitaire et selon une idéologie d’extrême droite nationaliste, ce pourquoi les associations altermondialistes se sont battues depuis longtemps dans une perspective internationaliste et de gauche à l’aide de manifestations de rue massives qui ont été accueillies à coup de lacrymogènes lancées par des forces de l’ordre surarmées, ainsi qu’à travers des interventions de l’intérieur à l’occasion des sommets mondiaux dès que cela était possible, bien que leurs motivations aient été différentes.
De façon remarquable, l’extrême droite a mené à bien une opération de vol politique de la critique au cœur du combat de la gauche. Le populisme d’extrême droite exploite un sentiment populaire largement partagé que l’« Establishment » ignorent le peuple et oublient même jusqu’à son existence, que les élites économiques gouvernent dans leur intérêt propre. Leurs propositions adoptent une position favorable à la gestion défensive et étatique de l’économie qui ne remettrait pas en cause la manière dont la richesse est créée ni les priorités politiques qui ont créé les inégalités. Dans le même temps, les moyens retenus pour résoudre les problèmes sont de fermer les frontières aux migrant·e·s.

Peut-on envisager aujourd’hui une démondialisation qui serait la conséquence des guerres commerciales et des restrictions imposées aux mouvements de personnes et de capitaux ? La mondialisation dépend de et produit aussi, un système complexe de régulation des flux internationaux, ainsi que l’imbrication des règles nationales à l’ordre international. Quelques régulations sont en train de changer, mais la balance ne penche absolument pas du coté de la démondialisation.
La mondialisation, qui subira peut-être quelques petits changements, se montrera résiliente, que cela nous plaise ou pas. L’économie politique dans son ensemble s’organise déjà (en fait depuis quelques décennies) à l’échelle globale. Ce sera très difficile - pour ne pas dire impossible - d’atteindre une retraite totale d’un monde dans lequel tant d’activités économiques sont désormais façonnées par les imbrications complexes formées par la valeur et les chaines de production internationales. Mais - et c’est un grand et important mais - il n’y a pas de fatalité à ce que la mondialisation soit néolibérale. Il est possible d’imaginer et de créer un type différent de mondialisation, d’autant plus si elle se fonde sur davantage de démocratie.

Le néolibéralisme et le libre échange ont fait échoué le rêve capitaliste

Les critiques du libre échange ont depuis longtemps mis en avant que bien que celui-ci soit un cadre qui permet l’accumulation de capital au niveau mondial et créer de la croissance économique, son inconvénient et un aspect crucial de sa double nature est qu’il produit aussi des inégalités dans les pays riches aussi bien que dans les pays pauvres. Il a également également pour conséquence la participation au phénomène du chômage et l’exploitation accrue du travail dans les économiques les plus faibles ainsi que la confiscation foncière. Les inégalités de revenu et de richesse entre pays et en leur sein se sont creusées au cours des trois dernières décennies.
L’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) existe et est un échec depuis plus de deux décennies maintenant parce qu’il est impossible de soutenir une croissance économie infinie sur une planète finie. Les ressources naturelles sont surexploitées et les dommages causés à la planète du fait d’une extraction de fossiles trop importante et du mode de production et de consommation actuel produit aujourd’hui des effets domino qui ont des conséquences tout à la fois prévisibles et imprévisibles.
La mondialisation de la finance et la financiarisation de toute chose est au cœur du néolibéralisme. Dix ans se sont écoulés depuis la crise financière du 15 septembre 2008, qui a commencé avec la chute de la banque d’investissement Lehman Brothers. Dix ans plus tard, les élites politiques et économiques n’en font qu’à leur tête et ne se montrent pas enclines à tirer les leçons de la crise. Cela s’explique par le fait que la finance néolibérale et le commerce sont au service de la même cause - faire en sorte que le capital puisse aller où il veut, quand il veut grâce à l’affaiblissement grave de la capacité de n’importe quel gouvernement à le réguler, le taxer ou le contrôler.
La nouvelle génération de partenariats complets de libre échange signifie des accords qui défendent les droits des investisseurs. Ils tirent leur cohérence des mécanismes de règlements des différends entre États et Investisseurs (Investor-State Dispute Settlement - ISDS) aussi dangereux qu’ils sont honnis. Ces mécanismes donnent le pouvoir aux entreprises multinationales de poursuivre les gouvernements quand elles estiment que leurs profits seront amoindris par les politiques étatiques dont le but est de protéger les droits des peuples et l’environnement. Cet ordre politique et économique mondial a conduit à l’émergence d’une économie du court terme, productrice d’inégalités, sujette aux crise et qui épuise la planète.
Les crises politiques mondiales et interconnectées ont augmenté les inégalités. La croissance économique en hausse n’a bénéficié qu’aux entreprises et n’a pas conduit le « développement » tant promis pour les pauvres. Les riches sont maintenant plus riches tandis que les pauvres sont plus pauvres. Tout ça parce que les priorités des gouvernements se mettent au service des intérêts des élites politiques et économiques.
La croissance économique n’est pas la réponse à la pauvreté. Si les gouvernements veulent résoudre le problème de la pauvreté, alors il faut davantage de politiques et de programmes dont les effets sont redistributifs et de mesures qui mettent fin aux inégalités qui ont été aggravées par le système capitaliste actuel. L’exploitation irresponsable de la planète au nom de la croissance infinie nous conduit droit à l’autodestruction. Les mouvements qui se battent pour la justice climatique et commerciale disent depuis longtemps que laisser le libre échange gouverner nos vies signifie que nous aurons besoin d’autres planètes à brûler.

Beaucoup de choses ont changé au cours des dix dernières années depuis la chute de Lehman Brothers, qui a enclenché la crise financière dont nous peinons encore à nous remettre. Le principal changement est la transformation de L’État en une institution plus autoritaire et répressive mais aussi plus soumise aux capital transnational.
Nos dirigeant.e.s refusent de tirer les leçons de la crise financière. Ils et elles nous ont trahi.e.s en prenant les mauvaises décisions et nous mettant sur la voie d’une prochaine crise. Nous ne devons pas oublier comment des États clés ont réagi à la crise il y a dix ans. Les principales économies mondiales ont sauvé les banques et les cadres financiers ont continué à toucher des salaires indécents. Alors que la crise continuait de détruire l’économie, toujours plus de pouvoirs étaient octroyés aux marchés. Les États-unien.ne.s ont été encouragés à consommer davantage et à acheter pour sauver l’économie états-unienne. L’Europe prit la voie de l’austérité en privant les citoyen.ne.s des aides sociales qui auraient pu aider les pauvres à survivre et à conserver leur dignité. Beaucoup n’ont pas su voir la leçon qu’a donné la Chine. Au lieu d’encourager les gens à ne devenir que des consommateurs, Pékin a voté et mis en oeuvre les plus gros plans de relance jamais vus en temps de paix et a ainsi sauvé non seulement sa propre économie mais également le reste de l’Asie.
Dix ans après la crise financière, les plus grosses banques ont triplé de volume, et les quelques régulations adoptées dans le but d’empêcher une future crise ont été annulées. Pourtant, aucun signal ne laisse penser que le système financier soit capable de s’auto-réformer.

Le libre-échange ne bénéficie qu’aux grandes entreprises

Le libre-échange se fonde sur les principes de création de profits par les entreprises et non sur ceux de services rendu à l’humanité et à la nature. L’OMC et divers accords de libre-échange (ALE) n’ont produit qu’un système commercial mondial où les profits et les avantages sont accaparés par quelques entreprises multinationales. Les rapports de l’OMC sur le commerce mondial le confirment. Dans l’économie capitaliste contemporaine, où 80 à 90 % de tous les investissements productifs sont réalisés par des sociétés privées à but lucratif, c’est le niveau de rentabilité du capital qui est le facteur décisif pour la croissance et non les dépenses publiques pour stimuler le développement.
Par le biais des règles de « libre-échange » de l’OMC, des accords de libre-échange et des traités d’investissement, les gouvernements ont assisté à la rédaction et à la mise en œuvre en partie d’une nouvelle constitution mondiale au service des entreprises multinationales. Les accords sur le commerce vont au-delà des questions relatives au commerce des marchandises. Ils traitent également de l’alimentation, de la santé, de l’emploi, de l’eau, de l’énergie, du climat, des terres, de la justice et de presque tous les domaines où les États souverains sont normalement censés gouverner. Nous constatons que les règles du commerce mondial, en particulier l’ISDS (les tribunaux d’arbitrage), l’emportent sur la souveraineté nationale et forcent les gouvernements à s’y conformer et à priver les pays de leurs espaces de délibération politique.
L’alternative progressive est d’approfondir la démocratie en assurant une gestion plus forte de l’économie par l’État et les citoyen.ne.s. Les crises multiples et systémiques ne seront pas résolues par le système même qui les a créées. Plutôt que davantage de croissance, nous aurions besoin de redistribuer les richesses déjà créées, tout en accueillant les migrant.e.s et en protégeant les mécanismes démocratiques.

Qu’en est-il de la question Nord/Sud ? Le « Nord » gouverne-t-il toujours le monde et si oui, pourquoi/comment ? Dans ce contexte, quelle est la position des BRIC ?

Comprendre ce qui se passe dans le processus d’expansion du capital chinois et dans l’intensification de la rivalité économique entre les anciennes puissances et les nouvelles puissances comme la Chine est crucial pour comprendre l’économie politique mondiale actuelle. La montée en puissance de nouvelles puissances ne signifie pas qu’il y a maintenant un nouveau leadership du Sud, loin de là. Les BRICS ne sont pas aussi cohérents aujourd’hui qu’à leurs débuts et avec leurs dirigeants actuels, ils ne contribuent pas à l’avènement d’une économie politique différente. Ils soutiennent plutôt le statu quo et en tirent profit, on ne pouvait sérieusement espérer de changements substantiels.

Il est également important de tenir compte de ce qui suit dans notre vision des BRICS : (a) les luttes de classe internes au sein des pays BRICS ; (b) les relations des pays BRICS entre eux ; et (c) les relations des pays BRICS avec les pays non BRICS du Sud. N’étant pas une experte de tous les pays BRICS, j’en parlerai plus tard en utilisant la Chine comme point central de l’analyse. Le Forum des peuples de Hong Kong de 2017 sur les BRICS a noté dans sa déclaration que « la Chine est maintenant devenue un moteur mondial de promotion d’un programme néolibéral : des accords de libre-échange à l’intégration transnationale menée par les entreprises ». Cette nouvelle configuration présente de nouveaux défis aux mouvements sociaux qui luttent pour la protection des droits humains et des conditions de vie.

Les BRICS imitent également le Nord dans sa façon de produire les richesses, ce qui passe par des investissements improductifs ou un « capital rentier ». Dans le chapitre sept de leur rapport 2017, les économistes de la CNUCED concluent qu’il y a eu "émergence d’une nouvelle forme de capitalisme rentier en raison de certaines tendances récentes :

  • des augmentations très prononcées de la concentration du marché et du pouvoir de marché qui en résulte pour les grandes entreprises multinationales
  • l’inadéquation et la portée de plus en plus limitée des pouvoirs réglementaires des États-nations, et l’influence croissante du lobbying des entreprises pour défendre les rentes improductives".

Parce que les crises créées par la mondialisation sont profondes et systémiques, nous avons besoin d’une restructuration économique beaucoup plus fondamentale. Ce que les BRICS doivent faire pour proposer un leadership différent qui profiterait au développement des autres pays et qui porterait un coup aux anciennes puissances et ainsi faire figure de pionniers :

  • Transformer le commerce international et veiller à ce que les accords commerciaux retirent les investissements des accords commerciaux. Cela signifie qu’il n’y aura plus d’ISDS ;
  • Pousser à la création d’un instrument international contraignant pour mettre fin à l’impunité des entreprises. Les gouvernements doivent soutenir le processus mandaté par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU qui est en train d’élaborer un traité contraignant de l’ONU sur les sociétés multinationales en matière de droits humains, ainsi que d’autres politiques visant à réduire le pouvoir des entreprises (dont les grandes banques qui étaient déjà jugées trop grandes pour faire faillite à l’époque et qui sont encore plus grandes pour faire faillite aujourd’hui) ;
  • Faire en sorte que les dix prochaines années soient porteuses de changement. Le libre-échange et les marchés financiers mondiaux doivent être réformés de fond en comble. Les parlements devraient se battre pour leur rôle de supervision des négociations sur le commerce et l’investissement et ne pas laisser des négociateurs non élus et responsables devant personne décider de notre avenir ;
  • Si nous voulons éviter que la crise financière de 2008 ne se reproduise, les banques « trop grandes pour faire faillite » doivent être démantelées. Nous avons besoin de régulations des marchés financiers, d’une taxe sur les transactions financières et de la fermeture des paradis fiscaux si nous voulons affaiblir le pouvoir de lobbying des institutions financières ;
  • Outre les crises financière et politique, la crise climatique doit être appréhendée d’une manière qui contribue à résoudre les crises financière et politique. Utiliser leur influence pour s’assurer que les pays riches font une transition appropriée et juste vers une économie décarbonée et qu’ils s’orientent eux-mêmes progressivement vers cette économie. Une part importante de ces investissements est constituée par les désinvestissements des combustibles fossiles ;
  • Les banques publiques, les caisses d’épargne locales et les coopératives devraient être soutenues car elles soutiennent efficacement les mesures respectueuses du climat, en particulier celles qui poursuivent l’intérêt public et qui sont sans but lucratif.
  • Davantage de ressources doivent être exclues des mécanismes de marché - nos services publics (éducation, santé, etc.) et nos ressources énergétiques.

Les États-Unis ne sont pas le seul pays riche à connaître d’énormes pertes d’emplois dans le secteur industriel. Les pertes d’emplois ont été similaires dans d’autres économies capitalistes développées au cours des 30 dernières années. Pour le Royaume-Uni, il faut chercher les explications du côté du changement de nature du capitalisme britannique en capitalisme rentier/financier - ou gagner de l’argent avec l’argent - et de la forte réduction de l’industrie manufacturière. D’autres pays semblables, comme l’Allemagne, n’ont pas perdu leurs industries manufacturières aussi rapidement et drastiquement que le Royaume-Uni.
Ce qu’il faut absolument comprendre, c’est que le déclin des États-Unis n’est pas dû au fait que d’autres partenaires commerciaux en ont profité par le biais d’accords commerciaux déloyaux. Les amis de Trump et lui-même, les patrons des grandes entreprises américaines, ont réduit à plusieurs reprises les coûts de main-d’œuvre aux États-Unis par la mécanisation ou en trouvant de nouvelles sources de main-d’œuvre bon marché à l’étranger pour produire des biens moins chers pour les États-Unis et d’autres marchés.

L’augmentation mondiale des inégalités de revenu et l’expansion de l’économie du divertissement, y compris ici au Royaume-Uni, sont le produit de la dépendance des capitalistes à l’accumulation des profits et à la mondialisation. C’est le résultat d’une politique « néolibérale » visant à empêcher l’augmentation des salaires et à augmenter les profits des actionnaires. Le protectionnisme promu par Donald Trump ne peut et ne reviendra pas sur cela. La question dépasse également le cadre du commerce ; ce qui importe davantage, c’est que les flux de capitaux à long terme s’orientent vers les secteurs productifs de l’économie plutôt que vers l’investissement dans des activités spéculatives.

A l’échelle du monde, ce n’est pas une bonne nouvelle que Trump et les fascistes pensent que les règles et les institutions ne comptent plus. Pour que la justice économique l’emporte, ces règles et institutions doivent changer ou être abolies et remplacées par de nouveaux processus plus démocratiques et plus justes.

Quel est le rôle de la Chine ?

Le fait que Donald Trump développe une politique américaine isolationniste et que le Royaume-Uni se concentre tout entier sur sa politique intérieure centrée sur son retrait de l’Union européenne a signifié que les deux champions du système commercial multilatéral ont apparemment abandonné leur rôle de leaders du processus de mondialisation. Beaucoup se sont demandé si le moteur de la mondialisation et si les équilibres de pouvoir sont en train de changer à l’Est, en particulier lorsque le président chinois Xi Jinping a fermement défendu le libre-échange et exhorté les dirigeants mondiaux à dire « non au protectionnisme » dans son discours lors du Forum économique mondial de Davos en 2017.

Compte tenu de sa taille, de son statut de deuxième économie mondiale et de son accession imminente à la première place mondiale, les actions de Beijing sont de plus en plus importants, en particulier dans les processus multilatéraux. La guerre commerciale Chine-États-Unis a inquiété les dirigeants mondiaux qui ont participé à la réunion du Groupe des Vingt (G20) de 2018. Au-delà des responsabilités incontournables des pays riches industrialisés, des engagements et des actions concertées sont essentielles pour résoudre la crise du réchauffement climatique. Il est très important de comprendre comment la Chine s’est tailléun nouveau rôle dans la phase actuelle du capitalisme mondial.

Il y a deux ou trois choses que beaucoup d’experts ne parviennent pas à ou évitent de souligner lorsqu’ils écrivent et parlent de la montée en puissance de la Chine : (1) que la planification de l’État a joué un rôle très important dans l’exploit considérable consistant non seulement à sortir la majorité de sa population de la pauvreté absolue, et nous parlons ici de centaines de millions de personnes, mais aussi à devenir la deuxième plus grande économie actuelle ; et (2) que la majorité des entreprises multinationales chinoises qui ont été pionnières et qui sont toujours à la tête de la croissance des investissements chinois à l’étranger sont publiques. Ces éléments sont essentiels pour comprendre non seulement le modèle de développement chinois, mais surtout la realpolitik de l’économie mondiale. La montée en puissance planifiée de la Chine, dont les principaux moteurs de l’investissement étranger sont les entreprises publiques, fait une grande différence. Cela donne aux pays du Sud l’impression que la Chine peut peut-être offrir une alternative quant au type de développement que les pays en développement devraient suivre.

Pour toutes ces raisons, les dirigeants et les penseurs des pays du Sud perçoivent l’ascension de la Chine de façon nuancée. On craint que leurs nouvelles relations avec la Chine n’aboutissent à une diplomatie du piège de la dette, les Chinois se remboursant en obtenant accès à leurs ressources naturelles et à leurs matières premières, ce qui, à son tour, couvre davantage les besoins énergétiques de la Chine et lui permet de continuer son expansion. Il y a de plus en plus d’oppositions de la part des mouvements citoyens contre leurs gouvernements au sujet des investissements chinois. Dans le même temps, certains pensent aussi que pendant trop longtemps, les pays de la périphérie ont subi des pressions pour ouvrir leurs économies à l’Occident en échange de prêts et d’investissements.

Le défi économique croissant que représente la Chine pour la domination américaine est particulièrement évident en Amérique du Sud, qui a traditionnellement été fortement influencée par Washington. Les échanges commerciaux et les investissements de la Chine dans la région se sont intensifiés au moment de la grande récession de 2008. Dans l’actuel 13e plan quinquennal du gouvernement chinois, il est prévu d’investir 250 milliards de dollars en investissements directs et environ 500 milliards de dollars en échanges commerciaux dans la région. La Chine est déjà le principal partenaire commercial de l’Argentine, du Brésil, du Chili et du Pérou ainsi que de l’Uruguay et de la Bolivie. Cela signifie que 90 % des pays d’Amérique du Sud ont la Chine pour premier partenaire commercial.

On a de plus en plus le sentiment que si la Chine s’est engagée sur la voie capitaliste, elle s’est aussi engagée sur la voie impérialiste, bien qu’il s’agisse d’un capitalisme d’État chinois. Elle se présente de manière stratégique comme un concurrent à la domination japonaise, européenne et nord-américaine dans des industries clés alors même que la conscience de classe parmi les travailleur.euse.s du monde entier et particulièrement en Chine est en baisse. L’expansion capitaliste chinoise et les tentatives du Parti communiste chinois de forger une alliance avec des régimes répressifs doivent être bien comprises.

Pour les mouvements sociaux, les principales questions consistent à savoir si les nouveaux pouvoirs et la richesse des entreprises chinoises et de l’État chinois sont au service des intérêts des travailleur.euse.s et des pauvres en Chine, ainsi que dans les pays du centre et de la périphérie où il investit et fait du commerce. Dans le cas contraire, comment pouvons-nous exprimer nos inquiétudes au sujet du pouvoir croissant des entreprises en général et éliminer l’asymétrie de pouvoir entre les gouvernements, les entreprises et les citoyen.ne.s ?

Le Pont et la Route de la Chine

L’initiative chinoise « la Ceinture et la Route » (Belt and Road Initiative (BRI)) qui va coûter plusieurs milliards, plus connue comme projet Route de la Soie, est à ce jour le partenariat économique mondial le plus important. L’initiative ambitieuse et gigantesque représente à la fois la politique étrangère, la stratégie économique et de développement, la stratégie sécuritaire et la politique d’infrastructures combinées en un seul projet. A ce jour, elle met en réseau 69 pays d’Asie, d’Europe et d’Afrique et a récemment été rejointe par des pays d’Amérique latine. Le premier pays latino-américain à avoir signé est le Panama, qui n’a établi des liens avec la Chine qu’en 2017. Il a été suivi par Antigua-et-Barbuda, Trinidad et Tobago, et, plus récemment, la Bolivie. C’est désormais le partenariat économique mondial le plus important, encore plus important que tous les accords de libre échange existants en termes d’étendue.

La BRI se compose de deux éléments principaux : d’abord d’un point de vue terreste la « Silk Road Economic Belt » (SREB), la ceinture économique de la route de la soie et, ensuite, d’un point de vue maritime la « Maritime Silk Road » (MSR), route de la soie maritime. Les ’ceintures’ incluent des pays situés le long de la route de la soie originelle, qui traverse l’Asie centrale, l’Asie occidentale, le Moyen-Orient et l’Europe. La route de la soie maritime, en tant qu’initiative complémentaire, avait pour objectif d’encourager les investissement et la collaboration en Asie du Sud, en Océanie et en Afrique du Nord, par le biais de projets autour de la mer de Chine méridionale, de l’océan pacifique sud et de la zone plus large de l’Océan indien. Elle va conduire à la construction de routes énormes, de ponts, de gazoducs, de ports, de voies ferrées, de centrales électriques, et va aussi comporter des accords commerciaux et d’investissements. Cela ne fait aucun doute que tout cela change les contours du développement de la coopération internationale au développement et affecte aussi de manière indéniable la géopolitique de l’énergie.

Quand la Chine a commencer à utiliser la diplomatie d’influence en direction des pays en développement en Afrique, en Asie et en Amérique latine en accordant de l’aide, des prêts et des investissements, la plupart des critiques (essentiellement de la part des pays occidentaux) se sont concentrées sur la manière dont les investisseurs chinois soutiennent des régimes douteux dans les pays en développement (ce que de nombreux gouvernementaux occidentaux ont fait et continuent de faire). Les investissements et prêts chinois sont attractifs dans la mesure où ils permettent la réalisation d’infrastructures nécessaires dans de nombreux pays en développement. En même temps, Pékin n’exige pas des États-partenaires qu’ils changent leurs politiques intérieures et s’engagent auprès des États quelle que soit leur situation interne.

Néanmoins, les inquiétudes grandissent quant aux effets de la diplomatique de la dette. Pour les États endettés, elle se traduit souvent par la perte des biens publics pour lesquels ils s’étaient endettés du fait de l’incapacité des gouvernement à rembourser les prêts. Le port d’Hambantota au Sri Lanka est devenu le symbole de la manière dont le BRI peut se transformer en échec. Le gouvernement sri-lankais a dû mettre en location le port d’Hambantota dans le cadre d’un bail d’une durée de 99 ans après qu’il n’a pas pu faire face au remboursement de la dette contractée pour la construction de ce que Bloomberg a appelé un « éléphant blanc à 1 milliard de dollars ». Les fonds chinois font désormais le tour de l’Asie et construisent des méga-projets d’infrastructures en se substituant à d’anciens prêts et sources de financement. Quelques membres de gouvernements commencent à être inquiets. Pourtant, à ce stade, seul le Premier ministre malais, Mahathir Mohamad s’est opposé officiellement à la poursuite de prêts par la Chine. Lors de sa visite à Pékin en 2018, il a déclaré que les grands projets négociés par l’administration précédente devaient être annulés, retardés ou renégociés. L’investissement chinois en Asie et en Océanie a cru de façon continue de 5,68 millions de dollars en 2005 à 38,01 milliards de dollars en 2017.

Ces dernières années, la croissance des investissements chinois en Europe et dans d’autres pays développés à été notable. Les investissements étrangers chinois en Europe sont désormais neuf fois plus importants qu’aux États-Unis. La Chine a acheté ou investi des actifs pour la somme de 318 milliards de dollars au moins au cours des 10 dernières années. Les principales destinations sont l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France, et rien ne laisse penser que cela va s’arrêter dans un futur proche. Au vu la nature opaque de ce type d’accords commerciaux et d’investissements et leurs implications pour l’intérêt général, comment le public peut-il avoir l’assurance que les droits des peuples ne sont pas vendus par les négociateurs qui donnent la priorité à la suprématie du marché aux dépens des droits humains,de l’intérêt général et de la protection de l’environnement ?

Est-ce que cela va bénéficier aux populations défavorisées en Europe et en Chine ?

A ce moment charnière pour la démocratie qui se voit mise à l’épreuve à l’échelle globale, comment cette nouvelle puissance qu’est la Chine peut-elle jouer un rôle positif ? Plutôt que de créer des divisions basées sur des arguments nationalistes qui diabolisent la Chine, les mouvements sociaux progressistes en Europe devraient explorer des voies qui mènent à des terrains d’entente communs avec les millions de travailleur·euse·s et les militant.e.s des droits humains en Chine de manière à accroître les préoccupations et revendications internationales pour davantage d’égalité à l’échelle mondiale, la fin des injustices, de l’exploitation des travailleur·euse·s et la destruction de la planète.

Les efforts actuels de l’UE qui se concentrent sur l’ouverture aux investissements et qui permettent la réduction des standards sociaux et environnementaux montrent que les politiques néolibérales de l’UE sont pensées principalement pour promouvoir les pouvoirs illimités des entreprises multinationales. Les accords commerciaux et d’investissement actuels ne font pas grand chose pour régler les problèmes causés par la crise économique et financière à laquelle font face les pays européens. Les nouveaux rapports de force de l’économie globale et les défis créés par l’extrême droite représentent de nouveaux défis pour les organisations qui se battent pour la justice sociale et qui luttent pour protéger les droits fondamentaux et des conditions de vie dignes pour chacun.e.

Mettre en cause ce pouvoir du pouvoir (chinois ou non) ne doit en aucun cas prendre la forme de mesures populistes ni d’attitudes hostiles vis-à-vis de la Chine qui ne font que nourrir les peurs et la haine mutuelles. Pour les mouvements sociaux, les questions principales consistent à se demander si les nouveaux pouvoirs et la récente richesse des entreprises chinoises/de l’État chinois bénéficient aux travailleur.euse.s et des plus pauvres en Chine et en Europe. Si tel n’est pas le cas, comment pouvons-nous faire connaitre nos inquiétudes au sujet du pouvoir croissant des entreprises en général et nous débarrasser de l’asymétrie de pouvoir entre les gouvernements, les entreprises et les peuples ?

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