Les statues de la discorde

mardi 7 juillet 2020, par Boaventura de Sousa Santos

Boaventura de Sousa Santos, sociologue de l’Université de Coimbra (Portugal), nous parle des récents « déboulonnages » et ce qu’ils disent de nos sociétés qui font perdurer les oppressions.

Par Boaventura de Sousa Santos, professeur de sociologie à l’École des Sciences Économiques à l’Université de Coimbra (Portugal), juriste émérite au département de droit de l’Université de Wisconsin-Madison et chercheur en droit international à l’Université de Warwick.

Les statues sont souvent à l’image du passé, c’est pourquoi, dès qu’elles sont remises en questions, nous nous tournons vers les historien.e.s. En vérité, les statues sont des objets de notre passé uniquement quand elles restent silencieusement sur les places, toute aussi indifférentes à notre égard que nous le sommes au leur. Pendant ces périodes-là, qui peuvent, en fait, durer des siècles, elles reçoivent plus de visites intentionnelles de la part des pigeons que de la part des humains. Mais, quand elles sont attaquées, les statues font un saut pour quitter le passé et revenir dans notre présent. Sinon, de quelle façon pourrait-on dialoguer avec elles ? Bien sûr, il y a des statues qui ne sont jamais attaquées, soit parce que le passé auquel elles appartiennent est trop éloigné pour leur permettre de faire un saut vers le présent, soit parce qu’elles font partie intégrante d’un éternel présent artistique. De telles statues sont à l’abri de tout et de tout le monde hormis quelques extrémistes insensés, comme cela a été le cas avec le Bouddha Bâmiyân en Afghanistan, datant du 5e siècle et détruit par les talibans en 2001.

Les statues qui font clairement le saut et s’engagent dans un dialogue font partie de notre présent et sont obligées de subir des dégâts puisqu’elles sont le symbole de comptes non réglés et des abus et des injustices non réparées. Celles et ceux qui les attaquent ne demandent pas que les comptes soient réglés ou qu’il y ait réparation de la part des statues. Les comptes doivent être réglés et les réparations doivent être apportées par celles et ceux qui en ont hérité et qui aujourd’hui détiennent l’injuste pouvoir représenté par ces statues. Chaque fois que le pouvoir qui les a érigées a été renversé, que cela soit juste ou injuste, les statues ont été promptement enlevées, sans faire de bruit et peut-être même au son des applaudissements. La raison du mouvement actuel contre les statues, qui a été initié par le mouvement #BlackLivesMatter, est simple : mettre un terme à l’escroquerie. En effet, à ce jour, le pouvoir qui a autrefois ordonné les abus et les injustices, dont les statues sont involontairement témoin est toujours en place. Et si le pouvoir se maintient, il en va de même pour les abus et les injustices, qui sont la vraie cible des attaques.

Quel est ce pouvoir ? Dans le contexte européen, ce pouvoir se fait au nom du capitalisme, du colonialisme et du patriarcat, trois formes interconnectées de pouvoir qui ont été dominantes pendant presque six siècles. Les premières datent du cinquième siècle et les deux autres existaient depuis longtemps déjà, mais ont été reconfigurées par le capitalisme moderne et mises à son service. Toutes les trois sont tellement intriquées qu’il est impossible que l’une seule d’entre elles existe sans les deux autres. Par conséquent, ce que nous voyons comme le passé est une illusion d’optique, une vue aveugle du présent. Le colonialisme est-il un fait du passé ? Certainement pas. Le colonialisme historique - une forme spécifique du colonialisme dans laquelle un territoire donné est occupé par une puissance étrangère - peut, en effet, être qualifié de fait appartenant au passé (bien que ce ne soit pas entièrement le cas comme l’ont attesté les situations du Sahara occidental, de la Papouasie occidentale, ainsi qu’en Palestine). Mais le colonialisme persiste aujourd’hui sous d’autres aspects, à commencer par le néo-colonialisme, puis le pillage des ressources naturelles des anciennes colonies, jusqu’au racisme. Si rien de cela ne faisait partie de notre présent, les statues seraient toujours érigées, silencieuses, et laissées aux pigeons.

Pour être plus précis, s’il n’y avait pas eu de quartiers ghettoïsés comme le Bairro da Jamaica dans l’agglomération de Lisbonne ; si contrairement à la réalité, la couleur de peau des populations les plus exposées aux virus étaient de la même que celle des personnes qui font du télétravail ; si la police n’avait pas recours à la brutalité raciste ou n’autorisait pas les groupes néo-Nazis à infiltrer ses propres organisations professionnelles, les statues seraient toujours intactes sur leur socle en pierre ou en métal. Le patriarcat n’est-il pas sur le déclin ? Certainement pas. Qu’en est-il de toutes les lois et des politiques sur l’égalité des sexes ? Si les mouvements féministes avaient été complètement victorieux, le nombre des féminicides ne serait pas à la hausse. De la même façon, la pandémie n’aurait pas causé une forte croissance des violences faites aux femmes dans tous les pays. Le capitalisme n’arrive-t-il pas à sa fin ? Certainement pas. C’est probablement l’illusion la plus perverse de toutes, diffusée par les médias et les économistes, ainsi que par de nombreu.x.ses expert.e.s des sciences sociales. Pour nombre de personnes, le capitalisme était une idéologie ; désormais nous avons les marchés financiers, des collaborateurs, des chef.fe.s d’entreprise, l’économie de marché, le PIB, la croissance. En fait, au cours des quarante dernières années, le capitalisme a accru sa capacité à produire de l’injustice, comme on peut le voir clairement dans la dégradation des droits des travailleurs ainsi que dans la stagnation des salaires (depuis 1969 aux États-Unis). Ce concentré de pouvoir injuste favorise la montée du racisme, la négation d’autres Histoires, les violences contre les femmes et l’homophobie. Ce pouvoir est en réalité la cible des attaques que les statues subissent. Les attaques mettent en exergue les luttes anti-racistes et anti-coloniales, mais ne nous font pas oublier que les luttes anti-sexistes et anti-capitalistes sont tout aussi importantes.

Les statues ne seront pas en paix tant que ces formes de pouvoir existeront, particulièrement si la virulence actuelle persiste. En outre, les statues semblent n’être que des cibles innocentes et mal choisies à cause de la politique omniprésente de ressentiment qui sévit actuellement : nous ne cherchons plus à comprendre les causes de notre mécontentement et nous en subissons les conséquences. C’est pourquoi le travailleur blanc américain appauvri croit que son pire ennemi est le travailleur immigré d’origine hispanique, qui est en fait encore plus pauvre que lui. C’est aussi pourquoi la classe moyenne européenne, craignant de perdre tous ses avantages sociaux, pense que ses pires ennemi.e.s sont les immigrant.e.s et les réfugié.e.s. Tant que ce pouvoir subsistera, si celles et ceux qui l’exercent ont une once de conscience historique et sont toutes et tous prêt.e.s à faire des concessions, ils devraient prudemment faire enlever les statues de manière pacifique et leur dédier un musée. Ensuite, elles et ils devraient demander aux artistes, écrivain.e.s, et aux scientifiques originaires de ce pays et des pays que l’on nomme hâtivement nos pays frères d’entamer des dialogues interculturels avec les statues et commencer ainsi à construire une pédagogie créative de libération. À ce moment-là, le passé quittera le présent par la grande porte.

Les conditions sont maintenant réunies pour franchir le pas. En plus d’avoir enduré tant d’humiliations, les personnes lésées sont à la fois créatives et capables de voir que le pouvoir qui leur a fait du tort est aussi à la recherche de sa libération. Laissez-moi partager avec vous deux histoires propres à mes recherches en qualité de sociologue.

On m’a raconté la première histoire en 2002, quand je faisais du terrain sur l’île de Mozambique, au nord du pays. Il s’y trouve une statue du poète portugais Luís de Camões (1524-1580) sur l’île, placée là pendant l’époque coloniale. Lors des turbulences qui ont traversé le pays après son indépendance en 1975, la statue a été enlevée et entreposée dans les entrepôts de la capitainerie. L’ile a subit ensuite plusieurs années de sécheresse. Les sages locaux se sont réunis, ont effectué leurs rituels, et en sont venus à la conclusion que le manque de pluie a probablement été causé par l’enlèvement inapproprié de la statue. Ils ont demandé à ce que la statue soit remise à sa place. Ils ont ainsi érigé de nouveau Camões contemplant l’étendue de l’océan Indien et apportant la pluie pour remplir le réservoir d’eau. De cette manière, la statue de Camões et son histoire ont été récupérées par le peuple du Mozambique.

La deuxième histoire se déroula le 24 Juillet 2014, quand les descendants des enfants autochtones, qui sont partie prenante de la polémique envers la statue du père António Vieira (1608–1697) sur une place de Lisbonne, sont allés au Centre d’Études Sociales de l’Université de Coimbra. Cette délégation de chef.fe.s autochtones Brésilien.e.s, fut la plus grande jamais venue en Europe, parmi lesquel.le.s des représentant.e.s de Guajajara, Macuxi, Munduruku, Terena, Taurepang, Tukano, Yanomami, et le peuple Maya. Elles et ils sont venu.e.s me remercier pour mon plaidoyer devant la Cour suprême fédérale du Brésil dans le processus qui a permis la délimitation des terres autochtones de Raposa Serra do Sol. Sans vouloir rabaisser l’Université Canadienne de McGill - la première sur la liste - ni l’une des dix-huit Universités qui ont suivi en m’accordant des titres honorifiques, je considère le couvre-chef et le bâton de commandement qui m’ont été remis lors de cette cérémonie, comme l’une des distinctions les plus précieuses. C’était plutôt la statue du père António Vieira qui s’était trompée en nous faisant croire que ces enfants étaient restés des enfants jusqu’à présent. Et il y a de nombreuses personnes parmi nous qui le croient toujours.

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