Agriculture, la crise finale ?

La Lettre n° 13 de l’Espace Écologie et Société d’Attac vient de paraître. Au menu : l’agriculture, sa crise et ses politiques publiques. Et un focus sur les projets écocidaires en Gironde. Vous pourrez lire ci-dessous un entretien avec Sylvie Colas, paysanne dans le Gers, responsable de la Confédération Paysanne et membre du Conseil d’Administration d’Attac, sur la crise agricole. L’ensemble de la Lettre est à lire ici.

On parle de crise agricole depuis longtemps. Doit-on en parler au pluriel ou au singulier ? Autrement dit, assiste-t-on à une succession de crises, qui dépendent d’événements conjoncturels (climatiques ou problème sanitaire par exemple), ou à une crise de reproduction d’ensemble qui met en danger l’existence même de l’agriculture, comme travail de production de biens chargés de nourrir la population ? Nous avons interrogé Sylvie Colas, paysanne dans le Gers, responsable de la Confédération Paysanne et membre du Conseil d’Administration d’Attac.

Les dernières années ont donné lieu à des mobilisations du monde agricole de plus en plus fréquentes. Qu’est-ce que cela révèle de la situation de l’agriculture en France ?

Sylvie Colas : On est habitués aux crises conjoncturelles, mais là on assiste à une crise structurelle. Les biens agricoles sont traités comme des biens comme les autres, qui s’échangent sur des marchés mondialisés, qui connaissent des fluctuations de prix importants liées aux cours des marchés, ce qui a des effets néfastes sur le revenu des agriculteurs.

À cela s’ajoute l’augmentation très importante des coûts de l’énergie, et l’ultra-compétition qui pousse à la concentration des exploitations et à faire de gros investissements, provoquant d’autant plus d’endettements. La mondialisation de l’agriculture conduit à donner la priorité aux exportations, il a été demandé aux agriculteurs de contribuer à la balance commerciale de la France, au détriment des objectifs de souveraineté alimentaire. Or, la question de l’alimentation est centrale. Aujourd’hui, celle-ci constitue le 4e poste budgétaire des ménages, en moyenne autour de 15 %, avec d’importantes différences selon les classes sociales. Cette part connaît une baisse importante sur le long terme. On pourrait penser que cela est positif, que cela permet aux familles de faire des économies ; mais en réalité, c’est un choix politique pernicieux : les politiques ont voulu que l’alimentation soit bon marché, pour éviter les révoltes populaires, pour éviter d’augmenter les salaires, mais cela a des conséquences sur le revenu des agriculteurs et sur la qualité de l’alimentation.

À cela s’ajoutent des événements climatiques dont on ne peut pas dire qu’ils sont conjoncturels. Ils deviennent de plus en plus fréquents mais n’affectent pas toutes les régions de la même façon. Le sud-ouest de la France est particulièrement touché, ce qui explique que les révoltes soient particulièrement fortes dans ces départements, avec des situations où les sécheresses font qu’il n’y a presque rien à donner à manger aux bêtes, ou que des fortes précipitations au moment des récoltes peuvent gâcher une saison entière. Dans ces cas, la perte de revenus peut s’étaler sur plusieurs années.

Est-ce que toute l’agriculture française est touchée par la crise structurelle que tu évoques ?

Sylvie Colas : Non, la crise agricole est hétérogène. Certains secteurs agricoles sont périphériques vis-à-vis des gros marchés. Par exemple, l’Occitanie, du fait de sa topographie et des problèmes d’eau croissants, ne peut s’intégrer à des marchés ultra-concurrentiels. On va avoir aussi des secteurs qui vivent essentiellement de la production d’énergie, ou qui sont centrés uniquement sur des segments rentables, avec des gros niveaux de productivité. Et puis il y a des secteurs d’élevage de petite ou moyenne taille qui sont particulièrement affectés par les épidémies, depuis la grippe aviaire jusque plus récemment la Dermatose Nodulaire Contagieuse (DMC), qui provoquent la disparition des petites fermes. Il y a donc des différences géographiques, dues aux types de production, et à l’insertion dans les marchés agricoles mondiaux.

Ces différences sont à mettre en lien avec le poids de la FNSEA dans la cogestion du système agricole. Cette centralité du lobby agro-industriel dans les politiques agricoles fait que celles-ci s’inscrivent dans la mondialisation et éloignent les enjeux agricoles des producteurs eux-mêmes. Ceux que défend la FNSEA sont plus des traders que des agriculteurs, capables d’aller maximiser leurs gains n’importe où. Mais beaucoup d’agriculteurs ne peuvent pas entrer dans ce système, et on ne parle pas ici seulement des paysans en bio, cela touche aussi l’agriculture conventionnelle.

Malgré les différences, la situation est très mauvaise pour tout le monde, à l’exception de l’infime minorité qui tire son épingle du jeu. Mais désormais il y a de moins en moins de fermes de taille intermédiaire : soit des petites fermes arrivent à s’en sortir très modestement, en limitant les investissements, les emprunts, en s’ancrant dans les marchés locaux, mais cela reste assez rare ; soit les très gros producteurs engrangent les bénéfices. Entre les deux, les exploitations disparaissent.

Les récentes actualités, depuis la signature de l’accord UE-Mercosur (même si son application est provisoirement suspendue) jusqu’à la loi Duplomb vont aggraver la situation. Comment vois-tu cela ?

Sylvie Colas : Les effets des accords de libre-échange comme celui entre l’UE et le Mercosur sont bien connus : effets de concurrence déloyale pour certaines productions (comme la viande ou le miel), abaissement des normes (notamment sur l’élevage), conséquences sur le climat (avec la déforestation), dégradation des conditions sociales des salariés… Cela ne va faire que renforcer les importations, alors que déjà entre 50 et 80% des fruits et légumes sont importés en France.

Mais les conséquences ne concernent pas seulement les volumes produits et échangés, cela va détruire tout ce qui pourrait être encore relocalisé, comme les abattoirs locaux, les productions à proximité des villes, les cultures vivrières dans les pays du Mercosur… Et c’est une bombe à retardement d’un point de vue social, car un tel accord va conduire à un appauvrissement des populations qui vont bien souvent devoir quitter leurs terres ; les populations rurales sont ainsi condamnées aux migrations vers les villes.

Quant à la loi Duplomb, comment peut-on imaginer une telle régression ? Cette loi va détruire le bio, qui déjà se porte mal, en autorisant les pesticides. Or, pourquoi les agriculteurs ont recours aux pesticides ? Quand les exploitations se concentrent et grandissent, il n’y a plus assez de personnes pour travailler les terres, ce qui favorise l’utilisation des pesticides, au détriment de la santé des agriculteurs, des riverains et des consommateurs. Mais se perd aussi un rapport humain à la ferme et aux cultures.

Comment l’Union européenne réagit-elle à cette crise ?

Sylvie Colas : Ursula von der Leyen a approfondi les problèmes. Pendant une courte période, on a cru à une amélioration des politiques agricoles. Avec le Green New Deal, et d’autres engagements, on avait obtenu des conditions sociales au sein de la politique agricole commune (PAC), mais aujourd’hui, on a affaire à un gros recul. Ce qu’on voit avec la loi Duplomb est à l’image de ce qui se passe dans les autres pays d’Europe, avec un recours intensif aux pesticides.

De plus, la guerre en Ukraine a provoqué une concurrence déloyale sur les marchés européens, puisqu’on a importé beaucoup de céréales en Europe pour soutenir l’Ukraine, qui est un pays aux sols très riches et aux surfaces agricoles très vastes ; sa future entrée dans l’UE provoque de l’inquiétude dans le monde agricole.

À cela s’ajoute la politique militaire européenne qui « oblige » à diminuer les autres postes de dépenses ; et le budget de la PAC va baisser de 15 à 25 %. Le projet de l’UE à plus ou moins court terme est d’en finir avec un budget européen pour l’agriculture et de donner à chaque État une enveloppe budgétaire à gérer lui-même.

On constate aussi une volonté croissante de rémunérer les agriculteurs non plus à partir de ce qu’ils produisent, mais du fait de leur contribution à la compensation carbone ou la compensation biodiversité. Actuellement le budget de la PAC repose sur deux piliers : les aides à la surface et les aides aux cultures, ce qui constitue deux leviers pour orienter et verdir ou non les productions agricoles. Mais l’Union européenne encourage de plus en plus la financiarisation de l’agriculture, et de ce point de vue, la disparition des paysans et l’abandon de territoires est un enjeu pour les entreprises qui achètent des droits à polluer ; ces sociétés investissent dans le foncier directement ou achètent des parts de sociétés agricoles pour avoir accès à des crédits carbone ou biodiversité, au détriment de la production, de l’alimentation, de l’emploi agricole et plus largement du maintien du tissu rural. La Confédération Paysanne défend depuis toujours une PAC avec des budgets plafonnés et une régulation des marchés par des quotas de productions et des prix garantis. 

On a le sentiment également que malgré les discours sur l’unité du monde agricole, la concurrence entre les différentes agricultures s’exacerbe ; qu’en penses-tu ?

Sylvie Colas : D’un côté, une grande partie de l’agriculture est confrontée à des problèmes semblables. D’un autre côté, nos adversaires sont devenus nos prédateurs. On le voit par exemple avec la gestion de la DMC, qui s’est propagée à cause des échanges internationaux. Si l’abattage a été choisi plutôt qu’une politique de vaccination, c’est parce que des animaux vaccinés ne peuvent être vendus à l’exportation ; les propriétaires de grands élevages, soutenus par la FNSEA, préféraient sacrifier leurs bêtes plutôt que prendre le temps de la vaccination, parce que celle-ci n’était pas intéressante pour leurs profits, et ce choix a eu des incidences graves sur les élevages de moyenne ou petite taille.

Les effets des politiques agricoles sont perceptibles à chaque événement qui affecte les agriculteurs. Par exemple, lors des tempêtes récentes, on a eu des installations, des serres détruites, parce que la campagne a été aménagée uniquement pour des profits immédiats, ce qui a conduit à arracher les haies et les arbres qui constituaient des protections naturelles contre les vents forts. Plus généralement, l’objectif de profits à court terme nécessite des investissements très lourds sur le long terme, que la plupart des agriculteurs ne sont pas à même de réaliser. On mesure la crise profonde de la reproduction de l’agriculture.

Autour de moi, je constate beaucoup de tristesse et d’amertume. Les paysans sont endettés, ils voient disparaitre leurs voisins agriculteurs, ils ne trouvent pas de repreneurs pour leur exploitation, ils touchent de faibles revenus et auront de toutes petites retraites… Même l’espérance que leur travail se prolonge après eux, ce qui pouvait donner un sens à ce travail, n’existe plus, et ce sont des grosses coopératives qui vont reprendre leurs terres et leurs équipements, en profitant de leurs faillites. Le non-renouvellement des générations contribue à la colère agricole.

Cette situation n’est pas propre à la France ; que se passe-t-il dans les autres pays européens ?

Sylvie Colas : On constate les mêmes dynamiques, avec des grosses organisations agricoles qui sont l’équivalent de la FNSEA et qui mènent les politiques désastreuses que j’ai évoquées. On observe aussi la montée d’organisations qui sont idéologiquement proches de l’extrême-droite, tout en étant très libérales dans le sens où elles revendiquent une absence de contrôles sur leurs productions, qu’elles veulent faire leur place dans des marchés dérégulés, à l’image de la Coordination Rurale en France. On a vu beaucoup de mobilisations agricoles en Europe, particulièrement dans les pays du sud du continent qui sont encore plus touchés par les dérèglements climatiques et connaissent d’importants problèmes de main d’œuvre. Dans certains territoires, l’agriculture est de plus en plus délaissée, créant un fort sentiment d’abandon qui fait monter l’extrême-droite. Que vont devenir ces territoires ? On peut imaginer tout ce qu’on veut sur un renouveau de la ruralité, mais sans paysannerie, il n’y aura pas de ruralité.