[Podcast] À la recherche de l’impôt perdu. Le séparatisme fiscal des ultrariches

vendredi 19 juin 2026, par Attac France

Dans le cadre d’une nouvelle série de podcasts intitulée « Comprendre pour agir », un nouveau format pour présenter et accompagner ses publications et actions d’Attac. Ce premier épisode revient sur la note publiée en avril par Attac et l’Observatoire de la justice fiscale : « À la recherche de l’impôt perdu ».

Dans cette note, nous analysions comment la fiscalité a évolué en faveur des plus riches et proposions des pistes pour mieux financer l’action publique, réduire les inégalités et financer les urgences sociales et écologiques.

« Tax the rich. » Taxer les riches. Trois mots, un slogan qui fait le tour du monde. Mais derrière la formule, il y a une réalité que les chiffres rendent difficile à contester : en France, les ultrariches sont de plus en plus riches… et de moins en moins imposés.

Ce paradoxe, l’Observatoire de la justice fiscale et l’association Attac l’ont documenté dans une note publiée ce printemps. Ce travail a été transmis à la commission parlementaire qui enquête, depuis le mois de mars, sur la fiscalité des très riches. On va l’explorer ensemble.

Comprendre pour agir, épisode 1 : à la recherche de l’impôt perdu

Partie 1 : les riches sont plus riches et moins taxés

Commençons par les faits bruts. Au Forum de Davos début 2026, Oxfam révélait que la fortune des milliardaires mondiaux a bondi de plus de 16 % en un an. En France, les 53 milliardaires français sont désormais plus riches que 32 millions de personnes réunies — soit près de la moitié de la population. Dans le même temps, le taux de pauvreté a atteint un niveau record : 15,4 % en 2023.

Ce mouvement de concentration n’est pas récent. Selon la Direction générale des finances publiques, entre 2003 et 2022, le revenu annuel moyen des 0,1 % les plus riches a progressé deux fois plus vite que celui du reste de la population. Leur patrimoine, lui, a presque doublé. Et pendant ce temps, leur taux d’imposition… baissait.

Les données de Bercy sont sans appel. Au-delà de 800 000 euros de revenus annuels, le taux réel d’imposition devient dégressif. Autrement dit : plus vous gagnez, moins vous payez proportionnellement. Et depuis la mise en place en 2018 du prélèvement forfaitaire unique — la flat tax à 30 % sur les revenus financiers —, cet écart s’est creusé. Pour les foyers qui gagnent entre 1 et 2 millions d’euros par an, le taux réel d’imposition tourne autour de 20 %. Bien loin des 45 % du taux marginal officiel.

Si on avait simplement conservé les taux de 2017 — déjà inégaux — et les appliquait aux revenus de 2023, l’État aurait dégagé 2 milliards d’euros supplémentaires. Avec une véritable progressivité, on parle de 10 à 13 milliards, ce qui représenterait un tiers de l’objectif d’économies budgétaires affiché par le gouvernement pour le budget 2026.

Partie 2 : comment l’impôt a fondu

La flat tax n’est pas le seul mécanisme. Il y a aussi les niches fiscales. Plus de 13 000 foyers assujettis à l’impôt sur la fortune immobilière ne paient aucun impôt sur le revenu. Zéro. Certains reçoivent même des remboursements via des crédits d’impôt. Comment ? Grâce à un maquis de dispositifs légaux : la loi Monuments historiques, le dispositif Malraux, les holdings patrimoniales… et surtout le fameux pacte Dutreil, qui permet de transmettre une entreprise familiale avec 75 % d’exonération. Un cadeau fiscal qui coûte plus de 5,5 milliards d’euros par an à l’État.

Ces mécanismes s’inscrivent dans un mouvement plus large : depuis les années 1980, sous l’effet des politiques néolibérales, les taux d’imposition des plus riches ont baissé dans tous les pays de l’OCDE. En France, le taux marginal le plus élevé est passé de 65 % en 1982 à 45 % aujourd’hui. L’impôt sur la fortune a été progressivement vidé de sa substance. Et la concurrence fiscale entre États a transformé cette logique en course vers le bas. Si on ne considère que les seules niches fiscales, la suppression des dispositifs injustes et inefficaces pourraient rapporter jusqu’à 17 à 19 milliards d’euros par an !

Partie 3 : les fausses peurs

Face à ces constats, on entend toujours les mêmes objections. « Si vous augmentez les impôts, les riches vont partir. » « Vous allez tuer l’investissement. » « La France deviendra moins attractive. »

Sauf que les données ne confirment pas ces craintes. Sur l’exil fiscal d’abord : une analyse du Conseil d’analyse économique publiée en 2025 montre que seuls 0,2 % du top 1 % des revenus du capital quittent la France chaque année — moins que la moyenne nationale. Et quand ils partent, les entreprises qu’ils laissent derrière eux sont rachetées, leurs salariés retrouvent du travail. L’impact net sur l’économie ? Marginal. Au plus : une baisse de 0,04 % de l’emploi total.

Sur l’investissement ensuite : France Stratégie a évalué les réformes fiscales de 2017-2018. Résultat ? Aucun impact détecté de la flat tax sur l’investissement. Aucun effet de la suppression de l’ISF sur les comportements d’actionnaires. La théorie du ruissellement — l’idée que les baisses d’impôts pour les riches finissent par profiter à tous — reste une fable.

Conclusion : une autre fiscalité est possible

Alors que faire ? Attac et l’Observatoire de la justice fiscale proposent plusieurs pistes concrètes : supprimer les niches fiscales qui profitent avant tout aux plus aisés, rétablir une véritable progressivité de l’impôt sur le revenu, instaurer un impôt sur la fortune rénové articulé à un impôt plancher — la « taxe Zucman » — , réformer la transmission des grandes fortunes, et renforcer les moyens de l’administration fiscale pour lutter contre la fraude.

Car au fond, l’enjeu n’est pas seulement financier. C’est une question de pacte social. Quand les plus riches contribuent peu, ce sont les services publics qui s’effacent, le consentement à l’impôt qui s’érode, et la démocratie qui vacille. Taxer les riches ne suffira pas à tout résoudre. Mais ne pas le faire, c’est déjà choisir un camp.