Peter Wahl sur les élections allemandes

mardi 15 octobre 2013, par Peter Wahl

Après les élections fédérales en Allemagne je me permets de vous en transmettre une première analyse en plusieurs points :

  • Malgré la victoire de Merkel (42 %, augmentation de 8 %) il y a mathématiquement une majorité de gauche, qui pourtant ne se transforme pas en majorité réelle, parce que le SPD (parti social-démocrate) est contre la coopération avec Die Linke.
  • La victoire de Merkel n’a pas changé les rapports de force entre les deux camps dans la société puisque son parti le CDU a cannibalisé le parti libéral, FDP. Avec l’écroulement du FDP, Merkel a perdu son partenaire « naturel » au gouvernement.
  • La disparition du FDP du Bundestag indique, que le fondamentalisme de marché est marginalisé dans la société.
  • Le nouveau parti AfD (« Alternative pour l’Allemagne ») n’a pas franchi les 5 %. Néanmoins ses 4,7 % sont un grand succès étant donné qu’il n’existe que depuis quelques mois. Son programme est la sorti de l’Euro ou sa dissolution. Sa direction se recrute avant tout de professeurs d’économie libéraux et conservateurs, souvent issu du CDU et du FDP. Ses votes se recrutent à 450 000 du FDP, 360 000 de Die Linke, et de 300 000 du CDU.

Les 360 000 votes venant de Die Linke représentent un vote de protestation, et traduisent l’opacité de la position de la gauche dans la crise de l’Euro. Pour l’instant l’AfD n’est pas comparable au FN en France ou d’autres partis de ce genre. Il est plus modéré et notamment contre le racisme et la xénophobie. Il se dit « pro-européen ». Le parti participera dans les élections européennes et a de grandes chances d’entrer au Parlement Européen.

  • Les votes de Merkel reposent selon les analyses des instituts de sondage à 40 % sur sa personnalité. C’est son image d’être simple « comme vous et moi » pragmatique (« non-idéologique ») et ouverte vers des changements progressistes (sortie du nucléaire, mariage gay), pas agressive contre l’adversaire politique etc. Elle représente, pour ainsi dire, dans sa personne la « grande coalition » et le désir d’harmonie, qui sont beaucoup souhaités par une majorité des allemands.
  • Politiquement Merkel a l’image d’avoir protégé le pays contre la crise et les pressions de « gaspiller notre argent » aux « vauriens méditerranéens ». Les gens qui ont voté pour elle ne sont pas touché par la crise, mais ont peur de la crise. Le rôle dominant de Merkel cache une crise profonde de la CDU où il y des tensions fortes entre les conservateurs (dont quelques uns se sont dirigés vers l’AfD), qui critiquent Merkel d’être trop social-démocrate d’un coté et les « modernisateurs » de l’autre.
  • Le SPD a gagné légèrement, mais le résultat est toujours le deuxième mauvais résultat depuis l’existence de la République Fédérale. Ils sont toujours marqué par la période Schröder et l’incapacité de se distancier clairement des réformes néoliberales de l’époque. C’est pourquoi Steinbrück a souffert d’un grand manque de crédibilité.
  • Die Linke est maintenant le troisième parti et légèrement devant les Verts. Mais c’est plutôt le résultat de la faiblesse de Verts et de l’écroulement du FDP, que de la force propre de Die Linke. Comparé aux résultats de 2009 Die Linke a perdu 3 %. Mais comparé avec la crise du parti il y a un an, ou quelques sondages étaient sous les 5 %, le résultat signifie un consolidation. Cette consolidation se manifeste aussi à l’ouest où le parti est au dessus des 5 %. Le risque de devenir un parti régional à l’est est donc réduit considérablement.
  • Au sein de Die Linke les rapports de force entre les « modérés » (avant tout de l’est) et les « radicaux » (de l’ouest) vont pourtant changer en faveur des « modérés ». Il y a plusieurs raisons : d’abord le rôle important de Gregor Gysi (qui vient de l’est et représente les « modérés ») dans la campagne et l’absence d’Oskar Lafontaine, mais aussi la pression énorme qui viendra du fait que le SPD n’aura pas de perspective d’avoir le poste de chancelier sans Die Linke dans quatre ans. La transformation de la majorité mathématique en majorité réelle est à l’ordre du jour des deux cotés.
  • Les Verts sont parmi les grands perdants, d’autant plus que dans les sondages d’il y a un an ils étaient avec « l’effet Fukushima » autour de 20 %. Les raisons principaux sont un programme considéré trop de gauche (avec augmentation de taxes pour les riches) qui les a réduit au noyau dur de leur clientèle, la sortie du nucléaire par Merkel qui a rendu un peu superflu les Verts et l’utilisation démagogique de problèmes avec la pédophilie au sein du parti il y a 25 ans par quelques médias et la droite du CDU. Le résultat va renforcer le courant des « réalos » (« écolos » et « réalistes ») et favoriser un glissement des Verts vers la droite.
  • Pour la composition du gouvernement il y a deux options réalistes pour Merkel : une grande coalition avec le SPD et une coalition avec les Verts. Il est trop tôt pour faire un pronostic. La résistance contre une participation au gouvernement au sein du SPD est très grande, à cause de la crainte d’en sortir affaibli, comme ce fut le cas en 2009. Il y aura donc un phase de négociations compliquées avec des jeux tactiques de tous genres entre CDU, SPD et Verts.
  • Indépendamment de la coalition qui sera en place dans quelques semaines les élections ne conduiront pas à un changement substantiel. Un léger glissement vers des positions un peu plus en faveur de l’égalité (salaire minimum etc.) est probable. Également sur le terrain des migrations, du contrôle d’internet (NSA et autres), des minorités sexuelles etc. il y aura peut-être un peu plus de libéralités. La gestion de la crise européenne et la politique de « discipline budgétaire », elles, ne changeront pas...

Peter Wahl

 

PS : Peter Wahl, chercheur à l’institut politique Weed et membre du Conseil scientifique d’Attac Allemagne était à l’Université d’été d’Attac France à Nîmes fin juillet 2013. Il revienait sur le débat politique en l’Allemagne sur les enjeux européens :