Le grand retournement

Un film de Gérard Mordillat - France 2012 1Un film de Gérard Mordillat - France 2012 1h20mn - avec Edouard Baer, Jacques Weber, François Morel, Patrick Mille, Alain Pralon, Christine Murillo, Frank de la Personne, Antoine Bourseiller, Odile Conseil, Jacques Pater... D’après la pièce D’un retournement l’autre de Frédéric Lordon (Seuil).

Sortie mercredi 23 janvier 2013.

La notice ci-après a été rédigée par le cinéma Utopia Montpellier

2008, à peine hier. Aujourd’hui. L’histoire est connue. Il y a bien sûr eu, au cours des précédentes décennies, quelques oiseaux de mauvais augure pour annoncer le cataclysme. Des illuminés, des irresponsables, des passéistes réfractaires au progrès, disait-on alors, qui refusaient le bonheur indépassable du modèle libéral, le seul, l’ultime. Quelques signes avant-coureurs, des mini-krachs, des explosions de bulles spéculatives, nous ont bien fait frissonner, mais vraisemblablement rien d’assez méchant pour ne serait-ce que freiner la machine dans sa folle fuite en avant.

Et tout soudain, on y est. « Ô nuit désastreuse ! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : la Phynance se meurt ! La Phynance est morte ! » C’est littéralement la panique à bord. Les économistes, les banquiers, les conseillers, les journalistes, tous les orfèvres en la matière semblent courir en tous sens comme des canards fraîchement décapités. Partout on entend des cris ; partout on voit la douleur et le désespoir, et l’image de la mort. Les banquiers, dont les turpitudes ont accéléré la chute, cherchent désespérément une planche de salut – épaulés avec enthousiasme par l’éditocratie qui va répétant que « la presse est libre et incorruptible » mais concède qu’il faut bien lécher la main qui vous nourrit.

Quand, telle une descente en piquée de l’Esprit Saint sur un quarteron d’apôtres en dévotion, la Solution se révèle à eux dans toute sa lumineuse et splendide simplicité : Yaka se faire rephynancer par l’État. Oui, l’État. L’État honni, l’État dispendieux, l’État archaïque, l’État d’ordinaire responsable de tous les maux de la Terre - mais l’État, à la tête duquel s’agite un petit Président à Ray-Ban®, Rolex® et talonnettes tout acquis à leur cause… Et qui pour les sauver n’hésitera pas (longtemps) à racler comme il faut les fonds de poches de son budget – jusqu’à ce que – Abracadabra !- l’endettement de l’État mette celui-ci à la merci des « marchés »… et donc des banquiers.

De ce hold-up du siècle, Frédéric Lordon, économiste iconoclaste, directeur de recherche au CNRS, collaborateur du Monde diplomatique et membre du collectif des « Économistes atterrés », avait tiré D’un retournement l’autre, improbable « comédie sérieuse sur la crise financière en quatre actes et en alexandrins » aussitôt montée avec succès sur les tréteaux de France, de Navarre et d’ailleurs.

Un étonnant moment de pédagogie ludique, de vulgarisation à la fois érudite et éclairante, ou l’intelligence du propos le dispute à l’insolence de la forme (et réciproquement), que Gérard Mordillat, cinéaste militant s’il en est, a pris à bras-le-corps pour en faire un objet cinématographique lui aussi hors du commun. Dans les ruines d’un monde dévasté par la crise, ici une friche industrielle, il crée un espace de jeu unique, infiniment malléable, où vont se jouer tous les petits drames, toutes les pantalonnades, les atermoiements, les mensonges et les trahisons de ce Grand retournement.

Graphiquement, symboliquement, c’est peu dire qu’il en jette, ce décor d’apocalypse dans lequel grouillent, apeurés, narquois, fourbes, avides, un théâtre de si petits humains tellement gonflés de leur suffisance. Et la troupe des comédiens, qui occupe avec jubilation l’espace, déclame avec gourmandise les vers en alexandrins qui sonnent clair et provoquent plaisir et frissons à l’oreille. Car ils sont venus, ils sont tous là, les banquiers avides, les chiens de garde de la presse aux ordres, Son Altesse le Président – et puis ses conseillers, qui n’ont de valeur que s’ils valident le credo présidentiel, mais au sein desquels, parfois, se fait entendre la petite voix discordante – dont on ne saurait dire si elle nous rassure autant qu’elle effraie…

Cette farce hénaurme doublée d’une effroyable tragédie, c’est le Père Ubu au pays de Racine et de Molière, pour nous re-raconter un moment d’enfumage magistral, que nous avons tous bel et bien vécu, le nez collé aux gazettes, sans véritablement (vouloir) comprendre ce qui était à l’œuvre. Alors que, tout était - tout est - là, sous nos yeux. Et qu’on ne s’y trompe pas, la pièce ne fait pas relâche, la farce continue, les triple-A s’effondrent, les dettes s’accumulent, les faillites s’enchaînent et les banquiers prospèrent – dans la plus totale indifférence, en bas, de la colère qui gronde, de l’insurrection qui vient.

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