Vers un retour des droites conservatrices en Amérique latine ?

jeudi 8 juin 2017, par Maristella Svampa

Maristella Svampa, sociologue et écrivaine argentine, vient de publier un livre bilan sur les expériences de gauche en Amérique latine : Del cambio de época al fin de ciclo (Edhasa, 2017). Elle montre comment les gouvernements progressistes sont restés perméables à des politiques et des pratiques qu’on croyait dévolu aux gouvernements réactionnaires, et comment ces mêmes politiques peuvent expliquer, pour partie, la situation actuelle en Amérique latine, avec un retour de gouvernements réactionnaires. Interview avec celle qui est aujourd’hui une des figures intellectuelles de la gauche latino-américaine critique.

Que devient « le virage à gauche en Amérique latine » ?

C’est ainsi que l’on avait nommé de manière enthousiaste le changement d’époque du début des années 2000 où plusieurs gouvernements progressistes sont arrivés au pouvoir. Depuis, beaucoup a été écrit au sujet de l’épuisement ou de la fin de cycle progressiste et le virage conservateur actuel, sur la base de nombreux exemples : la victoire de la droite pro-business en Argentine en décembre 2015, la destitution scandaleuse de la présidente Dilma Roussef au Brésil en 2016, la perte de majorité parlementaire du chavisme au Venezuela. En 2017, réfléchir sur les forces progressistes réellement existantes en Amérique latine nous conduit à voir un autre scénario politique, bien plus pessimiste, qui nous met en garde sur les dérives, les limites et les mutations des projets progressistes.

Quels ont été les résultats des gouvernements progressistes ?

Si les différents gouvernements progressistes ont tous augmenté les dépenses sociales, réussissant à réduire la pauvreté et améliorer la situation des secteurs à faible revenu, ils n’ont pas touché les intérêts des secteurs les plus puissants. Les inégalités ont persisté, tout comme la concentration économique et l’accaparement des terres. Les gouvernements progressistes ont de fait conclu des pactes de gouvernance avec les forces capitalistes, au-delà des confrontations sectorielles qui ont pu marquer la période. Ils n’ont ainsi mené que de timides réformes du système fiscal, dans le cas où cela a été fait.

La pauvreté a donc diminué, mais pas les inégalités ?

En 2012, un rapport de la CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes) a rendu compte de la baisse globale de la pauvreté (de 44 % à 31,4%) entre 2001 et 2011, ainsi que du recul de la pauvreté extrême (de 19,4% à 12,3%). Fruit de l’augmentation des salaires, cette évolution est aussi liée à l’élargissement des politiques de distribution de bons et des plans d’action sociale (programmes de redistribution de revenus conditionnée). La baisse des inégalités qui en a résulté ente 2002 et 2010 n’est donc pas le fruit d’une réforme du système fiscal, qui est devenu très complexe, opaque et surtout régressif1. Des études plus récentes sur les super-riches montrent que la réduction de la pauvreté enregistrée en Amérique latine se s’est pas traduite par une réduction des inégalités. Ainsi, des études inspirées des travaux de Thomas Piketty, montreraient que les 1% de la population de pays comme l’Argentine, le Chili et la Colombie s’approprient entre 25 et 30% de la richesse. En somme, l’Amérique latine reste la région la plus inégalitaire du monde en termes de répartition des richesses, ce à quoi s’ajoute la plus grande inégalité dans la répartition des terres, résultant de l’expansion de l’agro-industrie (soja, palme) entre les mains des grandes entreprises.

Le système productif a-t-il été transformé ?

Les politiques visant à extraire d’importantes ressources naturelles (mines, hydrocarbures, agro-business) pour les vendre sur les marchés internationaux, que nous appelons extractivisme, loin d’avoir permis la transformation du système productif, ont conduit à une primarisation accrue de l’économie. Exacerbée par l’arrivée d’un nouveau partenaire inégal, la Chine, dans le jeu régional, la dépendance des pays du continent aux exportations de ressources naturelles s’est aggravée. L’effondrement des cours a généré un déficit de la balance commerciale auquel les gouvernements progressistes répondent par un endettement supplémentaire et la multiplication des projets extractivistes. C’est une spirale perverse.

Sur quoi s’appuie ce développement néo-extractiviste ?

L’envolées des prix des matières premières sur les marchés internationaux a donné une conjoncture économique favorable, permettant une exportation massive, une rentabilité élevée et des avantages économiques comparatifs importants pour les secteurs concernés. Il en a découlé un renouveau développementiste, proprement extractiviste. Mais dans cette période de boom économique et de reformulation du rôle de l’État, cela a été nié par les gouvernements, tout comme les conflits sociaux-environnementaux qui en ont découlé. Les gouvernements de l’Équateur et de la Bolivie, perçus comme les plus « radicaux » en matière de propositions pour changer de modèle de développement, ont pourtant entériné une matrice productive explicitement extractive, malgré la virulence de certains conflits territoriaux et socio-environnementaux. A partir de 2010, tous les gouvernements progressistes, sans exception, ont redoublé ce pari, par le biais de plans nationaux de développement qui ont ouvertement encouragé la multiplication des projets extractivistes et de monocultures.

Comment les États ont-ils répondu aux conflits éco-territoriaux générés par ces politiques extractivistes ?

La recherche d’une croissance sans limite, et les multiples formes de marchandisation de la nature qui l’accompagnent, est un élément que les gouvernements progressistes partagent avec les gouvernements conservateurs et libéraux, au-delà de la captation d’une rente extraordinaire que quelques gouvernements progressistes ont permis à travers l`État. Il en est de même de la stigmatisation de la contestation sociale. Optant pout un langage nationaliste visant à échapper aux problèmes socio-environnementaux, les gouvernements progressistes ont cherché à nier la question en parlant « d’écologisme enfantin » (Equateur) ou « d’environnementalisme colonial » (Bolivie), ou encore en indiquant que les ONG répondaient à des intérêts étrangers (Brésil). Il en résulte que l’expansion du front des droits (collectifs, territoriaux, environnementaux) entre en contradiction avec l’expansion du front d’exploitation des terres et des territoires, et cela met à mal les récits émancipateurs qui avaient levé de très fortes attentes en Bolivie ou en Equateur. Au fil des années, la criminalisation des luttes sociales et environnementales s’est accentuée, tout comme la manipulation des outils institutionnels existants comme la consultation préalable des populations autochtones, et l’assouplissement des contrôles environnementaux déjà rares. En faisant l’addition des pays dirigés par des des gouvernements progressistes et conservateurs, l’Amérique latine est la région de la planète où l’assassinat de militants sociaux et environnementaux est le plus important. Entre 2002 et 2013, selon Global Witness, il y a eu 908 meurtres de militants écologistes dans le monde, dont 83,7% (760) en Amérique latine (Brésil, 49%).

Une critique souvent entendue en Europe a été de considérer la gauche en Amérique du Sud comme populiste, et donc de la délégitimer. Quelle est votre appréciation ?

Je suis contre la diabolisation du populisme, comme le font les droites politiques et les médias, mais je suis également contre son idéalisation, comme le fait l’argentin Laclau, tellement à la mode en Espagne. Pour ma part, dans le cadre d’un regard critique compréhensif, j’essaie d’analyser le populisme comme un phénomène politique complexe et contradictoire qui s’appuie sur une tension constitutive entre des éléments démocratiques et des éléments non démocratiques, entre l’ouverture sociale et l’annulation des différences. Ainsi, les inflexions politiques prises par les gouvernements de Hugo Chávez au Venezuela, Nestor et Cristina Fernández de Kirchner en Argentine, Rafael Correa en Equateur et Evo Morales en Bolivie, autant de pays marqués par une persistante tradition populiste, ont autorisé un retour du populisme. Tension constitutive et polarisation ente systèmes binaires ; construction d’une hégémonie peu pluraliste et concentration du pouvoir dans l’exécutif ; existence de traits caractéristiques différents, du point de vue de l’inclusion sociale et de l’alliance avec le grand capital, sont autant d’éléments qui, interconnectés, doivent selon moi constituer le point de départ incontournable pour mener une lecture des populismes latino-américains du XXI siècle.

Pouvez-vous donner des exemples ?

Par exemple, les populismes ont impliqué une politique de subordination des principaux acteurs collectifs et une forte concentration du pouvoir. Evo Morales est un bon exemple, car ses politiques ont eu des effets de démocratisation certains, visibles par la réduction de la pauvreté, l’augmentation de la consommation et la distribution des terres. Cependant, au fil des années, le gouvernement du MAS a montré un côté plus menaçant, par la concentration du pouvoir et l’intolérance face à la dissidence. Cette logique hégémonique est visible dans les attaques récurrentes envers les organisations indigènes qui ne sont pas favorables au gouvernement, les organisations non gouvernementales et les journalistes critiques envers le processus de changement. D’autre part, au-delà du processus de nationalisations que nous avons connues, les alliances économiques des progressismes avec de grandes sociétés transnationales (agro-industrie, industries extractives), ont augmenté leurs poids dans l’économie nationale, comme cela est arrivé en Equateur, et les entreprises les plus importantes ont augmenté leurs bénéfices par rapport à la période précédente. En Argentine, le kirchnerisme a conduit à une plus grande concentration et plus grande possession étrangère des directions d’entreprises.

Peut-on désormais parler d’un virage à droite ou bien est-ce plus compliqué ?

Alors que l’épuisement des progressismes semble évident, l’émergence d’un nouvelle droite reste l’exception, pas la règle. En Argentine et au Brésil, les gouvernements ne sont pas consolidés, et leur arrivée au pouvoir se fait dans un contexte d’approfondissement de la crise économique et de la contestation sociale. Ces gouvernements pourraient rester faibles, contraints à une négociation permanente. Les contours de ce que pourrait être un nouveau système de stabilité politique restent encore flous. Il devrait néanmoins conduire à une nouvelle subalternatisation afin de contenir à la fois les classes moyennes (qui souffrent d’une baisse de la consommation) et les secteurs populaires (touché par l’appauvrissement et la menace d’exclusion à grande échelle).

Comment le paysage international va-t-il peser sur la situation en Amérique latine ?

Le passage à une UNASUR (Union des nations sud-américaines) de faible intensité, la crise du Mercosur (marché commun du Sud), la catastrophe économique et sociale au Venezuela et l’émergence de nouveaux alignements régionaux tels que l’Alliance du Pacifique (2011), laissent entrevoir une politique d’ouverture, conformément au TTP (traité Trans-Pacifique) qui incarne un nouveau type d’accords de libre-échange que la région avait pourtant rejetés en bloc en 2005, au début du cycle progressiste. De plus, les changements d’ordre géopolitique, tels que le triomphe de Trump, indiquent l’entrée dans un scénario international d’une plus grande incertitude, en particulier si l’on considère la sortie des États-Unis du TPP et l’offre hégémonique grandissante que fait la Chine, un pays qui a de plus en plus de poids en Amérique latine.

Que peut-il sortir de ce nouveau cycle ?

L’épuisement et la fin du cycle progressiste, dont il n’est pas question de se féliciter, doit nous inciter à penser comment ces gouvernements ont contribué à faire perdurer des modèles de domination finalement assez traditionnels. Là où l’alternance s’est produite, on observe des continuités et des ruptures. Les continuités sont liées à à l’approfondissement de l’extractivisme existant. Les ruptures relèvent de la violation des droits sociaux acquis. Ces continuités et ces ruptures se produisent dans un cadre de plus en plus dur envers les libertés fondamentales et les droits des populations les plus vulnérables. S’ouvre ainsi un nouveau cycle, à la fois au niveau régional et international, encore plus imprévisible, mais où de multiples mobilisations sociales persistent, qui sont, assurément, le point de départ à partir duquel penser le post-progressisme qui vient.

Propos recueillis par Maxime Combes.

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