Serbie et Brésil, l’enjeu de la démocratie et de la souveraineté populaire au cœur des deux élections
Le 25 octobre 2026, la victoire de la « Liste étudiante » en Serbie et la réélection de Lula au Brésil ont montré que des mobilisations populaires pèsent pour obtenir des victoires dans les urnes. Malgré des situations très différentes, ces deux scrutins invitent à prendre au sérieux le désir de retrouver prise sur nos vies, lorsque la pratique politique des dominantes, la recherche permanente du profit ou les ingérences impérialistes nous en dépossèdent.

En Serbie, une victoire de la démocratie directe contre l’autoritarisme et la corruption
Contre 39 % pour la coalition menée par le SNS (le parti liberal-conservateur), au pouvoir depuis 2012, la « Liste étudiante » obtient une majorité absolue au Parlement avec environ 53 % des voix. Le rejet d’un pouvoir autoritaire, nationaliste et corrompu est au cœur de cette victoire.
Le mouvement étudiant prend son essor le 1er novembre 2024, après l’effondrement de la marquise de la gare de Novi Sad qui a tué seize personnes. La gare avait été récemment rénovée. L’exigence de transparence sur le chantier s’est heurtée à l’opacité du pouvoir. Portée par les étudiantes, la colère a gagné une grande partie de la population. La dénonciation de la corruption allait de pair avec une exigence de contrôle sur l’argent public et sur ceux qui en disposent. Dans les facultés occupées, les plénums ont permis de prendre les décisions collectivement. Des assemblées citoyennes, les "zborovi", ont prolongé cette expérience dans les quartiers.
Pour porter cette mobilisation dans les urnes, les étudiantes ont constitué une « Liste étudiante » pour ces élections législatives, composée de personnalités choisies directement et représentant l’ensemble de la société dans sa diversité sociale, générationnelle et professionnelle. Ce rassemblement réunit plusieurs sensibilités politiques autour des revendications de démocratie, d’une volonté commune de lutter contre la corruption et de reprendre prise sur les affaires publiques. Les rencontres dans les villages et le porte-à-porte ont ensuite élargi l’audience de la campagne. La participation électorale, estimée autour de 70 % en 2026, contre environ 59 % en 2023, témoigne de ce regain d’engagement. Les étudiantes de Novi Pazar, ville majoritairement bosniaque et musulmane, ont aussi contribué à dépasser des divisions entretenues par l’ethno-nationalisme.
En août 2024, des dizaines de milliers de personnes se sont aussi mobilisées en Serbie contre le projet de mine de lithium de Rio Tinto dans la vallée du Jadar, exigeant une interdiction de cette exploitation pour défendre leur santé, leurs terres et leur eau. Soutenu par le gouvernement serbe et l’Union européenne, notamment pour approvisionner l’industrie automobile allemande, ce projet, actuellement en pause, illustre les contradictions du capitalisme vert, la préservation des intérêts industriels et les risques qui pèsent sur les populations. Derrière les promesses de prospérité, la logique extractiviste transforme la Serbie en réservoir de matières premières pour les multinationales et les puissances européennes. Face aux arrestations, aux intimidations et aux menaces visant des opposantes, cette large mobilisation a soulevé aussi la question démocratique fondamentale du droit des habitantes à décider de l’avenir de leur territoire et de la souveraineté populaire.
Au Brésil, défendre les acquis sociaux et la souveraineté populaire face aux ingérences impérialistes
Si, en Serbie, la bataille démocratique visait à défaire un pouvoir autoritaire et corrompu installé depuis plus d’une décennie, elle consistait au Brésil à empêcher le retour de l’extrême droite à la présidence de la République. Dimanche, près de trois millions de personnes supplémentaires se sont rendues aux urnes entre les deux tours : une baisse de l’abstention, avec le recul des bulletins blancs et nuls, a augmenté le nombre de suffrages valides d’environ 4,8 millions. Cette remobilisation a permis la victoire de Lula, même si elle s’accompagne d’un Congrès très marqué à droite. Lula a aussi probablement bénéficié de reports de voix des électeurs et électrices des candidates éliminées y compris du centre droit. Le recentrage de Lula sur les questions de la vie chère, de l’augmentation des prestations sociales et de la baisse du temps de travail semble néanmoins avoir contribué au retournement de la campagne. Ainsi qu’une large mobilisation citoyenne et une présence numérique plus efficace grâce notamment à une chaîne WhatsApp de 10 millions de personnes, l’"Exército do Lula" ("Armée de Lula").
La défense de la démocratie et de la souveraineté populaire a occupé une place centrale dans les des revendications sociales. La jeunesse organisée a d’ailleurs prolongé ce combat en tenant des assemblées et en allant directement à la rencontre des électeurices, dans les quartiers comme les transports. Au Minas Gerais, les brigades du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST) ont associé formation politique et discussions de proximité, pour renouer le dialogue jusque dans les familles et avec des voisines éloignées de la politique. L’enthousiasme des rassemblements et la « Fête de la démocratie » annoncée par le MST à São Paulo pour suivre le dépouillement ont aussi donné une dimension collective à cette attente, nourrissant la ferveur autour de Lula.
Bien que des maires pro-bolsonaristes aient tenté d’entraver l’accès aux urnes — en supprimant près de 40 % des bus gratuits —, une entraide populaire massive a réussi à déjouer cette obstruction électorale grâce à la mise en place d’un réseau d’acheminement pour permettre aux citoyennes d’accéder à leur bureau de votes.
Enfin, Lula a fait de la résistance aux ingérences de Donald Trump un enjeu de sa campagne. En juillet 2025, Washington avait explicitement lié de nouvelles surtaxes douanières aux poursuites visant Jair Bolsonaro, utilisant ainsi une pression économique pour peser sur une affaire relevant de la justice brésilienne. Face à ces interventions, défendre la souveraineté populaire revenait à protéger le droit des citoyennes à choisir leur avenir sans qu’une puissance impérialiste cherche à leur imposer le moindre diktat. La campagne de Lula a également été l’occasion de dénoncer une censure de Meta, sur Facebook, Instagram et Whatsapp, après des suppressions de groupes, des restrictions à la promotion de certaines publications et des différences de traitement par son intelligence artificielle. Ces blocages posent la question aussi du pouvoir d’une multinationale sur le débat public, dont les règles doivent être transparentes et soumises à un contrôle indépendant pour que les citoyennes puissent exercer librement leur choix.
Des victoires à prolonger : reprenons partout le pouvoir sur nos vies !
La collusion entre pouvoirs politiques et économiques peut aussi passer par des mécanismes légaux. Des intérêts privés obtiennent des accès privilégiés aux décideurs et pèsent sur les priorités publiques. C’est ce que nous dénonçons en ce moment à Attac avec notre campagne « Désarmons les multinationales », car combattre cette mainmise fait partie de la bataille pour la démocratie participative comme la souveraineté populaire. Toutes les deux supposent de pouvoir décider des investissements, protéger les communs et demander des comptes aux acteurs et actrices économiques qui façonnent nos conditions d’existence. La dépossession démocratique se vit au quotidien, et le ras-le-bol peut alors devenir une aspiration à l’émancipation, à condition de trouver des espaces où agir ensemble et créer collectivement la capacité à changer les choses.
La portée de ces victoires dépendra aussi de ce qui subsistera de cette force collective après les élections, lorsque ces gouvernements de gauche devront répondre aux attentes sociales et affronter les intérêts capitalistes qui s’oppposent au pouvoir des citoyennes. Préserver l’autonomie des assemblées, des syndicats et des mouvements sociaux et populaires sera essentiel pour que l’élan électoral se traduise en droits durables. Les luttes pour la terre, la justice fiscale et les services publics rejoignent ainsi la défense des libertés politiques, tandis que la solidarité altermondialiste nous engage à soutenir les organisations et mouvements qui les portent. À nous de continuer à demander des comptes à nos gouvernements lorsqu’ils livrent nos vies aux multinationales et à la finance, et de reprendre partout le pouvoir de décider de notre avenir.
