Notre amie et camarade Susan George nous a quittées

jeudi 19 février 2026, par Attac France

Notre amie et camarade Susan George nous a quittées. Nous témoignons de notre peine face à sa disparition survenue le 14 février 2026. Susan a accompagné de sa présence active la vie de notre association dont elle fut membre fondatrice en 1998 et toujours présidente d’honneur.

Depuis les instances nationales et internationales jusqu’aux comités locaux, elle a incarné et nourri de son expertise cette éducation populaire tournée vers l’action qui a été la force de notre association. Tel était l’esprit de ses nombreux livres et innombrables conférences.

(english version below)

En hommage à Susan George, par Attac France

Nous exprimons aussi notre reconnaissance à une figure inspirante de l’altermondialisme et à la tisseuse d’un vaste réseau. Politisée par son opposition à la guerre du Vietnam et l’accueil en France des insoumis américains, sa fibre internationaliste ne s’est jamais démentie. Elle a œuvré, dans ces années de guerre et de répression, au repli en Europe d’un Think tank américain, l’Institute for Policy Studies, devenu le TNI, Transnational Institute, basé à Amsterdam, et dont elle fut présidente et présidente d’honneur.

Après avoir été chargée d’un rapport pour la FAO en 1974, elle a publié en 1976 son premier livre, qui lui a valu un succès international : Comment meurt l’autre moitié du monde (Laffont, 1978). Ce fut le début de son combat contre les multinationales qui affament la planète, contre le colonialisme pervers de la « dette » des pays du Sud et le rôle des institutions internationales dans sa fabrication.

En 2000, elle publie Le rapport Lugano (Fayard), une « fiction factuelle » détonnante, mettant en scène à Lugano en Suisse un groupe d’experts réunis pour sauver le capitalisme. Il reste d’actualité. Sensible aux dérèglements écologiques, elle fut membre du Conseil d’administration de Greenpeace International et de Greenpeace France dès 1989 et a participé au lancement en France d’une organisation connue au Royaume-Uni, Extinction Rebellion.

Face au néolibéralisme incarné par le dogme du marché généralisé et du libre échange, aux déchaînements de la finance, elle fut de tous nos combats, depuis le blocage de l’OMC à Seattle en 1999, les forums sociaux mondiaux initiés à Porto Alegre en 2001, jusqu’à l’organisation concrète, avec les comités locaux d’Attac, de campagnes nationales contre les accords de libre-échange (l’AGCS notamment, Accord général sur le commerce des services), les paradis fiscaux ou les campagnes contre les OGM et Monsanto.

Nous gardons en mémoire sa détermination, sa disponibilité, son élégance et son humour, souvent dévastateur pour ses adversaires. Dans les sombres temps qui sont les nôtres, nous entendons son message : « Naturellement, je peux ressentir parfois du découragement. Mais je ne pense pas avoir perdu mon temps. Je crois que les effets d’une action, et plus encore de l’accumulation des actions, peuvent survenir à tout moment et souvent lorsqu’on s’y attend le moins » (Je chemine avec Susan George, Seuil, 2020).

Attac France, le 19/02/26


Our friend and comrade Susan George has left us

We express our sorrow at her passing. She actively supported our entire association, of which she was a founding member in 1998 and remained honorary president.

From national and international bodies to local committees, she embodied and nurtured with her expertise the action-oriented popular education that has been the strength of our association. This was the spirit of her many books and countless lectures.

We also express our gratitude to an inspiring figure of anti-globalization and the weaver of a vast network. Politicized by her opposition to the Vietnam War and France’s welcome to American draft dodgers, her internationalist spirit never wavered. During those years of war and repression, she worked to bring an American think tank, the Institute for Policy Studies, to Europe, where it became the TNI, Transnational Institute, based in Amsterdam, of which she was president and honorary president.

After being commissioned to write a report for the FAO in 1974, she published her first book in 1976, which earned her international acclaim : How the Other Half Dies (Laffont, 1978). This marked the beginning of her fight against the multinationals that are starving the planet, against the perverse colonialism of the “debt” of the countries of the South and the role of international institutions in its creation.

In 2000, she published Le rapport Lugano (Fayard), a provocative work of “factual fiction” set in Lugano, Switzerland, featuring a group of experts gathered to save capitalism. It remains relevant today. Sensitive to ecological disruption, she was a member of the Board of Directors of Greenpeace International and Greenpeace France from 1989 and participated in the launch in France of an organization known in the United Kingdom, Extinction Rebellion.

Faced with neoliberalism, embodied by the dogma of the globalized market and free trade, and the excesses of finance, she was involved in all our struggles, from the blockade of the WTO in Seattle in 1999 the World Social Forums initiated in Porto Alegre in 2001, to the concrete organization, with local Attac committees, of national campaigns against free trade agreements (notably the GATS, General Agreement on Trade in Services), tax havens, and campaigns against GMOs and Monsanto.

We remember her determination, her availability, her elegance, and her humor, which was often devastating to her opponents. In these dark times, we hear her message : "Of course, I can feel discouraged at times. But I don’t think I’ve wasted my time. I believe that the effects of an action, and even more so of a series of actions, can occur at any time and often when you least expect it" (Je chemine avec Susan George, Seuil, 2020).

Attac France, February 19, 2026

Penser globalement, agir localement, par Amina Traoré

Le 18 janvier 2026, deux militantes infatigables pour un monde meilleur, Leïla Chahid et Susan George, nous ont quittés. Je me suis liée d’amitié avec l’une dans la bataille pour les droits des Palestiniennes, et avec l’autre dans le combat pour un monde plus juste. Ensemble nous avons caressé l’espoir d’une autre Palestine, d’une autre Afrique et d’une autre Europe possibles dans un monde plus juste, solidaire et humain.

Inutile de dire que nous sommes loin du compte au regard du génocide de Gaza et des autres guerres. Longue, trop longue est la liste, mais la lutte continue. Et Leïla et Susan sont avec nous parce que « les morts ne sont pas morts » comme le rappelle avec douceur l’écrivain sénégalais, Birago Diop. Considérable est la contribution de Susan George dans l’éveil des consciences et la résistance des peuples.

« Nous sommes cernés », dit Susan George à propos de « l’autorité illégitime » en Europe. « Lobbyistes au service d’une entreprise ou d’un secteur industriel, PDG de transnationales dont le chiffre d’affaires est supérieur au PIB de plusieurs des pays dans lesquels elles sont implantées, instance quasi étatique dont les réseaux tentaculaires se déploient bien au-delà des frontières nationales : toute une cohorte d’individus et d’entreprises qui n’ont pas été élus, qui ne rendent de comptes à personne et dont le seul objectif est d’amasser des bénéfices est en train de prendre le pouvoir et d’orienter la politique officielle. » [1]

Quand on nie le rôle de la dictature du capital dans la descente aux enfers de l’Afrique et qu’on répète à l’envi les mantras de la croissance inclusive, des partenariats public-privé, de la compétitivité africaine sur les marchés globaux, il ne reste plus que mettre en cause la gouvernance, ce qui sous-entend que la faute incombe aux Africaines.

Susan George rappelle que dans l’ancien français la « gouvernance » désignait certes l’habilité politique et la capacité à assurer le maintien de l’ordre, mais le terme s’appliquait principalement au comportement individuel et à la gestion domestique. « C’est, souligne-telle, la bureaucratie européenne, par abus de langage, qui en a fait un synonyme de gouvernement ». Elle sert à « cautionner l’ingérence de diverses entités illégitimes, notamment, les banques et les grands groupes dans la gestion des affaires des États souverains ». [2]

Quelle est la crédibilité de ces donneurs de leçons de « bonne gouvernance » lorsqu’on considère ce que Susan George appelle « La grande régression néolibérale » ? Celle-ci a gagné du terrain malgré les preuves accablantes de son action délétère pour presque tout le monde, à l’exception des très riches, des grands patrons et de ceux qui raflent la mise dans ce grand casino qu’est devenue l’économie mondiale.

Si la bonne gouvernance se définit comme « l’art de gouverner sans gouvernement », n’est-ce pas ce que fait la Commission européenne tant dans ses relations avec les peuples d’Europe qu’avec ceux d’Afrique ? Parce que le néolibéralisme est synonyme d’hégémonie culturelle, c’est par la culture et l’humain que nous sortirons par le haut et durablement de tant d’impasses.

Dans sa Lettre de retour de Bamako aux militantes d’Attac rédigée après sa participation au Forum social polycentrique (FSMP), Susan donne un aperçu de ma maison, de mon quartier, Missira et de ma ville, Bamako.
« La Maison d’hôtes d’Aminata est une merveille […] Tout est fait avec les matériaux et les techniques des artisans maliens : murs en terre épais, sols, salles de douche et escalier en pierres plates ; la rampe d’escalier en branches d’arbre liées par de fines cordes nouées multicolores ; les textiles [rideaux, tapis, tentures murales] tissés localement ; les portes en bois sculpté aux dessins géométriques rehaussés de métaux, des meubles fabriqués sur place - même le petit lavabo n’est pas en porcelaine mais en cuivre martelé […] J’ai demandé aussi à Aminata si elle avait fait des émules. Peut-être pour certains éléments, me disait-elle, mais pour la construction, "les gens réclament encore des parpaings et du ciment" - alors que les murs en terre ne coûtent rien [elle a eu gratuitement de la terre creusée ailleurs pour faire des fondations] et fournit une climatisation naturelle ».

Merci, Susan, d’avoir contribué à renforcer ma foi en la culture et en la force de continuer à penser globalement, à écrire et à agir localement.

Aminata Dramane Traoré, écrivaine malienne, ministre de la culture et du tourisme de 1997 à 2000. Cet article, à retrouver aussi ici a été initialement publié dans le numéro 44 de la revue Les Possibles.

Susan George, intellectuelle et militante, par Thomas Coutrot

Susan George s’est éteinte le 14 février. Après une première vie de jeune femme américaine de bonne famille installée en France, mère au foyer de trois enfants, elle reprend des études et soutient une thèse en sciences politiques en 1978. Cette même année elle se fait connaître en publiant chez Laffont son premier livre « Comment meurt l’autre moitié du monde », rapidement un best-seller international, qui démontre lumineusement la responsabilité des entreprises transnationales et des États du Nord dans la sous-alimentation et les famines au Sud.

Par la suite, ses ouvrages sont toujours pionniers dans le déchiffrage d’enjeux majeurs : la dette du Tiers monde [3], la mondialisation [4] et l’Europe néolibérale [5], la stratégie hégémonique des droites ultralibérales et religieuse américaines [6], la corrosion du régime représentatif par les entreprises transnationales [7]… Sa curiosité aigüe, son talent d’enquêtrice et d’écrivaine, son humour pince-sans-rire lui valent une notoriété, une influence et des tirages qui dépasse largement les cercles militants.

Elle joue un rôle central dans la campagne citoyenne contre l’AMI (Accord multilatéral sur l’investissement) qui aboutit en 1998, Jospin étant premier ministre et Chirac président, au retrait de la France de cet accord qui visait à protéger le capital privé contre les régulations publiques. La même année elle participe à la fondation d’Attac, l’association phare de l’altermondialisme alors naissant, qui revendique en premier lieu l’instauration de la taxe Tobin sur la spéculation financière afin de réduire le pouvoir de la finance. C’est alors, dans le Conseil scientifique d’Attac animé par René Passet, que je fais sa connaissance, pour la côtoyer ensuite régulièrement dans ces moments conviviaux que sont les Universités d’été, les Forums sociaux, les procès et manifestations…

Sur la taxe Tobin, les gouvernements, qu’ils soient socialistes ou de droite, ne céderont pas. Susan George s’engagera quand même à fond dans les campagnes contre la dérégulation des échanges internationaux, comme celle des « communes hors AGCS » [8], qui réunira en 2004 plus de 620 collectivités locales opposées à cet accord libéralisant le commerce de services, ou en 2014 celle – finalement victorieuse - contre le TAFTA, autre traité de libre-échange, entre l’Union Européenne et les USA.

Susan George ne séparait jamais la pensée de l’action. Sa première manière d’agir était de dévoiler les manigances des puissants : elle aimait évoquer « l’effet Dracula » [9], qui tue les projets malfaisants et obscurs en les exposant à la lumière du jour. Ses ouvrages, articles ou conférences de par le monde visaient à démasquer les mécanismes de la domination pour susciter l’indignation citoyenne et l’envie d’agir.

Susan George était une sociale-démocrate au sens noble et un peu oublié du terme : engagée pour la justice sociale, la cause écologique, l’internationalisme, elle était allergique aux régimes autoritaires ou à la violence d’avant-gardes soi-disant éclairées, comme les Black Blocs qu’elle accusait – ce qui ne manquait pas de susciter le débat dans les rangs altermondialistes… - d’être manipulés par la police.

Mais l’effet Dracula ne fonctionne que si la connaissance nourrit les mobilisations sociales (Attac se définit comme une « association d’éducation populaire tournée vers l’action »). C’est pourquoi Susan George ne refusait jamais de mettre son prestige et sa notoriété au service de campagnes militantes vigoureuses, même quand celles-ci prenaient le risque – qu’elle assumait parfaitement - de désobéir à la loi.

C’est ainsi qu’en 2000, elle témoigne au procès de José Bové et de ses camarades, accusés d’avoir « démonté » le McDo de Millau pour s’opposer symboliquement aux sanctions de l’Organisation mondiale du commerce contre l’Union européenne, qui refuse d’importer du bœuf américain aux hormones : ils ont agi « sans dommage ni violence » ni « antiaméricanisme », mais pour un « commerce équitable » [10]. Dès 2009 elle soutient et visite la Zad de Notre-Dame-des-Landes et les activistes qui s’opposent au projet d’extension de l’aéroport de Nantes.

En 2015, à l’approche de la COP 21 (la 21e Conférence internationale sur le climat, qui se tient à Paris), Attac et Bizi, l’association écologiste basque, décident de faucher des chaises dans des succursales de HSBC ou de BNP Paribas pour protester contre l’évasion fiscale pratiquée par les banques, qui ampute les budgets publics pour la justice sociale et climatique. Susan George (comme Edgar Morin ou Claude Alphandéry) accueille certains des sièges chez elle en se proclamant complice et receleuse.

En 2016, elle manifeste à Bayonne contre l’absurde arrestation par la police française de quatre des « Artisans de la paix » basques qui ont restitué à l’État une partie des armes de l’ETA. En août 2019, à 85 ans, au contre-G7 de Biarritz, elle marche dans le défilé interdit qui exhibe à l’envers les portraits de Macron confisqués dans les mairies de France par les associations Bizi et Alternatiba, à nouveau pour protester contre l’inaction climatique.

Alors que les millionnaires, qui ne paient plus d’impôts, laissent les fascistes parader dans les rues avant de les inviter bientôt à prendre le pouvoir, l’héritage de Susan George, celui de la radicalité non violente, de l’internationalisme solidaire, de l’engagement de l’intelligence et du corps pour la défense du bien commun, n’a jamais été aussi précieux.

Par Thomas Coutrot, économiste, ancien porte-parole d’Attac

Des hommages du monde entiers

Née en 1934, Susan a consacré sa vie à lutter contre l’injustice et à mettre en lumière les causes structurelles des inégalités. Ses ouvrages phares, notamment *How the Other Half Dies* et *A Fate Worse Than Debt*, ont profondément transformé la perception qu’avait le public de la faim dans le monde et de la dette souveraine.
Elle était convaincue que la recherche devait être au service du peuple. Tout au long de sa vie, elle s’est employée à faire en sorte que l’analyse ne soit pas déconnectée de l’action, et qu’elle renforce au contraire les mouvements œuvrant pour une transformation démocratique et économique.
Son influence s’étendait bien au-delà des institutions : elle était une mentor, une collaboratrice et une amie pour beaucoup.

Sur le site du Transnational Institute, de nombreux textes et vidéos sont découvrir en suivant ce lien.

« Une œuvre originale, anticonformiste et pionnière », par TNI

Nous publions la traduction de l’hommage du Transnational Institute (TNI), dont Susan George est présidente d’honneur et a participé à la création en 1973. Il revient sur 50 ans d’engagements.

Malgré une éducation relativement apolitique, Susan a commencé à s’engager en réaction à la guerre d’Algérie et à l’implication des États-Unis dans la guerre du Vietnam. En 1967, elle a rejoint le Paris-American Committee to Stop War (PACS), un groupe opposé à la guerre qui a été interdit en 1968, puis dissout par le gouvernement français en 1973.
Avec les directeurs de l’Institute for Policy Studies, une organisation progressiste basée à Washington, elle a participé à la création du Transnational Institute (TNI), une association internationale de chercheurs-militants engagés, qui a ouvert ses portes à Amsterdam, aux Pays-Bas en 1974.

Susan a ensuite contribué à l’organisation de la première conférence du TNI, juste après le coup d’État au Chili, et y a joué un rôle important. Susan est restée étroitement liée au TNI jusqu’à la fin de sa vie. Parmi ses nombreuses fonctions, elle était la seule et unique présidente d’honneur permanente de l’institut au moment de son décès.

Les convictions profondes de Susan se sont formées et consolidées au cours de cette période passionnante. En 1974, elle a participé à la Conférence mondiale sur l’alimentation à Rome, en Italie. Sa désillusion face au processus, où elle a eu le sentiment que les représentants des entreprises agroalimentaires dominaient les débats, l’a amenée à écrire son premier livre, publié en 1976 : How the Other Half Dies : The Real Reasons for World Hunger (Comment meurt l’autre moitié : les vraies raisons de la faim dans le monde).

Dans cet ouvrage, elle dénonce sans détour la manière dont le capitalisme détruit la vie des plus pauvres. Le livre explique que la pauvreté et la faim dans le monde ne sont pas une terrible fatalité inhérente à la nature humaine, mais plutôt le résultat de la logique du capitalisme.

Elle décortique les mécanismes politiques et sociaux par lesquels les pays riches maintiennent les pays pauvres dans la faim, et explique comment les élites politiques des pays pauvres sont intégrées par les pays du Nord au détriment des populations qu’elles sont censées représenter.
Elle affirme que les « solutions » technologiques en elles-mêmes, imposées sans tenir compte des économies et des cultures locales, apportent la misère à ceux qui sont écartés par ces développements — une articulation précoce de l’importance de la souveraineté alimentaire.

Elle a rejeté le mythe de la surpopulation, affirmant que « la famine existe à la fois en Bolivie, avec cinq habitants au kilomètre carré, et en Inde, avec 172 habitants au kilomètre carré, mais qu’il n’y a pas de famine aux Pays-Bas, où l’on compte 326 habitants au kilomètre carré ». Enfin, elle s’est penchée sur le fonctionnement des grandes entreprises agroalimentaires et sur la politique d’aide alimentaire.

« Le travail d’une chercheureuse en sciences sociales devrait d’abord consister à mettre au jour ces forces [de l’argent, du pouvoir et du contrôle], à en parler clairement, sans jargon [...] et à prendre position en faveur des défavorisés, des opprimés, des victimes d’injustice. » Susan George

Les principales préoccupations de How the Other Half Dies préfigurent les thèmes qui occuperont Susan tout au long de sa vie : la brutalité et les contradictions du capitalisme, l’impact désastreux de la cupidité des entreprises, la mainmise des oligarques sur les institutions démocratiques et le prix écologique que nous payons pour perpétuer le même système économique.

L’œuvre analytique de Susan s’est principalement concentrée sur la remise en question du pouvoir de ceux qui sont désormais connus sous le nom de « 1% », ou comme elle les appelait, la « classe de Davos ». Il s’agit d’individus tellement investis dans le système qu’ils se battent bec et ongles pour le maintenir. Elle ne voyait pas la nécessité de postuler des théories du complot ; selon ses propres termes, « pourquoi s’embêter avec des complots alors que l’étude du pouvoir et des intérêts suffit ? » [11]

En étudiant les riches et en exposant les mécanismes de leur influence à travers le monde, Susan a mis en avant de nombreuses idées qui sont aujourd’hui considérées comme acquises dans les milieux progressistes. Les événements des années 90, des Philippines au Zimbabwe, ont confirmé les avertissements qu’elle avait lancés haut et fort dans son livre sur la question de la dette du tiers monde, A Fate Worse Than Debt (1988), où elle décrivait les effets de l’intervention du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale et les ravages causés par les politiques d’ajustement structurel qu’ils imposaient.

Dans Faith and Credit : The World Bank’s Secular Empire (1994), elle montre comment la Banque mondiale exerce de manière antidémocratique un pouvoir politique énorme et a réussi à faire passer sa propre vision du développement pour la norme. Son analyse du pouvoir des sociétés transnationales dans Shadow Sovereigns : How Global Corporations Are Seizing Power (2015) n’a fait que gagner en pertinence à mesure que le rôle des oligarques dans la politique mondiale est devenu de plus en plus important.

Alors que le monde prend conscience des ravages causés par le changement climatique et que les citoyens du monde entier s’unissent pour remettre en question le paradigme du développement capitaliste, il est difficile de saisir pleinement à quel point le travail de Susan était original, anticonformiste et pionnier. Il n’est pas surprenant que sa stature de penseuse avant-gardiste n’ait cessé de croître jusqu’à sa mort.

L’ouvrage le plus célèbre de Susan est sans doute The Lugano Report : On Preserving Capitalism (1999) et sa suite, The Lugano Report 2 : How to Win the Class War (2013). Ces deux ouvrages sont des textes ironiques dans lesquels elle s’exprime comme si elle était la porte-parole d’un « groupe de travail » chargé par les gouvernements des pays capitalistes avancés d’examiner les principales menaces qui pèsent sur le système capitaliste et les mesures à prendre pour préserver le capitalisme au cours du siècle prochain.

En se mettant à la place des puissances capitalistes en place, elle est mieux à même de dénoncer la logique cynique qui se cache derrière des décisions politiques souvent considérées comme bienveillantes et objectives. Si l’on ne lit rien d’autre de Susan George, il faut au moins lire les rapports Lugano, ne serait-ce que pour comprendre le fonctionnement du capitalisme, mais aussi pour s’initier à l’humour, à l’esprit et à l’ironie qui caractérisaient l’écriture de Susan.

Susan a toujours défendu une vision objective et honnête de l’ampleur de la tâche progressiste. Aussi redoutable que cela puisse paraître, Susan croyait que le système avait des failles et qu’« il fallait simplement se munir de pioches et de creuser le long des lignes de faille ». Même au crépuscule de sa vie, Susan n’était jamais complaisante. Elle était toujours disposée à partager ses idées et maintenait un emploi du temps rigoureux qui démentait son âge.

« Soit nous atteignons ensemble un nouveau niveau d’émancipation humaine, tout en préservant la Terre, soit nous laisserons à nos enfants le pire avenir que le capitalisme et la nature puissent leur réserver. Personne ne sait dans quelle direction la balance penchera, ni quelles actions, quels écrits, quelles alliances permettront d’atteindre la masse critique qui nous mènera dans un sens ou dans l’autre, en arrière ou en avant. Je suis profondément consciente de la précarité de notre époque, et mes petits-enfants, que j’aime tant, me donnent une détermination supplémentaire pour y faire face. » Susan George

Susan a manié la plume comme une pioche et s’est battue jusqu’au bout. Qu’elle repose en paix, sachant qu’ici, au TNI, une nouvelle génération a pris le relais et se tiendra sur ses épaules pour atteindre le lointain objectif de l’émancipation universelle de l’humanité.

Elle nous manquera beaucoup.

Transnational Institute est un réseau international d’experts–activistes engagés à analyser de façon critique les problèmes globaux d’aujourd’hui et de demain, avec l’objectif de fournir un soutien intellectuel aux mouvements qui cherchent à orienter le monde dans une direction démocratique, équitable et environnementalement durable.

En souvenir de Susan George, par the Corporate Europe Observatory

Le monde a perdu une voix importante, engagée en faveur de la justice sociale et de la démocratie. Susan George était une autrice et une militante inestimable. Chez CEO, nous avons perdu une alliée de cœur et une amie très chère.

Chez CEO, nous sommes profondément attristés d’apprendre le décès de notre alliée de longue date, source d’inspiration, camarade dévouée et amie très chère, Susan George.

Écrivaine et autrice à l’esprit vif, Susan a écrit avec passion sur la justice sociale et la démocratie, dès la publication de son premier livre, How the Other Half Dies, en 1976. Elle a écrit livre après livre, tous ayant inspiré des milliers de personnes à agir.

Elle a toujours été bien plus qu’une simple écrivaine : c’était une militante qui a contribué à créer des mouvements. On se souviendra d’elle comme d’une figure clé de la lutte contre le FMI et la Banque mondiale dans les années 80 et 90, ainsi que pour son travail en faveur de l’annulation de la dette des pays du Sud. Elle a joué un rôle important au sein du Transnational Institute, et on se souviendra d’elle comme l’une des fondatrices du mouvement altermondialiste, notamment pour son rôle dans la création du mouvement Attac.

Pour nous, au CEO, elle n’était pas une étoile lointaine, mais une amie parmi nous. Susan a siégé au conseil d’administration de notre organisation dès sa création et y est restée pendant deux décennies, nous accompagnant à travers d’innombrables luttes et campagnes. Qu’il s’agisse de l’OMC et du commerce mondial, du manque de démocratie au sein de l’UE, de la crise de l’euro ou du pouvoir des entreprises sous toutes ses formes, elle était toujours perspicace, inspirante et d’une grande aide. Une grande partie de notre travail porte son empreinte.

Elle était une voix inestimable. Nous sommes profondément reconnaissants envers Susan, tant pour ce qu’elle a fait en faveur de nos causes communes que pour la personne qu’elle était lorsqu’elle était parmi nous, à Bruxelles ou ailleurs. Elle nous manque.

Notes

[1Susan George, Les Usurpateurs. Comment les entreprises transnationales prennent le pouvoir, Seuil, 2014.

[2Lettre de Bamako de Susan George, par Susan George le lundi 30 Janvier 2006.

[3Jusqu’au cou : enquête sur la dette du tiers monde, La Découverte, 1988.

[4La Mondialisation libérale(avec Martin Wolf), Grasset/Les Échos, 2002.

[5Nous, peuples d’Europe, Fayard, 2005.

[6La Pensée enchaînée, Fayard, 2007.

[7Les usurpateurs, Le Seuil, 2014

[8Accord Général sur le Commerce des Services

[9Selon l’expression de l’avocate Lori Wallach (« La déclaration universelle des droits du capital », Manière de voir n° 42, novembre-décembre 1998).

[10Susan George, « Pas d’antiaméricanisme ! », La Dépêche du Midi, 27/06/2000

[11Susan George, Whose Crisis, Whose Future ? 2010