Les milliardaires, nuisibles. Étonnant ? Non !

vendredi 28 août 2026, par Raphael Pradeau

Aux Amfis, Manon Aubry a qualifié les milliardaires de « nuisibles », déclenchant une énième panique morale sur les plateaux de télévision. Présent à ses côtés lors de la table ronde, notre porte-parole Raphaël Pradeau revient sur cette polémique et sur les raisons pour lesquelles ce terme est loin d’être infondé.

Sur les plateaux des médias appartenant à des milliardaires, on s’insurge depuis le weekend dernier sur les propos tenus par Manon Aubry lors des Amfis, car elle a qualifié de "nuisibles" les milliardaires.

Or, il existe de nombreux arguments montrant qu’en effet les milliardaires nuisent à la société française. Cet article en présente un rapide tour d’horizon, à partir des arguments développés dans le livre d’Attac "Taxez les riches ! Éloge de la progressivité de l’impôt".

1. Rien ne peut justifier de tels niveaux de richesse

Le niveau extrême d’inégalités atteint en ce début de XXIe siècle ne se justifie en rien par le talent ou le mérite : qui peut croire que s’il faudrait à un smicard plusieurs millions d’années pour gagner la fortune de Bernard Arnault (à condition de ne rien dépenser !), c’est parce que l’homme le plus riche de France a un talent ou un mérite des millions de fois supérieur à ceux d’une caissière de supermarché ? Qui peut croire que les enfants de Bernard Arnault "méritent" de devenir milliardaires à leur tour uniquement car ils sont les enfants de Bernard Arnault. Rappelons d’ailleurs que selon Forbes, 80% des milliardaires français ont hérité de leur fortune.

Rien ne peut justifier que certains héritent de plusieurs milliards d’euros quand d’autres n’héritent que de dettes ; rien ne peut justifier que le PDG de Carrefour gagne 408 fois plus que le salarié moyen de l’entreprise.

2. Les milliardaires sont des criminels climatiques

Comment peut-on imaginer demander des efforts à une population ayant des difficultés pour se chauffer décemment si dans le même temps on permet à un individu appartenant aux 0,1 % les plus riches d’émettre plus de CO₂ en une seule journée qu’une personne parmi les 50 % les plus pauvres en une année entière ? Comment peut-on faire accepter la nécessaire réduction de nos émissions de CO₂ quand le méga-yacht d’un Bernard Arnault émet en un mois 7500 fois le budget carbone moyen d’un.e français.e ?

Des mesures coercitives s’imposent pour mettre hors d’état de nuire les criminels climatiques, telles que l’interdiction de l’utilisation des jets privés ou des méga-yachts. Mais taxer les riches est également une nécessité si on veut lutter contre le dérèglement climatique : non seulement cela permettrait de dégager des recettes destinées à financer la bifurcation écologique, mais en réduisant le train de vie des ultra-riches, on pourrait limiter leurs consommations ostentatoires.

De plus, les milliardaires détruisent également la planète par leur patrimoine : on estime que le patrimoine des 50 plus riches milliardaires de la planète pollue plus, à lui seul, que 1,3 milliards de personnes. Taxer leurs investissements financiers en fonction de la teneur en carbone des actifs serait également nécessaire : c’est l’idée d’un ISF climatique défendue par différentes associations écologistes.

3. Le pouvoir de nuisance des oligarques menace la démocratie

Les ultra-riches ont acquis un pouvoir politique considérable, si bien qu’il n’est pas exagéré de qualifier nos régimes prétendument démocratiques d’oligarchies, au sens de pouvoir d’une élite de riches.

Lors de la campagne 2024, Trump a été élu avec le soutien actif du milliardaire Elon Musk, qui a dépensé 270 millions de dollars pour le soutenir et avait mis son réseau social X au service de la campagne ; 1% des donateurs ont assuré 50% des fonds récoltés pour les élections.

Si l’observateur français est étonné du rôle ouvertement joué par les milliardaires dans la démocratie états-unienne, il ne faudrait pas sous-estimer l’influence que les riches exercent sur la vie politique française. Les travaux de Julia Cagé ont mis en évidence la structure des financements privés d’En Marche ! et de la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron en 2017, par un très petit nombre de dons, la plupart atteignant le plafond autorisé de 7500 euros. Coïncidence : une fois élu, Emmanuel Macron a mis en place une politique qui correspond aux intérêts de ceux qui l’ont financé.

Arnault, Bolloré, Drahi, Saadé, Kretinsky... Une dizaine de milliardaires possède l’immense majorité des journaux, radios et chaînes de télévision. Pourtant, il y a de moins en moins de lecteurs et les recettes publicitaires sont en chute libre. Alors, comment comprendre qu’un milliardaire achète des médias alors que ceux-ci ne réalisent souvent aucun profit ? Pendant les débats sur la taxe Zucman à l’automne 2025, les éditorialistes des médias appartenant aux milliardaires répétaient en boucle les mêmes arguments en expliquant qu’il ne fallait surtout pas taxer les milliardaires, sans jamais évoquer qu’ils étaient eux-mêmes embauchés par des milliardaires. L’économiste états-unien Joseph Stiglitz a estimé que le rejet de la taxe Zucman « contraignant l’oligarchie est en lui-même une preuve du pouvoir de l’oligarchie »

4. Les cadeaux fiscaux faits aux plus riches ont creusé la dette publique

Taxer les riches en renforçant la progressivité de l’impôt permettrait d’éviter des politiques d’austérité qui pénalisent l’ensemble de la population. Depuis 2017 la dette publique a été creusée en grande partie par les baisses d’impôts dont ont bénéficié les plus riches et les grandes entreprises.

Dans la note "La dette de l’injustice fiscale", Attac a montré que depuis l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, les baisses d’impôts et de prélèvements représentent au moins 308 milliards d’euros de manque à gagner pour les finances publiques, dont 207 milliards de cadeaux fiscaux aux plus riches et aux grandes entreprises.
Alors que les discussions sur le budget 2027 débutent et que le gouvernement souhaite réaliser de nouvelles coupes dans les services publics et la protection sociale, Attac affirme que l’austérité n’a rien d’une fatalité. Nous ne voulons pas nous serrer davantage la ceinture : aux ultra-riches de faire des efforts ! Et ce d’autant plus que la dette publique est détenue en grande partie par les plus fortunés, qui reçoivent des intérêts en prêtant à l’État.

Non seulement il ne faut pas réduire les dépenses publiques, mais il faut dégager de nouvelles recettes pour investir massivement afin de décarboner notre économie, faire face aux urgences sociales (ex. logement), adapter la protection sociale au vieillissement de la population (ex. risque dépendance), remettre sur pied des services publics à l’agonie...

5. Les milliardaires nuisent au consentement à l’impôt

Aujourd’hui, nous assistons à une profonde remise en question du consentement à l’impôt. Cela ne s’explique pas, comme le rabâchent certains médias, par un « ras-le-bol fiscal » lié au sentiment de payer trop d’impôts, mais par l’injustice fiscale, c’est-à-dire le sentiment que la charge fiscale n’est pas répartie équitablement. Les multiples scandales d’évasion fiscale (SwissLeaks, LuxLeaks, Panama Papers, Paradise Papers, Pandora Papers...) ont montré à quel point les plus riches et les grandes entreprises utilisent systématiquement les paradis fiscaux pour échapper à l’impôt. Le mouvement des Gilets jaunes est né d’un sentiment d’injustice fiscale : comment accepter une hausse des taxes sur l’essence qui pénaliserait davantage les pauvres que les riches alors que, dans le même temps, Emmanuel Macron venait d’accorder des cadeaux fiscaux aux plus riches ?

Plus récemment, les débats autour de la taxe Zucman ont ancré dans l’opinion publique l’idée que les milliardaires payent proportionnellement moins d’impôt que leur secrétaire : la population française paie en moyenne environ 50 % de ses revenus en impôts et cotisations sociales, contre 27 % pour les milliardaires.. La sécession fiscale des milliardaires est dommageable pour le consentement fiscal.

Comme l’écrit Nicolas Delalande ("Les batailles de l’impôt"), « La croyance dans le fait que tous les contribuables se soumettent à l’impôt est indispensable au fait même du consentement. Inversement, si la rumeur, fondée ou non, se répand selon laquelle la fraude prend une ampleur considérable, le risque existe que plus personne n’accepte de payer, de peur de se retrouver parmi les “poires” du système ».

Pour toutes ces raisons, il n’est pas exagéré de dire que les milliardaires sont nuisibles. Au lieu de polémiquer sur le vocabulaire employé pour désigner les méfaits des milliardaires, il serait plus pertinent de réfléchir à comment les empêcher de nuire !

Dans « Taxez les riches ! Éloge de la progressivité de l’impôt », de nombreuses propositions sont faites pour éradiquer les grandes fortunes : taxe Zucman, ISF rénové, meilleure taxation des super-héritages et fixation d’un héritage maximum, hausse du nombre de tranches et un taux marginal supérieur de l’impôt sur le revenu, suppression de la flat tax pour restaurer la progressivité de l’imposition des revenus financiers... La polémique sur le caractère « nuisible » des milliardaires a le mérite de permettre un débat sur ces différentes propositions.