La bonne vie pour tous ?

mercredi 16 avril 2014, par Thomas Coutrot

C’est l’évidence, la société française étouffe. Mais l’exaspération peut porter le pire ou le meilleur.

Bien sûr, nous aussi sommes exaspérés. Contre les maîtres de ce monde, qui n’ont jamais été aussi riches et cyniques, aussi puissants et aussi enfermés dans leur frénésie d’accumulation. Contre les banquiers qui imposent plus que jamais leur loi. Contre des hommes politiques qui se font élire en promettant de s’attaquer à la finance, puis gouvernent pour les banques et le patronat. Contre la délégation du politique à des lobbies de toute sorte qui s’emploient à saper toute possibilité de transition écologique. Contre la bigoterie, la haine et la bêtise qui déferlent depuis plusieurs mois dans les rues.

Aucune fatalité pourtant à tout cela. Jamais les humains n’ont été confrontés ensemble à l’effrayante domination d’une oligarchie mondiale irresponsable. Et, avec la crise écologique, jamais ils n’ont eu autant de raisons de construire leur fraternité.
Il n’y a plus là seulement une posture éthique, mais une nécessité vitale. Nous devons réduire vite et radicalement nos consommations d’énergie et de matières premières, sinon nous vivrons sur une planète invivable, déchirée par les catastrophes climatiques et les guerres pour les ressources.

L’exaspération ne suffit donc pas. Face à l’arrogance et la toute-puissance de l’argent, c’est d’un imaginaire positif de transformation sociale dont nous avons besoin. Bonne nouvelle : il se construit sous nos yeux !

Avec ces milliers de salarié-e-s qui, comme les Fralib à Marseille, se battent pour produire mieux et autrement. Avec les compagnons d’Emmaüs Lescar-Pau qui construisent une économie locale durable. Avec les zones libérées, la « ZAD » de Notre-Dame-des-Landes et tant d’autres ZAD moins connues, communautés rurales écologiques, squats et centres sociaux, jardins urbains partagés, etc. Avec les Alternatibas, qui se multiplient partout en France et ailleurs pour donner à voir ces alternatives. Avec les citoyen-ne-s qui se révoltent contre l’oligarchie, les multinationales, les Monsanto, Unilever, BNP Paribas, Société générale..., qui veulent redistribuer les richesses, qui refusent d’être « des jouets dans les mains des banquiers et des politiciens », comme le dit le 15M espagnol.

Ces révoltes et ces indignations sont aussi et surtout des inventions, de nouvelles manières de produire, de vivre, de faire de la politique. Ne peut-on pas faire l’hypothèse qu’émerge ici un nouveau mouvement social utopique et pragmatique, modeste et révolutionnaire ? Pourquoi ne pas l’appeler « la bonne vie pour tous » ? « La bonne vie », parce que nous voulons vivre bien, en harmonie entre nous et avec la nature. « Pour tous », parce que la concurrence et l’émulation ne doivent pas prévaloir sur la coopération entre égaux et avec la nature.

Exaspérés, indignés, mais aussi créateurs et bâtisseurs. Face à la haine et à la bêtise, et au lieu du consentement désenchanté à ce monde-là, construisons ensemble et affirmons dans la rue et sur nos places publiques un mouvement joyeux enraciné dans nos luttes et nos alternatives.