L’économie est (vraiment) un sport de combat

mardi 6 septembre 2016, par Thomas Coutrot

La boule puante de MM. Cahuc et Zylberberg contre le « négationnisme » des économistes critiques le confirme : le combat idéologique tombe parfois dans le caniveau. Depuis vingt ans pourtant, s’est construit en France une contre-expertise économique crédible qui veut fournir aux dominés des outils pour penser (et résister à) la pseudo-rationalité néolibérale.

Dans un pamphlet abject à paraître contre les économistes critiques ("Le négationnisme économique et comment s’en débarrasser", à retrouver ici), Pierre Cahuc et André Zylberberg se laissent aller. Assimilation des contradicteurs aux négationnistes du génocide juif, attaques ad hominem, appel à l’épuration : nos deux experts néolibéraux, bien en phase avec l’odeur pestilentielle de cette rentrée, ne rechignent pas à se salir les mains. Leurs dérapages ne font que refléter l’arrogance, d’habitude mieux maîtrisée, de dominants aveugles aux dégâts de leur mondialisation. Dans un texte (reproduit ci-après) récemment publié par la revue autrichienne Kurswechsel , je reviens sur l’histoire de la construction de cette contre-expertise économique au service des mouvements sociaux à laquelle j’ai participé depuis vingt ans et qui est aujourd’hui sous le feu des polémistes de caniveau. Cette histoire nous a réservé des surprises, obligeant certain.e.s d’entre nous à passer du travail de contre-expertise à celui (ô combien plus difficile) d’animation de mouvement. Sans lâcher, du moins telle était notre ambition, ni notre rigueur théorique ni nos postulats éthiques ; car il n’est de science sociale qu’engagée, explicitement ou non, dans le débat social.

Les réformes néolibérales sont toujours présentées par leurs promoteurs comme l’expression de la rationalité économique objective. Depuis le milieu des années 1990, en France, des économistes hétérodoxes se sont regroupés pour travailler collectivement aux côtés ou au sein des mouvements sociaux afin d’apporter une expertise critique et de déconstruire les arguments néolibéraux. J’ai moi-même participé à ces diverses initiatives, dont je présente ici un bref historique.

On sait comment le tournant néolibéral des années 1980 s’est appuyé sur le travail intellectuel et politique d’économistes prestigieux, regroupés notamment dans la Société du Mont Pélerin et divers think tanks anglo-saxons financés par des fondations appartenant à de riches industriels 1. Leur projet collectif s’inspirait du constat selon lequel « les idées ont des conséquences »2. Ce ne sont pas les économistes qui ont déclenché le tournant néolibéral mais ils l’ont certainement rendu possible en constituant un répertoire d’idées, de slogans et de recettes de politique économique dans lequel les responsables politiques n’ont eu qu’à se servir depuis trente ans.

La revanche politique du libéralisme économique sur le marxisme et le keynésianisme a provoqué un glissement de terrain dans les départements d’économie à l’Université et dans les centres de recherche : l’orthodoxie néolibérale a progressivement évincé les approches historiques ou critiques au profit des modélisations mathématiques qui simulent le jeu des mécanismes de marché et démontrent les inefficacités dues aux « rigidités » sociales ou étatiques. En France particulièrement, les économistes sont devenus dans leur grande majorité au fil des années, par le jeu des conversions et des recrutements, les intellectuels organiques du néolibéralisme. Ils recommandent et justifient privatisations, dérégulations, libéralisation des mouvements de marchandises et de capitaux... Les économistes marxistes, institutionnalistes ou keynésiens sont marginalisés, privés d’avancement de carrière, et pour les jeunes, interdits de recrutement après une thèse hétérodoxe.

C’est dans ce contexte de révolution néolibérale qu’un mouvement social original s’est levé en France en 1995 contre un projet de réforme de l’assurance maladie et des retraites, le plan Juppé (alors Premier Ministre du président Chirac). Initié par certaines organisations syndicales, ce mouvement a été marqué par de grandes manifestations et une longue grève des cheminots, soutenus par une grande majorité de la population, au point que le directeur de l’institut de sondage CSA, Stéphane Rozès, a alors inventé une expression, la « grève par procuration », qui a marqué les esprits. Une caractéristique importante de ce conflit social a été l’engagement des intellectuels. D’abord, en défense de la réforme Juppé, la Revue Esprit lance une pétition « pour une réforme de fond de la Sécurité sociale ». Ce courant de pensée, catholique de gauche, proche de Michel Rocard, provient majoritairement de cette « deuxième gauche » non communiste, devenue pour partie néolibérale dans les années 1980 après avoir été autogestionnaire dans les années 1970. Puis, après le début des grèves, Pierre Bourdieu riposte avec avec la pétition des « intellectuels en soutien aux grévistes ».

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