L’affaire Geneviève Legay, symbole de la remise en cause du droit de manifester en France

lundi 15 janvier 2024, par Raphael Pradeau

Dans le cadre du procès du commissaire Rabah Souchi, Attac a été entendue en tant que partie civile au tribunal de Lyon, le vendredi 12 janvier 2024. Voici la déclaration de Raphael Pradeau, qui était porte-parole d’Attac au moment de l’affaire Geneviève Legay.

UNE AFFAIRE SYMBOLIQUE

Le 23 mars 2019, Geneviève Legay dit qu’elle est descendue manifester pour défendre le droit de manifester. On est face à un recul important des libertés publiques en France, le droit de manifester est maintenant systématiquement remis en cause.
Dans cette affaire, à peu près tout est symbolique de cela :

  • Il a été reproché à Geneviève Legay de participer à une manifestation interdite. Or, la Cour administrative d’appel de Marseille a fini par reconnaître en 2022 que cette manifestation du 23 mars 2019 n’aurait pas dû être interdite. Il n’y avait aucune raison de l’interdire parce que toutes les manifestations précédentes à Nice avaient été pacifiques ;
  • les manifestants arrivent sur la place et ils sont immédiatement nassés, donc on les empêche de manifester ;
  • cette charge n’a aucune raison d’avoir lieu, car comme l’a dit le capitaine de gendarmerie, qui a refusé les ordres illégaux de M. Souchi, il n’y avait aucune raison de mener cette charge, qui était disproportionnée étant donné que la foule était calme ;
  • la victime est accusée d’être coupable : je suis encore choqué de voir le maire de Nice M. Estrosi, le procureur M. Prêtre et M. Macron reprocher à Mme Legay d’avoir participé à cette manifestation, en disant que c’était de sa faute. M. Estrosi a même dit qu’il faudrait ouvrir une deuxième enquête pour savoir pourquoi les manifestants sont venus ce jour-là ! On renverse la charge de la preuve.
  • je suis également choqué de voir que dans cette affaire, comme dans beaucoup d’affaires de violences policières, l’institution fait bloc pour défendre M. Souchi et les policiers, pour dire qu’il n’y a pas eu de violences policières. J’ai eu la naïveté de croire les déclarations de M. Estrosi le soir-même de la manifestation, lorsqu’il a dit que Mme Legay a trébuché, et tous vont faire bloc pour protéger M. Souchi et pour protéger l’institution policière !
  • il a été fait gravement obstacle au dévoilement de la vérité ; d’abord on nous a dit « circulez, il n’y a rien à voir, elle a trébuché  », puis l’enquête a été confiée à la compagne de M. Souchi, donc tout a été fait pour éviter que la vérité se manifeste.

LE RÔLE D’Attac, DES AVOCATS ET DES MÉDIAS

Attac, en tant qu’association, qui manifeste depuis 1998 pour la justice fiscale, sociale et environnementale, a tout de suite été soutien des Gilets jaunes qui revendiquaient plus de justice fiscale, comme le rétablissement de l’ISF.
Les citoyens sont descendus dans la rue pour manifester contre l’augmentation des taxes sur l’essence, qui impacte en particulier les populations pauvres pendant qu’on supprime l’ISF dans le même temps. On peut considérer qu’il est légitime, dans une démocratie digne de ce nom, et quoiqu’on pense de cette revendication, qu’on puisse descendre dans la rue pour manifester. Ce jour-là, Geneviève n’a fait que descendre dans la rue pour manifester et s’est retrouvée gravement blessée. Attac a tout de suite pris la défense de sa porte-parole du comité local du 06.
Si Geneviève a la chance d’avoir un procès aujourd’hui, si j’ai la chance d’être devant vous aujourd’hui, c’est aussi parce qu’elle n’était pas toute seule, elle a reçu le soutien d’Attac pour prendre en charge les frais juridiques. Dans beaucoup d’affaires similaires de violences policières, malheureusement les personnes ne peuvent pas forcément supporter ça. On a réussi, grâce aux avocats de Geneviève, à dépayser l’affaire à Lyon, car à Nice l’affaire n’aurait pas pu être jugée. En effet, le procureur, le préfet et le maire défendaient M. Souchi. D’ailleurs M. Estrosi veut paraît-il maintenant embaucher M. Souchi, ce qui démontre bien ce microcosme niçois !

Je connais Geneviève depuis longtemps et, quand j’ai appris qu’elle était blessée, j’ai cru que je ne la reverrais jamais vivante. Quand je suis allé à l’hôpital quelques semaines plus tard – on avait organisé une conférence de presse quand Geneviève allait un peu mieux – j’ai été choqué de voir que ce n’était plus la même Geneviève. C’est quelqu’un qui était une battante, qui était très dynamique, et du jour au lendemain on se retrouve avec une personne âgée et fragile. Quand Emmanuel Macron a dit que quand on est «  une personne fragile », on ne doit pas venir en manifestation, ça a choqué beaucoup de monde à Attac. Attac est une association, comme beaucoup d’associations, avec beaucoup de militants qui sont à la retraite, et beaucoup ont pris ces propos « dans la gueule ». On nous dit qu’au delà d’un certain âge, vous ne devez pas aller manifester. Et pourquoi ? Parce que cette manifestation était interdite. Malheureusement, on l’a vu ces derniers mois, cela devient une pratique très courante. L’affaire Legay est symptomatique d’une remise en cause du droit de manifester en France, qui est pourtant un droit constitutionnel. Interdire une manifestation devient un prétexte pour réprimer les manifestants, peu importe les conséquences, et peu importe si une dame qui n’a strictement rien fait à part revendiquer le droit de manifester, se retrouve au sol, la tête en sang.

DES STREETS MEDICS EMPÊCHÉS D’INTERVENIR

De plus, quand Geneviève tombe, quelqu’un va voir les street medics pour leur dire « s’il vous plaît, quelqu’un est gravement blessé, venez ». Et, on le voit très clairement, M. Souchi – je ne sais pas dans quel état vous étiez ce jour là et pourquoi vous étiez dans cet état là – mais vous dites tout de suite « Embarquez-les ». M. Souchi appelle la BAC pour qu’ils interpellent les street medics. Cela a été révélé dans Le Monde, les gendarmes disent alors aux street-medics, «  barrez-vous  ». Ils n’ont pas eu le temps de partir et se sont retrouvés encerclés.
Les street-medics, au lieu de porter secours à Geneviève Legay, se retrouvent menottés, se retrouvent 10h en garde à vue, sur les ordres de M. Souchi. Tout le monde était sidéré. Quand ils étaient enfermés à la caserne Auvare, l’OPJ leur a dit qu’il ne comprenait pas ce qu’ils faisaient là et leur a même dit qu’il était désolé. Pour les personnes blessées, ces minutes sans recevoir de soins peuvent être dramatiques dans certains cas.
Ce jour là, il y a eu 80 personnes arrêtées, sans que rien ne leur soit ensuite reproché, dont 10 street-medics clairement identifiés comme tels. La seule fonction des street-medics est de porter secours aux blessés, et pas seulement aux manifestants, il y a des cas où ce sont des policiers qui sont secourus par les street-medics. Mais, contre l’avis de tous les policiers qui étaient sur place, M. Souchi les a empêchés de venir porter secours à Geneviève Legay, alors qu’on sait que les premières minutes sont très importantes pour sauver des vies.

Je suis content de voir M. Souchi ici plutôt que de le voir en train de hurler pour donner des ordres, en disant « on va triquer les manifestants  », je suis content qu’aujourd’hui ce soit lui sur le banc des accusés. On voit des images où il dit aux policiers « Triquez les manifestants », je ne sais pas si c’est dans le code de déontologie de la police.

Pour conclure, je voudrais dire que s’il n’y avait pas eu le travail de journalistes, notamment de Pascale Pascariello de Mediapart, s’il n’y avait pas eu le travail des avocats et le soutien d’Attac, je ne suis pas sûr que nous serions devant vous aujourd’hui et malheureusement, la version policière aurait été que Geneviève avait trébuché et que c’était bien de sa faute qu’elle soit aujourd’hui dans cet état-là.

Photo : Raphaël Pradeau, Genevière Legay et Me Mireille Damiano

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