Hommages à Bernard Maris

mardi 13 janvier 2015, par Jean-Marie Harribey, René Passet

Dans cet article, René Passet et Jean-Marie Harribey rendent hommage à Bernard Maris, qui a été un compagnon de route d’Attac au travers, notamment, de la participation à son Conseil scientifique.

À Bernard Maris, par René Passet

Avec Bernard, c’est pour Attac - plus qu’un ami, un membre de la famille qui disparaît. Il avait pris une part active à la création de notre mouvement et il était de ceux grâce auxquels Charlie Hebdo figurait parmi ses membres fondateurs. Vice Président du Conseil scientifique dont j’assurais la présidence, il œuvrait avec toute son intelligence, son dynamisme et son ingéniosité à la mise en place et aux premiers travaux de ce dernier. Il était présent — ô combien ! — au premier Forum social mondial de Porto Alegre, en 2001. À de multiples reprises, la plume acérée d’Oncle Bernard devait participer à la promotion de nos initiatives.

La vie universitaire, nous avait déjà rapprochés depuis plusieurs années. Nous figurions parmi ces quelques solitaires, alors marginalisés, ayant l’outrecuidance d’affirmer que seule une économie transdisciplinaire, embrassant les temps longs de l’évolution, se référant à des valeurs de justice et de solidarité, pouvait appréhender les grandes transformations qui bouleversent notre monde. Il savait que l’économie ne tient pas dans l’économie et que l’on ne comprend rien à Keynes, « l’économiste citoyen » (2007), sans se référer à Freud. Nous éprouvions une aversion commune envers cette « guerre économique […] si jolie » (1999) si l’on en croit « ces gourous […] qui nous prennent pour des imbéciles » auxquels il adressait, la même année, sa fameuse « Lettre ouverte ». Son humour caustique mais jamais haineux — dont voici un échantillon — ne les ménageait pas : Milton Friedman, écrivait-il, « dans un article qui a fait un tabac dans la profession, a avancé la thèse qu’une théorie ne devait pas être testée par le réalisme de ses hypothèses, mais par celui de ses conséquences. Autrement dit, peu importe de faire l’hypothèse que la Terre est plate, tant que ça vous permet d’aller où vous voulez à vélo… Vous pouvez même supposer que la Terre est creuse comme un bol, si vous sentez que votre vélo descend »… Cette forme d’esprit affleurant en permanence au fil de sa conversation, ceux qui n’ont pas eu le bonheur de le connaître comprendront que l’on ne s’ennuyait guère en sa compagnie.

Le souvenir de cette main que l’on a serrée il n’y a pas si longtemps sans savoir que c’était pour la dernière fois et sans pouvoir imaginer un seul instant le destin tragique qui l’attendait, nous laisse un étrange sentiment de fragilité des choses humaines. Mais, de cette vie définitivement écrite, restera à jamais le message d’un combattant fraternel, mort pour cette Liberté dont bien au-delà de l’univers étriqué des seuls échanges marchands il entendait faire le sens même de l’existence.

Atterré, par Jean-Marie Harribey

Cet article est en ligne sur le blog de Jean-Marie Harribey

Le mot « atterré » a pris aujourd’hui un autre sens. Il ne désigne plus seulement une poignée d’économistes en opposition avec leurs collègues qui continuent envers et contre toute pensée logique de faire prendre des vessies pour des lanternes aux citoyens et à leurs étudiants. Bernard Maris faisait partie de ces économistes atterrés. Mais aujourd’hui le mot « atterré » désigne l’effondrement qui nous atteint, nous sidère et nous submerge après son assassinat et celui de ses amis de Charlie Hebdo.

Bernard Maris fut peut-être, à l’aube du capitalisme néolibéral qui vit la « science » économique basculer définitivement dans l’apologie de la finance spéculative, l’un des premiers sinon le premier de notre génération à partir en bataille contre cette pseudo-science. Il fit cela avec toute sa connaissance de l’intérieur de la discipline et avec un humour ravageur, à l’image de son Charlie Hebdo, de notre Charlie Hebdo.

Car la bataille qu’il mena était double. D’abord contre ses pairs qui ne lui arrivaient pas à la cheville. Son livre Des économistes au-dessus de tout soupçon ou la grande mascarade des prédictions (A. Michel, 1990) dénonçait déjà il y a vingt-cinq ans, à une époque où les voix contraires étaient rares, les économistes « Diafoirus » et mettait en pièces les prétendues « lois » économiques enseignées dans toutes les universités.

Et il mena aussi une bataille pour la démocratie en rendant accessible, par la voie de la dérision et du pastiche, la dénonciation précise du discours envahissant la sphère cathodique. Il participa à sa manière à la critique de l’austérité pour les pauvres et des largesses pour les riches, du capitalisme envahissant tout, du productivisme qui détruit humains et planète, et son argumentation en faveur de la réduction du temps de travail ne se démentit jamais.

Atterrés que cette voix se soit tue, que cette voix ait été tuée, ulcérés devant de tant de violence et de haine envers l’humanité humaine, nous pleurons de tristesse et de stupeur.

Je suis Charlie, nous sommes Charlie, telle est la réponse que spontanément la société oppose à cette violence et à cette haine.

Bernard Maris était un « atterré » non violent. Nous sommes tous des atterrés non violents, mais déterminés.