Des « gens heureux d’accueillir des migrant⋅e⋅s de Calais » s’organisent

mardi 25 octobre 2016, par Jacqueline Pénit-Soria

D’abord adhérente parisienne d’Attac, je vis maintenant beaucoup en Bretagne et je suis ce qui se passe avec l’arrivée prochaine de réfugiés de Calais qui vont être « dispersés » sur plusieurs centres en Bretagne. Il s’agit ici d’un témoignage sur une quinzaine de jours, de début à mi-octobre 2016. Deux groupes de migrant·e·s vont arriver depuis Calais aux alentours du 17 ou 20 octobre dans le Trégor, dans les communes de Tregastel et Trebeurden. Chaque groupe comprend 30 hommes, jeunes, âgés de 25 à 35 ans. La majorité sont afghans, une minorité syrienne et quelques uns sont soudanais et érythréens. Ils vont être accueillis dans des centres de vacances du comité d’entreprise EDF, avec laquelle le gouvernement a passé un accord national. Ces centres vont jouer le rôle de CAO, les centres d’accueil et d’orientation.

Bien intéressant ce qui se passe ici à Tregastel ! Très vite après l’annonce officielle de l’arrivée de ces migrants, l’extrême droite bretonne et le FN ont commencé à déverser sur internet leurs propos haineux, mais j’ai surtout envie de raconter comment des habitants se regroupent, révoltés par ces propos xénophobes et s’organisent pour accueillir les migrants, etc.

Dans cette petite ville, des habitants ont décidé de créer sur internet un collectif : « Les gens heureux de Tregastel et Trebeurden accueillent des réfugié·e·s ». Une façon chaleureuse et nouvelle d’appeler à se retrouver, nécessaire face de la haine. Quinze jours après sa création mi septembre, le collectif comptait déjà 384 membres sur le groupe Facebook, et désormais 600 personnes aujourd’hui. Depuis le début du collectif, de petits groupes de « gens heureux » distribuent des tracts sur les marchés du coin. Nombreuses sont les personnes qui s’arrêtent et s’expriment. Bref, ça discute ferme et en plus l’accueil est agréable, au dire des diffuseurs. Une partie des gens qui parlent ne cachent pas leur peur et tiennent des propos racistes, beaucoup ont peur des vols, des bagarres… Les agressions sexuelles de Cologne du début 2016 sont encore dans les têtes ! Beaucoup n’ont comme informations que celles des médias qu’ils lisent ou qu’ils écoutent. Un exemple : les allocations données aux réfugiés… sont parfois considérées comme scandaleuses, avec l’idée que « les migrants piquent les allocations des pauvres ». Le montant des aides est largement surestimé par certains (en réalité, pas plus de 300 euros par mois).

Des approches qui s’opposent

Beaucoup d’habitants réclament des informations. Des animateurs du collectif sollicitent une salle auprès du Maire et lui font part de la volonté de nombreux membres du collectif d’organiser un accueil festif. Le Maire n’est pas très à l’aise car, en même temps, un collectif de droite - extrême droite s’est créé à Tregastel… qui a heureusement moins de succès que le nôtre mais qui, lui, est coordonné avec d’autres collectifs bretons du même type. Signalons que ce collectif d’extrême droite est dirigé par un cadre de « Digital » qui travaille dans la région parisienne et qui sur sa page Facebook vomit sur les migrants. Son discours dégouline de haine, il recommande la lecture de « François Desouche », sur Internet... vous connaissez ?

Le collectif d’extrême droite annonce qu’ils sont déjà une centaine et qu’ils préparent deux manifestations anti-migrants pour le vendredi 14 octobre, l’une à Trébeurden, suivi d’une seconde à Tregastel.
Finalement, l’ampleur que prend notre Collectif de « gens heureux » amène le Maire à accorder une réunion publique dans la plus belle salle de Trégastel.

À la même période, le 6 octobre, à Saint-Brévin, en Loire Atlantique, des coups de feu ont visé le centre de vacances EDF qui accueille lui aussi des réfugiés de Calais, et les tensions entre pro-migrants et anti-migrants sont très vives. Alternent des manifestations anti-migrants et des manifestations de soutien aux migrants.

On peut toujours dire que cliquer sur un bouton pour adhérer a un collectif, ça ne mange pas beaucoup de pain. Personnellement, je vois les choses autrement : Tregastel est surtout une station balnéaire, endormie en hiver. Mais en ce moment, ce n’est plus tout à fait pareil. Le collectif continue à croitre, et d’après les échanges sur les réseaux sociaux, un certain nombre d’habitant·e·s du coin sont sortis de leur isolement, et expriment l’envie d’accueillir et d’apporter leur aide. On a pu lire que… « cela faisait du bien tout ça, et que cela pourrait donner envie, après, de continuer en participant à d’autres activités citoyennes et politiques ». C’est la première fois, depuis bien longtemps qu’au marché on discute politique ! Pas une seule organisation politique ou syndicale de gauche n’est capable, ici, de mobiliser comme cela sur le marché aujourd’hui. Des journalistes de France-Bleue Bretagne ont proposé d’y filmer les débats. Il pourrait en sortir une information télévisuelle non mensongère, qui peut faire plus réfléchir que certains discours bien rodés que beaucoup n’écoutent plus. 

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La semaine dernière, la mobilisation s’est amplifiée. La réunion publique a réunie 150 personnes le 13 au soir. Le collectif « les gens heureux... », rejoint par la LDH, les syndicats les nuits debout de Lannion et les partis de gauche et d’extrême gauche a organisé une contre-manifestation, opposée à celles annoncées par l’extrême droite à Trégastel et Trébeurden. Résultat le 14 octobre à Trebeurden, une quarantaine de frontistes manifestent et d’autre part plus de 500 personnes se mobilisent en soutien aux migrants. A la suite de ces rassemblements, le FN décide d’annuler sa manifestation de Tregastel.

Évidemment, être 600 dans ce collectif sur Facebook ça nous a donné la pêche. C’est plus qu’un réveil citoyen. Ce qui se passe ici, et probablement ailleurs, est important. Cette volonté massive d’exprimer son désaccord avec le discours haineux du FN et des autres organisations d’extrême droite et l’envie de soutenir les migrants doit nous interpeller sur la suite… On peut imaginer que notre succès n’est pas isolé. Pour l’instant, chaque mobilisation est sans information sur celle d’à coté. Et cela, par contre ne peut pas durer. Réfléchissons à des lieux pour discuter et organiser cette résistance.