Réformer les retraites, arme de destruction du travail

mardi 26 avril 2022, par Jean-Marie Harribey

Juste quelques heures avant de connaître les résultats du premier tour de l’élection présidentielle, remettons une couche dans la critique du projet d’Emmanuel Macron de porter l’âge de la retraite à 65 ans. Avec mes amis Pierre Khalfa et Christiane Marty, nous avions publié dans Le Monde du 5 mars 2022 la tribune « Retraites : La réforme prévue tourne à nouveau le dos au progrès ». Nous avions présenté les éléments principaux qui permettent de comprendre l’acharnement du gouvernement et du patronat à vouloir réformer une fois de plus le système de retraites, cette fois-ci en reculant l’âge de la retraite à 65 ans avec une annulation de la décote à 67 ans. Je les rappelle rapidement avant de voir comment on pourrait faire autrement.

Pourquoi ?

La crise du capitalisme, due à des causes sociales et écologiques mêlées, ne permet plus d’espérer une croissance de la productivité du travail importante à l’avenir. Donc, pour éviter une augmentation du poids des pensions dans la richesse monétaire produite, le PIB, le président Macron fait tout pour baisser le montant absolu de chaque pension.

Par quel moyen ? En tablant sur le fait que de moins en moins de travailleurs pourront atteindre une retraite à taux plein après 43 ans de cotisation, parce que leur entrée dans la vie active se fait plus tardivement, parce que la moitié d’entre eux sont déjà hors emploi à 62 ans, parce que beaucoup, notamment les femmes, auront eu des parcours professionnels chaotiques, à cause du chômage ou du temps partiel, et parce que beaucoup de salariés aux bas salaires n’auront connu que cela.

Le travail dégradé

Mais cet acharnement ne se traduit pas uniquement par la régression quantitative, la baisse des pensions. Il se traduit aussi par la négation de la condition au travail, de sa qualité et finalement par la dénaturation de son sens.

Premièrement, patronat et gouvernement répètent à l’envi qu’« il faut travailler plus ». Mais, si vraiment la société devait accomplir une somme de travail supplémentaire, celle-ci pourrait être accomplie par ceux que le marché capitaliste a exclus, les 6 millions de chômeurs en France. Autrement dit, non seulement la réduction du temps de travail individuel est niée en tant que créatrice des emplois, à rebours de deux siècles d’histoire, mais la confusion est totale avec le volume de travail global nécessaire à l’échelle de la société, ce volume devant être apprécié à l’aune de la soutenabilité sociale et écologique de notre mode de vie. Négation du social et négation de l’écologie sont les deux faces de l’impasse capitaliste aujourd’hui.

Deuxièmement, il s’avère que les louanges adressées pendant le confinement aux « premiers de corvée » n’étaient que poudre aux yeux. Le massacre des droits sociaux a repris son cours : de la loi El Khomri pendant le quinquennat précédent aux ordonnances Pénicaud, à l’assurance chômage dégradée et au projet de soumettre au travail presque gratuit les prestataires du RSA pendant celui-ci, le travail continue d’être dégradé, dévalorisé et soumis aux injonctions de « la valeur pour l’actionnaire ».

Tous les témoignages concordent, dont même l’actualité cinématographique s’est saisie. Le film de François Ruffin et Gilles Perret « Debout les femmes » racontant le quotidien brisé des travailleuses du soin aux malades, aux enfants ou aux personnes âgées. Celui aussi issu du livre de Florence Aubenas « Le quai de Ouistreham » racontant la galère des travailleurs précaires, et encore une fois des travailleuses précaires chargées de faire le ménage. Les accompagnants des élèves en situation de handicap (AESH) dans l’Éducation nationale sont toujours sans statut. Dans le même temps, les salariés de la SAM, sous-traitante de Renault à Viviez en Aveyron, occupent depuis plusieurs mois leur usine pour empêcher la vente aux enchères des machines.

Tout cela signifie que les travailleurs au bas de l’échelle des statuts cumulent toutes les dégradations et les discriminations : conditions de travail difficiles, salaires minables, intermittence de l’emploi, travail à temps partiel subi, menace du chômage et assurance chômage en déclin. Lorsque viendra le moment de faire valoir ses droits à la retraite, ceux-ci reflèteront ce qu’a été le travail tout au long d’une vie.

Un mépris de classe

Entre les 5 % les plus riches et les 5 % les plus pauvres, il existe un écart d’espérance de vie à 60 ans de huit ans en moyenne pour les hommes et de cinq ans pour les femmes. Écart entre riches et pauvres qui se retrouve donc dans la durée espérée de retraite. Sans oublier que l’espérance de vie en bonne santé s’éteint vers 64 ans, ce qui augure mal de la jouissance de la retraite après une vie de travail dégradé. Reculer sans fin l’âge de la retraite est donc le comble de l’absurde sur le plan économique et social. Mais il est aussi le comble d’un cynisme de classe qui atteint maintenant un niveau inédit.

Face à cela, il n’existe pas d’autre voie que celle du partage du travail et des revenus. C’est-à-dire, d’une part, la reprise du mouvement de tendance séculaire de la diminution du temps de travail sur l’ensemble de la vie active et ainsi offrir un emploi à ceux qui en sont à la recherche. Et, d’autre part, une réduction très forte des inégalités de salaires et de revenus. Les hiérarchies sont devenues si grandes qu’elles n’ont aucune justification. Sachons que au-delà de 4 fois le Smic, on entre dans le dixième de la population la mieux rémunérée. Bien sûr, ensuite les inégalités explosent vers les sommets, mais que cela n’empêche pas de réfléchir à une répartition dans les entreprises autrement plus juste. Et aussi plus raisonnable car si on allie un autre partage du travail et des revenus, alors on rejoint la préoccupation écologique d’abandonner le mythe de la croissance économique infinie : travailler moins pour travailler tous mais autrement et pour les choses essentielles.

Enfin le mépris de classe s’accompagne d’un cynisme absolu quand la bourgeoisie vante la « valeur travail » alors que, depuis deux siècles, elle nie que le travail est le seul créateur de valeur économique (notamment pour payer les retraites !) et qu’elle tente de dissimuler, derrière son antienne en faveur du travail, la dégradation de celui-ci.

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