Trump nomme Tillerson : prémices d’une contre-révolution énergétique mondiale ?

vendredi 16 décembre 2016, par Maxime Combes

La nomination du PDG d’ExxonMobil est une prise de pouvoir sans précédent des intérêts privés sur l’appareil d’État. Promoteur d’un désolant « humanitaire des énergies fossiles », Tillerson veut reléguer l’urgence climatique au second plan et re-légitimer les multinationales du secteur. N’est-il pas temps d’exiger une séparation ferme entre l’État et les lobbys fossiles ? Explications

Cet article est pour partie basé sur un extrait du livre Sortons de l’âge des fossiles ! Manifeste pour la transition, éd. Seuil, coll. Anthropocène

Après avoir nommé des climato-sceptiques notoires à la tête de l’Agence de protection de l’environnement et du ministère de l’énergie, d’ex-banquiers de Goldman Sachs et d’autres figures peu recommandables à des postes clefs de son gouvernement, Donald Trump vient d’officialiser l’arrivée de Rex Tillerson à l’équivalent étasunien du poste de ministre des Affaires étrangères. C’est à lui qu’échoit donc la charge de représenter les États-Unis dans le cadre des négociations de l’ONU sur le réchauffement climatique, et plus largement celle de défendre les intérêts des États-Unis – et de leurs multinationales – à l’échelle internationale.

Beaucoup d’articles de presse reviennent sur les liens avérés de l’actuel PDG d’ExxonMobil avec la Russie de Poutine : des contrats de plusieurs dizaines de milliards de dollars ont été signés pour des projets d’exploitation dans les îles Sakhaline, dans la mer de Kara, en Sibérie occidentale ou encore dans la Mer noire. Ce qui a conduit Tillerson à déplorer les sanctions économiques américaines envers la Russie en 2014, décidées en représailles de l’intervention russe en Crimée.

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Le réchauffement climatique n’est pas prioritaire

ExxonMobil, une des plus puissantes multinationales de la planète, est la major du pétrole qui a financé avec le plus de ferveur et de constance les négationnistes du climat, alors qu’elle avait connaissance de la gravité du réchauffement depuis plus de quarante ans. Ce qui lui vaut deux enquêtes des procureurs généraux de New York et du Massachussets. Officiellement ExxonMobil n’est plus dans le déni : Rex Tillerson admet l’existence du réchauffement climatique.

Pas au point néanmoins d’envisager stopper, ou même ralentir, l’exploitation de ses gisements. L’objectif n’a pas changé. Seul le discours qui justifie les nouveaux investissements visant à étendre la frontière de l’exploitation du pétrole et du gaz a évolué : « tout est affaire de priorité » affirme Rex Tillerson pour qui il y en a certaines « beaucoup plus urgentes » comme « ces centaines de millions de personnes vivant dans la misère » et qui « ont besoin d’électricité » [1]6. Pour Tillerson, "nous nous adapterons au changement climatique" puisque "nous nous sommes toujours adaptés".

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TINA : There is no alternative

Le rapport publié par ExxonMobil en décembre 2014, est de ce point de vue exemplaire [2]. D’un côté est mise en avant la croissance de la population mondiale et l’augmentation des besoins de nourriture, de transport, de logement, d’éducation, de santé, etc., qui sont autant de biens et services qui « dépendent de l’énergie ». De l’autre, les énergies renouvelables sont jugées trop chères et trop intermittentes pour satisfaire ces besoins, légitimant l’exploitation croissante des énergies fossiles, présentées comme les seules à même de pouvoir supporter cet accroissement de la demande.

C’est la version moderne appliquée aux énergies fossiles du « il n’y a pas d’alternative » (There is no alternative, TINA), rendu célèbre par Margaret Thatcher dans le domaine économique. La planète brûle, les écosystèmes sont dévastés et la pérennité de l’espèce humaine n’est pas assurée, mais, pour ExxonMobil, et plus largement pour les multinationales de l’énergie, il n’y aurait pas d’alternative que d’accroître la production et la consommation d’énergies fossiles. Et ce, au nom des 1,3 milliards de personnes qui n’ont pas accès à l’électricité.

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« Un humanitaire des énergies fossiles »

Vous ne le saviez peut-être pas mais ExxonMobil fait donc dans l’humanitaire. Un « humanitaire des énergies fossiles » [3]. Ces dernières sont en effet supposées exploitées pour satisfaire les besoins des personnes qui en sont aujourd’hui privées. Si l’on écoute Tillerson, ce dévouement humanitaire des majors du pétrole, qui vise à améliorer les conditions de vie des plus pauvres et des générations à venir, devrait donc être salué et encouragé !

Que cette promesse ne soit pas vérifiée dans les faits – 80 % de l’énergie que ces multinationales produisent est consommée par 20 % de la population mondiale alors que c’est justement le déploiement des énergies renouvelables au plus près des besoins des populations qui permettra de leur fournir les services rendus par l’énergie – importe peu. Elle a une autre fonction : soutenir la légitimité sociale et politique d’entreprises multinationales dont l’objet – exploiter les énergies fossiles – est mis à mal par l’accélération du réchauffement climatique et par les mobilisations et exigences de la société civile visant à désinvestir du secteur.

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« Une prise de pouvoir sans précédent des intérêts privés sur l’appareil d’État »

D’ExxonMobil à Total, en passant par BP, les scénarios des multinationales pétrolières et gazières font comme si le mix énergétique mondial pourrait toujours majoritairement reposer sur les énergies fossiles en 2030, 2040 ou même 2050. « Les hydrocarbures sont partie prenante de la transition énergétique », ont-elles clamé en amont de la COP 21 [4], refusant d’envisager une sortie organisée et planifiée des énergies fossiles, seule à même de pouvoir stabiliser le réchauffement climatique [5]. Leurs prévisions sont d’ailleurs bien éloignées de celles du GIEC pour lequel les énergies renouvelables devront représenter près de 80% du mix énergétique mondial d’ici à 2050 [6] afin de conserver une chance raisonnable de rester en deçà des 2°C.

L’arrivée de Tillerson, et consorts, au cœur de l’appareil d’État américain marque « une nouvelle étape » comme l’explique Olivier Petitjean sur le site de l’Observatoire des multinationales : « il ne s’agit plus seulement d’influencer les régulations et d’entraver les tentatives de réforme de l’administration » mais « dorénavant les autorités publiques sont confiées à ceux là même qui ont consacré leur carrière à les combattre ». C’est « une prise de pouvoir sans précédent des intérêts privés sur l’appareil d’État ».

Un renversement d’alliance

Ce virage va-t-il se limiter aux États-Unis ? Rien n’est moins sûr. Miguel Arias Cañete, commissaire européen en charge de l’énergie et de l’action climatique, n’est-il pas lié au secteur pétrolier et gazier et n’est-il pas l’un des artisans de la contre-révolution énergétique européenne en cours ? [7] En France, que fera Patrick Pouyanné, actuel PDG de Total et soutien officiel de François Fillon – dont il a déjà été directeur de cabinet en 1995-96 – si ce dernier venait à gagner la présidentielle ? Que deviendront les lobbyistes pro-gaz de schiste jusqu’ici marginalisés ?

L’élection de Donald Trump ouvre la voie à un profond renversement d’alliance : après des années de marginalisation des paroles niant le réchauffement climatiques ou son importance, Trump offre aux forces capitalistes accros aux énergies fossiles une position de repli facile qui leur permettrait de prolonger leurs rentes quelques années supplémentaires, plutôt que s’engager dans une transition énergétique hasardeuse pour leurs profits futurs. Qui plus est dans une période marquée par la hausse progressive des prix du pétrole, qui rendent rentables des investissements restés dans les cartons.

Nous l’avons écrit [8] : la tâche à laquelle nous faisons face est gigantesque. Il nous semble néanmoins que la promotion et la défense de la transition écologique et sociale, condition d’un futur viable, vivable et enviable, sont sans doute la meilleure réponse à apporter à l’élection de Donald Trump : « Ne pas se raconter d’histoires, jouer finement la partie, utiliser des alliances à géométrie variable pour isoler ici les climato-sceptiques et gagner là des secteurs hésitants, voilà quelques-unes des tâches que nous avons devant nous » avons-nous écrit en précisant que la première de ces taches « consiste à montrer, autant dans le « faire » que dans le « dire », que la transition énergétique est, en plus d’être la réponse appropriée face au réchauffement climatique, une alternative de choix aux politiques d’austérité ».

A court terme, une triple exigence pourrait conduire à nous faire avancer collectivement :

  • prôner une séparation ferme entre l’État – et plus largement les dépositaires de l’intérêt général – et les lobbys des énergies fossiles ;
  • exiger des sanctions internationales – et mettre en œuvre des sanctions symboliques via des opérations de boycott – envers l’abandon et la non-mise en œuvre de politiques climatiques ambitieuses ;
  • montrer que la transition énergétique crée bien plus d’emplois qu’elle n’en détruit (ce que nous ferons très bientôt) ;

Cette triple exigence, comme trois outils de réaction citoyenne articulant actions immédiates et perspectives de long-terme, nous semble mieux-à-même de répondre aux défis auxquels nous faisons face que de chercher un introuvable leadership climatique en Chine et/ou dans la main invisible des marchés, comme s’y attellent actuellement les architectes de l’Accord de Paris, qui semblent pétrifiés par l’enjeu et en manque d’idées nouvelles. Prenons la main.

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