Pau : un moment fondateur

mardi 12 avril 2016, par Nicolas Haeringer

Durant le sommet « MCE Deepwater Development 2016 » sur les forages pétroliers en eau profonde, qui s’est tenu du 4 au 7 avril à Pau, plus de 450 activistes ont organisé différentes actions de blocage et de désobéissance civile, perturbant fortement ce sommet. Compte-rendu de ces journées de mobilisations par Nicolas Haeringer de 350.org.

Mardi 5 avril – La stratégie Dracula

Le jour vient de se lever sur Pau. La préfecture du Béarn, fief historique de Total, s’apprête à accueillir un sommet international sur les forages pétroliers en haute-mer.
Du « business-as-usual » pour les principaux acteurs du secteur. 500 délégué·e·s, venu·e·s du monde entier, s’affairent dans leurs hôtels, et se préparent à se rendre au Palais Baumont, pour l’ouverture officielle de leur congrès. Au menu : des discussions sur la manière dont poursuivre l’exploitation des gisements d’hydrocarbures en haute-mer (plus de 1 000 mètre de profondeur) et très haute mer (plus de 1 500 mètres de profondeur) alors que la chute du prix du baril de pétrole remet totalement en cause la rentabilité du secteur.

Au même moment, nous sommes plusieurs dizaines à nous affairer également. Notre but ? Bloquer le sommet, ou, à défaut, perturber aussi fortement que possible la tenue des débats. Notre approche ? La désobéissance climatique. Utiliser nos corps, quelques bottes de paille, des sifflets et des cornes de brume, pour empêcher les congressistes de se réunir (ou, à défaut, de pouvoir discuter). Le tout sans s’en prendre aux biens ou aux personnes. Pour marquer que la violence et la destruction sont bien du côté de celles et ceux qui se réuniront au Palais Baumont.

Mais ce choix n’est pas celui de la passivité, sans cela, nous ne pourrions rien faire : un important dispositif policier doit permettre aux congressistes de se réunir en toute quiétude. De ce point de vue, trois mois après la COP 21 et l’adoption de l’accord de Paris, l’État français a fait son choix : soutenir celles et ceux qui détruisent le climat, c’est-à-dire réprimer les militant·e·s de la justice climatique.

Nous courrons donc vers le Palais Baumont et tentons de rentrer dans le bâtiment. La police, les gendarmes mobiles et l’entreprise assurant la sécurité du Palais décide alors d’en fermer les portes. Première victoire : puisque les portes sont fermées, personne ne peut rentrer. Une bonne cinquantaine de congressistes est donc bloquée devant l’accès principal au Palais Baumont, tandis que leurs confrères et consœurs sont dirigé·e·s vers d’autres accès, et perdent de préciseuses minutes dans le parc Baumont.
Mieux : trois militant·e·s ont réussi à rentrer et se sont enchaîné·e·s sur la tribune où François Bayrou doit prononcer l’allocution d’ouverture. En lieu et place du maire de Pau, les participant·e·s au sommet entendent donc nos revendications : respecte les engagements pris à Paris lors de la COP 21. C’est-à-dire laisser les combustibles fossiles dans le sol, afin de maintenir le réchauffement globale le plus possible en-dessous des 2 °C.

Nous sommes bientôt rejoint·e·s par une deuxième vague, d’une bonne centaine de militant·e·s et en profitons pour franchir les barrières de police, afin d’essayer d’atteindre d’autres portes.
Avec détermination, bien sûr, mais aussi avec calme, malgré les coups de matraques et les gaz lacrymogènes et poivrés.

Nous occuperons les pelouses du Palais Baumont toute la journée. La presse est présente en masse – pour la première fois, des médias généralistes couvrent un congrès de professionnel·le·s des hydrocarbures. Et ils le font parce que nous pointons du doigt la nocivité de ce secteur d’activité.

C’est la « stratégie Dracula », qui avait permis au mouvement altermondialiste de remporter ses premiers succès (en particulier contre le projet d’AMI). Les vampires sont des êtres de l’ombre. Exposés à la lumière, ils perdent leur pouvoir, se réduisent à un tas de poussière.

Exposer publiquement ce qui se joue dans ce genre d’arènes qui n’est habituellement ouverte aux seul·e·s happy few suffit à gripper les rouages de leurs projets : ceux-ci n’ont de l’avenir que si les opinions publiques en ignorent les tenants et les aboutissements.

Ouvrir un débat sur la légitimité d’une telle rencontre, quelques mois à peine après la COP 21 (saluée comme la « plus belle des révolutions » par François Hollande) n’est pas sans effet politique. C’est ouvrir une brèche, et remettre un peu plus en cause la légitimité sociale que nous accordons à l’industrie des combustibles fossiles. L’extraction de gaz et de pétrole est en effet bien plus nocive pour notre avenir qu’indispensable à notre quotidien.

Nous mettons fin à notre occupation en fin d’après-midi, au moment où les premiers congressistes repartent pour leurs hôtels.

Mercredi 6 avril – nuit debout pour les fossoyeurs du climat

Le soir même, Pau devait tenir sa première nuit debout. Mais la pluie est trop forte pour occuper massivement l’espace public.
Pau connaîtra pourtant une déclinaison toute particulière de la nuit debout : à 2 heures du matin, ce 6 avril, quelques militant·e·s se retrouvent devant les 5 étoiles où sont hébergé·e·s les congressistes les plus important·e·s. Cornes de brumes, sirènes et mégaphones les sortent du sommeil. Deux heures plus tard, les mêmes scènes se répètent, mais à l’intérieur même des hôtels cette fois-ci. En particulier au dernier étage, celui des suites les plus luxueuses.
À l’aube, après une nuit agitée, les congressistes se rendent compte qu’il leur est impossible de quitter leurs hôtels par la grande porte : plusieurs militant·e·s se sont enchaîné·e·s, avec des chaînes et des cadenas, aux principaux accès.

L’enjeu n’est pas secondaire, bien au contraire. Quand un système est sur le point de s’effondrer, lorsqu’il vacille jusque dans ses fondements éthiques, « convertir » ou « retourner » des personnes qui contribuaient jusqu’alors à faire fonctionner ce système, s’impose comme un axe stratégique de construction du changement. Il faut pour cela pousser ces acteurs à s’interroger sur le sens de leur activité – en l’occurence de leur métier. Venir perturber leur sommeil n’est ni bête, ni méchant : il s’agit de provoquer une prise de conscience. On imagine en effet que nombreuses et nombreux seront celles et ceux qui, de retour à la maison, raconterons à leur proche ce qui s’est passé. Que des militant·e·s sont venu·e·s les réveiller en pleine nuit pour dénoncer les conséquences de leur secteur d’activité. Ainsi, nous faisons pénétrer notre critique dans le cercle intime, personnel, des cadres du secteur pétrolier. Et l’on sait bien que le couple critique-justification est bien plus difficile à déployer à mesure que l’on rentre dans des considérations éthiques et personnelles.

Nos actions ne s’arrêtent pas une fois le jour levé. Nous continuons de perturber l’accès au palais Baumont, en formant une gigantesque chaîne humaine devant les entrées principales. Au moment où débute la soirée de gala à l’intérieur du Palais Baumont, nous organisons un concert sauvage quelques mètres plus loin. Parce que nous savons aussi faire du bruit pour nous amuser, pour danser et fêter.

Jeudi 7 avril – Le Velvet Underground & Ende Gelaende

La fatigue commence à se faire sentir. Je me rends donc au Palais Baumont un peu plus tard que prévu. Surpris : tous les accès sont bloqués. Aucun congressiste ne peut rentrer. 150 militant·e·s sont en effet enchaînes aux grilles ou aux roues d’une camionnette de l’un des organisateurs du sommet. Les cubes gonflables qui étaient au cœur de la chorégraphie de l’action des lignes rouges, le 12 décembre dernier, en clôture de la COP 21, sont de sortie.
Ailleurs, nous nous allongeons sur la chaussée. Les congressistes peuvent passer, mais ils doivent littéralement nous marcher dessus. Chacun·e est interpelé·e, calmement et résolument, ouvrant la porte à des dialogues parfois étonnants.

En milieu de journée, nous organisons un die-in géant. 500 personnes s’allongent devant le Palais Baumont, pour symboliser les victimes du réchauffement climatique & mettre en évidence que les coupables sont de l’autre côté des barrières, protégé·e·s par la police.

Avant de nous relever, pour pouvoir raccompagner un à un les congressistes qui s’apprêtent à rentrer chez eux à l’extérieur du Palais Baumont, nous prenons date : cette mobilisation de Pau est un commencement. Comme l’expliquait Frédéric Lordon, place de la République le 31 mars pour lancer la nuit debout, « il se pourrait bien que nous soyons en train d’accomplir quelque chose ».

Ce quelque chose n’est pas vain : il s’agit de respecter nos engagements et de tenir nos promesses. Les chef.fe.s d’états et de gouvernement ne sont en effet pas les seul·e·s à avoir pris des engagements forts à Paris, lors de la COP 21. Nous l’avons également fait : nous avons annoncé que nous nous mobiliserions, partout où ce serait nécessaire, pour faire barrage à la destruction du climat. Parce que nous prenons trop au sérieux la lutte contre le réchauffement climatique pour l’abandonner aux seuls États.

Contrairement à eux, à Pau, nous avons honoré notre promesse. Et nous continuerons de le faire : le 21 avril, à Paris, en marge du « Oil International Summit » qui se tiendra porte Maillot. Et en mai prochain, dans le cadre des actions « Breakfree – Libérons-nous des combustibles fossiles ».

Pau n’est en effet pas une date isolée, une mobilisation sans passé ni devenir. Les trois jours qui viennent de s’achever s’inscrivent dans la même dynamique que les camps actions climat et que les actions de blocage d’infrastructures fossiles. À Pau, nous avons ainsi franchi des barrages policiers en ayant recours à des tactiques utilisés l’été dernier, lors de l’action « Ende Gelaende » de blocage d’une mine de charbon. La boucle est sur le point d’être bouclée, puisque la seconde édition d’Ende Gelaende aura lieu du 13 au 16 mai prochains, dans l’est de l’Allemagne, dans le cadre de la campagne d’actions « Breakfree – Libérons-nous des combustibles fossiles ».
Ende Gelaende avait été un moment fondateur pour de nombreuses et nombreux militant·e·s, en particulier anglo-saxons. La radicalité, la détermination, la puissance, la joie et la tendresse qui ont animé les trois jours de blocage du sommet de Pau laissent peu de place au doute : il s’agit là-aussi d’un mouvement fondateur du mouvement français pour la justice climatique.

C’est le syndrome du Velvet Underground : leur premier album a eu une influence sur la musique inversement proportionnelle à son succès. Vendu à quelques milliers d’exemplaires seulement, rien ne présageait en effet qu’il passerait à la postérité. À ceci prêt, que, comme le dit la légende, tous les acquéreurs du disque ont été tellement marqué par le son du Velvet qu’ils et elles ont créé un groupe dans la foulée.

Ende Gelaende et Pau sont d’indéniables succès. Mobiliser plus de 500 personnes en quelques semaines, comme nous venons de le faire, est en effet une vraie victoire. Mais ce sont surtout des succès qui en annoncent d’autres : nous repartons tou·te·s déterminé·e·s à organiser nous-mêmes de nouvelles actions.

Parce que nous prenons au sérieux l’état d’urgence climatique. Parce que nous nous sommes engagé·e·s à agir pour que les lignes rouges d’un futur juste et durable ne soient jamais franchies. Nous honorons nos promesses.