« Nous refusons la dette car nous voulons une autre économie »

jeudi 11 avril 2013, par Attac France

Fathi Chamkhi, porte-parole de RAID-Attac Tunisie est venu en France à l’invitation du collectif de mobilisation pour le FSM en région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Il est intervenu à Marseille, Château-Arnoux et Aix-en-Provence où près de cent cinquante personnes ont assisté à la conférence qu’il a donnée le 21 février. Extrait.

« La dette, pour laquelle une énergie incroyable est déployée en vue de la cacher, a un rôle fondamental dans la situation tunisienne actuelle. C’est une question taboue car précisément c’est une question stratégique. Pour comprendre cette question, il faut savoir que deux monnaies coexistent en Tunisie. La première, le dinar, est une monnaie faible qui n’a de valeur que localement. La seconde, l’euro ou le dollar, est une monnaie forte. Derrière ces deux monnaies, il y a deux économies : la première, locale, nationale et populaire, est dominée par une autre économie, celle de la domination impérialiste et coloniale. Cette autre économie, que j’appelle néocoloniale, représente aujourd’hui les deux tiers des exportations tunisiennes. À ce titre, les entreprises étrangères représentent une part très importante des emplois et de l’investissement. Aujourd’hui, alors qu’un processus révolutionnaire est en cours, cela n’a pas changé : cette économie est toujours là, mais on ne la voit pas. Cette donnée est essentielle pour comprendre la situation tunisienne. Les Tunisiens croient que c’est une question uniquement tuniso-tunisienne et évacuent toutes les causes extérieures (globalisation, mondialisation…). Ainsi, le Fonds monétaire international (FMI) est présenté comme un ami qui vient à notre secours. De même, quand la représentante de l’Union européenne, Catherine Ashton, arrive chez nous les bras ouverts, la population ne réalise pas qu’elle est en même temps en train de faire des plans assassins vis-à-vis de la Tunisie. Pour autant, les Tunisiens sentent bien qu’il y a des forces derrière tout cela ; ils parlent d’ailleurs d’un « gouvernement de l’ombre » . On le voit bien à propos de la question sur la dette. Dans une situation aussi dramatique, le gouverneur de la banque centrale tunisienne, censé être l‘avocat du peuple tunisien, nous annonce sans honte que la Tunisie va rembourser 333 millions d’euros de dette à la fin de ce mois-ci alors que le quart de la population vit en dessous du seuil de pauvreté...

Cette logique, ce régime social contre lequel se bat la révolution tunisienne, n’est pas strictement tunisien. C’est une partie d’un système mondial. Chez nous, la dette est une source essentielle de devises et irrigue toute l’économie néocolonialiste. C’est comme si on avait des plantations dans une région aride et que l’eau d’irrigation était primordiale pour maintenir cette culture en vie et productive. Il faut assurer un flux continu de devises, sinon le système s’écroule. Et la dette est, avec le tourisme, une des sources essentielles de devises. D’ailleurs, tout a été restructuré de manière à rapporter le maximum de devises. On privatise à tort et à travers et, lorsqu’on a tout privatisé, on se met à faire de la vente au détail : celui qui veut construire un aéroport vient et fait son marché. Dans ce système, la dette est un régulateur. Par exemple, aujourd’hui les recettes touristiques baissent, l’investissement baisse, donc la dette grimpe pour maintenir le régime social en vie.

En outre, la dette ne sert pas seulement aux industriels, aux enseignes de la grande distribution (Carrefour, Géant, Casino) ou aux investisseurs, mais aussi aux riches Tunisiens qui, lorsqu’ils font du profit, l’envoient à l’étranger pour le transformer en devises. En octobre, l’Université du Massachussetts a publié une étude sur la fuite des capitaux qui montre que 27 milliards d’euros ont déserté le pays. À ce rythme-là, c’est un miracle que la Tunisie tienne toujours debout !

Cela fait deux ans maintenant que l’on se bat pour un moratoire de la dette et les choses commencent à bouger. À Attac, nous voulons nous attaquer à la dette pour stopper le système, nous voulons une autre économie. Lorsqu’on a commencé notre campagne, le gouverneur de la banque centrale m’a appelé en m’accusant de vouloir faire s’écrouler l’économie. J’ai répondu que c’était effectivement notre intention, car c’est une économie qui fait beaucoup de mal à 99% des Tunisiens et dont on ne veut plus. »