Lettre ouverte à Pascal Canfin, Ministre délégué auprès du Ministre des affaires étrangères, chargé du développement

jeudi 21 mars 2013, par Attac France

Dans quelques jours va s’ouvrir à Tunis le Forum social mondial (FSM) qui, pour la première fois depuis sa création en 2001 à Porto Alegre (Brésil), aura lieu dans un pays de la région Maghreb-Machrek. Le choix de Tunis est évidemment hautement symbolique, deux ans après le déclenchement dans ce pays du « printemps arabe ».

La Tunisie vit actuellement des heures difficiles. L’assassinat récent d’un des leaders de l’opposition démocratique a créé un véritable traumatisme dans la population. À ce contexte politique chaotique, s’ajoute une crise économique des plus profondes. Et au plan géostratégique, le pays est maintenant au cœur d’une région en ébullition.

Comment dans ces conditions apporter notre solidarité aux démocrates tunisiens ? Le Forum social mondial qui va rassembler à Tunis des milliers de participants du monde entier sera-t-il l’occasion d’une initiative forte de la France, amie de longue date de la Tunisie ?

La France est en effet le principal partenaire économique de la Tunisie et son premier créancier bilatéral : en 2011, sur un total de 7,2 milliards de dinars de dette bilatérale, la France en détenait 3,4 milliards, soit 47,2 % [1] .

Mais que représente cette dette tunisienne ? D’après la Banque mondiale, ce sont plus de 30,8 milliards de dinars (15 milliards d’euros) que la Tunisie a empruntés depuis 1970, dont plus de la moitié sous la présidence Ben Ali (1987-2011). C’est d’ailleurs ce qui permet de la qualifier de dette « odieuse et illégitime [2] ». La Tunisie a en effet été prise en otage d’une dette qui a permis au régime totalitaire de réprimer sa population, de banaliser la corruption et de s’enrichir allègrement en faisant main basse sur des pans entiers de l’économie.

Depuis septembre 2011, plus de cent parlementaires européens ont signé un appel pour la suspension des paiements de la dette extérieure de la Tunisie jusqu’à la réalisation d’un audit indépendant. Et plus récemment, l’Allemagne a décidé de convertir une partie de ses créances en projets de développement.

La France va-t-elle à son tour s’engager sur cette même voie ? Lors d’une conférence de presse, tenue en juillet 2012, les chefs d’État français et tunisien, François Hollande et Moncef Marzouki, avaient assuré travailler à convertir la dette tunisienne détenue par la France en aide au développement. Où en est-on aujourd’hui ?

Allez-vous saisir cette opportunité que vous offre la tenue du Forum social mondial de Tunis pour annoncer enfin que la France s’engage résolument, non seulement à réclamer un audit de la dette tunisienne et un moratoire au niveau international, mais à convertir ses propres créances en aide au développement ?

Monsieur le Ministre, nos amis démocrates tunisiens comptent sur vous.

Attac France, 19 mars 2013

[1] Selon le rapport 2012 de la Banque centrale de Tunisie.

[2] Le concept de dette odieuse a été développé par la doctrine en droit international. Il vise une dette contractée par un gouvernement illégitime pour financer des actions qui s’opposent à l’intérêt des citoyens, ce dont les créanciers avaient connaissance.