« La majorité des gouvernements ont adopté un modèle néolibéral de mal-développement qui accentue la pression sur les biens et les terres »

lundi 6 mai 2019, par Isabelle Bourboulon

Entretien avec Maristella Svampa, sociologue argentine qui vient de publier Les Frontières du néo-extractivisme en Amérique latine1. Nous l’avons rencontrée à Buenos Aires, à l’occasion du Sommet des peuples qui avait lieu en novembre dernier, en opposition à la réunion du G20.

Pourquoi utilises-tu le terme de « néo-extractivisme » ?
L’extractivisme a certes toujours existé en Amérique latine, mais depuis quelque temps nous assistons à une accélération de l’extraction des ressources du sous-sol. Dans un contexte de crise socio-écologique, la majorité des gouvernements ont adopté un modèle néolibéral de mal-développement qui accentue la pression sur les biens et les terres. En exigeant toujours plus de ressources minières et énergétiques, il crée des phénomènes croissants de dépossession territoriale.

On distingue actuellement plusieurs formes de néo-extractivisme : la multiplication des projets miniers d’or, d’argent et de cuivre qui sont le fait d’entreprises canadiennes et, de plus en plus, chinoises ; l’exploitation des terres rares utilisées dans les technologies de pointe (lasers, radars, etc.) et dans l’industrie du numérique et celle des gaz et pétroles de schiste par fracturation hydraulique (le « fracking ») ; enfin, la construction de méga-barrages hydroélectriques, notamment en Argentine et au Brésil, qui sont un désastre pour l’environnement.

Depuis quand cette exploitation des ressources s’est-elle intensifiée ?
C’est surtout à partir de 2013-2015 que s’est intensifié le néo-extractivisme lié aux énergies extrêmes : fracking, off-shore profond, sables bitumineux. Le site de Vaca Muerta en Argentine a commencé à cette époque à être exploité avec une vision « eldoradiste » totalement irréaliste : le pays allait soi-disant devenir une puissance énergétique mondiale… alors que nous importons toujours du gaz de Bolivie ! Le fracking a colonisé toute la province de Neuquen, le sud de celle de Mendoza et dans l’Alto Valle de Rio Negro, il s’est même développé au milieu des plantations traditionnelles de poires et de pommes. Le gouvernement entretient un discours totalement hypocrite qui mêle les intérêts des producteurs de fruits à ceux des compagnies pétrolières ; lesquelles sont subventionnées, en particulier lorsque les cours mondiaux du pétrole baissent, afin de les inciter à rester.

La politique est d’exploiter le plus vite possible ces ressources non conventionnelles car les puits s’épuisent vite et il y aura forcément un terme à cette hyper-exploitation. C’est une politique à très courte vue et qui, même du point de vue de la rentabilité, n’est pas efficace car trop dépendante des aléas des cours mondiaux.

Le néo-extractivisme s’est ensuite étendu au Mexique et à la Colombie. Bien sûr, il y a des résistances, en particulier lorsque les syndicats sont en lien avec les communautés locales. Par exemple, en Colombie, où les travailleurs du pétrole sont contre la fracturation hydraulique et mènent des actions en vue de l’interdire. Mais jusqu’ici, seul l’Uruguay a imposé un moratoire sur le fracking. Au Mexique, le président Lopez Abrador s’est également engagé dans ce sens pendant sa campagne ; mais qu’en sera-t-il vraiment ?

Les opposants s’organisent mais la répression aussi…
La répression est en effet terrible : l’Amérique latine est la région du monde où l’on assassine le plus les militant·e·s des droits de l’homme, les femmes et les activistes environnementaux qui militent contre l’extension des mines et l’agrobusiness (la déforestation massive, l’utilisation des pesticides…). Par ailleurs, la criminalité liée à l’exploitation illégale des métaux augmente aussi. Des bandes criminelles contrôlent les territoires et font régner la terreur avec des méthodes d’une extrême violence, inspirées de celles qu’emploient les gangs mafieux en prison. On assiste aussi dans ces enclaves à l’exacerbation de la prostitution et du trafic de drogue. En Argentine, les prostituées sont envoyées du nord vers la Patagonie pour s’adonner à ces pratiques de misère et sont totalement détruites au bout de quelques années. Heureusement, ces violences ont poussé les femmes à s’organiser car elles sont les plus nombreuses à être assassinées ou victimes de mauvais traitements. L’écoféminisme, en particulier, met ainsi en relief les relations entre protection du corps-territoire et protection de la nature. Il s’agit d’un féminisme populaire différent de celui des femmes des classes moyennes.

P.-S.

1 Le livre n’est pour le moment édité qu’en espagnol et en anglais

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